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Bruits de bottes après le 13 novembre

lundi 16 novembre 2015 à 20:10

CC – Photo by Céline from Dublin, Ireland

Nous sommes en guerre, nous disent les politiques et quelques intellectuels. C’est un mot très connoté. Difficile à assumer. Généralement, la guerre, c’est la faute de l’autre. De celui qui est méchant. Celui que l’on pointe du doigt, celui qu’il faut détruire. Car une fois enclenchée, il n’y a a priori d’autre sortie d’une guerre que l’éradication de l’ennemi contre lequel on est en guerre. Et l’éradication totale, cela peut aussi s’appeler génocide.

Peut-on éradiquer l’état islamique, notre ennemi désigné et auto-désigné ? Qu’est-ce que l’état islamique ? Des combattants ? Une administration ? Une sorte de « clergé » ? C’est sans doute plutôt une idée. Mortifère sans doute, mais juste une idée. Et peut-on vraiment tuer une idée ?

Un peu d’histoire contemporaine

La guerre totale contre le terrorisme de la part des nations (principalement) occidentales, ce n’est pas une nouveauté. Cela a commencé en 2001, après les attentats aux Etats-Unis. Le concept même de « guerre contre la terreur » a été énoncé par le grand penseur George W. Bush. Toutes sortes de pays se sont joints à cette guerre. Les uns ont laissé la CIA opérer ses enlèvements extra-judiciaires, les autres ont aidé à installer des prisons fantômes, d’autres encore ont partagé leurs informations, tous ont fermé les yeux sur la torture, sur l’emprisonnement extra-judicaire. Ce qui n’est pas sans conséquences.

La guerre (avec des avions et des soldats) a été poursuivie par Nicolas Sarkozy en Libye, puis par François Hollande au Mali et en Syrie.

Que reste-t-il de tout cela, quasiment quinze ans plus tard ?

Un Afghanistan dans une situation catastrophique. Un Irak devenu un sanctuaire des terroristes que l’on combattait. Une Libye devenue un sanctuaire du même type. Une Syrie qui a suivi le même chemin. Une organisation, l’état islamique, plus puissante que la précédente (Al-Qaïda). Toutes ces guerres ont été perdues.

Combien de kilos de bombes, de renseignement récolté et exploité, combien de meurtres d’innocents sur la route de l’éradication des terroristes ? Pour aboutir à quoi ?

Le cycle de la violence

Combien de morts innocents…? Ce point est essentiel.

Il est assez naturel de se sentir envahi par la haine ou le ressentiment après l’acte barbare du 13 novembre 2015.

De la même manière, lorsqu’un innocent est tué dans un bombardement dans les pays visés par la guerre contre le terrorisme, ses proches développeront une détestation des auteurs du bombardement, même s’ils n’étaient pas hostiles a priori.

Refuser ce cycle est une voie plus complexe que celle qui consiste à se laisser porter par les bruits de botte.

Le cycle de la violence ne s’éteint pas de lui-même. Tu nous tue, je vous tue, etc. Le Groupe Sinsemilla avait mis en chanson ce « non-sens » :

Ils ont tué l’un des miens
Comme ça, pour rien
Ils ont tué l’un des miens
Pas un soldat, un gamin

J’entends la douleur
Résonner les pleurs
Et si je ne pleure pas ce frère,
C’est que je laisse monter la colère
Car s’ils ont tué l’un des miens
Demain, l’un des leurs mourra de mes mains

J’rentre dans la danse
Du non-sens
Un fou de plus dans la transe
J’rentre dans la danse du non-sens
Et sourit la démence

J’ai tué l’un des leurs
Ou plutôt l’une, une soeur
J’ai tué l’un des leurs
J’ai choisi la vengeance pour apaiser mon coeur

J’entends la douleur
Résonner les pleurs
Seul ne pleure pas son frère
Qui laisse monter la colère
Car si j’ai tué l’un des siens
Demain, l’un des miens mourra de ses mains

Il rentre dans la danse
Du non-sens
Un fou de plus dans la transe
Il rentre dans la danse du non-sens
Et sourit la démence

C’est juste une histoire sans fin
Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens
C’est juste une histoire sans fin …

C’est juste une histoire sans fin
Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens
C’est juste une histoire sans fin …

J’entre dans la danse
Du non-sens
Un fou de plus dans la transe
J’entre dans la danse du non-sens
Et sourit la démence

C’est juste une histoire sans fin
Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens
C’est juste une histoire sans fin …

C’est juste une histoire sans fin
Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens
C’est juste une histoire sans fin …

Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens
Il a tué l’un des miens. J’ai tué l’un des siens

L’alternative est complexe mais elle existe :

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Le cycle infernal de la violence génère de nouveaux guerriers. Une roue qui tournerait sans fin.

Mais sur cette route, combien de victimes innocentes qui doivent leur sort aux va-t-en-guerre ?

Ici aussi il convient de convoquer l’Histoire. Ne pas se laisser séduire par les discours guerriers d’hommes politiques ou de penseurs qui ont soit leur propre agenda, soit refusent l’effort et le temps de la réflexion. Cet effort et ce temps sont pénalisants en termes politiques. Qui aurait pu croire en pleine guerre du Liban -où des membres d’une même famille pouvaient s’entre-tuer- que ce conflit pourrait prendre fin ? Qui aurait pu croire que le conflit en Irlande pourrait trouver une issue ? Et pourtant…

Ces conflits ont-il été réglé par un tapis de bombes ? Ou par le dialogue ?

Si les dirigeants politiques avaient la présence d’esprit d’écouter les voix dissonantes, ils essayeraient peut-être d’insuffler du dialogue, de la diplomatie. Nombreuses sont les voies à explorer. Le conflit entre Israël et les Palestiniens par exemple. Ce conflit ne se réglera pas  par des bombes dans des bus de Tel-Aviv ou par des bombardements au phosphore sur Gaza. Mais bien par le dialogue politique. Par des pas des uns vers les autres, par des concessions mutuelles.

Le règlement de ce conflit serait probablement une meilleure arme pour lutter contre le terrorisme que les bombardements aveugles en Afghanistan ou en Syrie.

Les libertés individuelles

La lute pour la Démocratie, ce n’est pas que l’aspiration à une revanche, ce n’est pas que le refus courageux des effets de la peur et de la sidération provoquées par ces actes barbares. C’est aussi de se manifester comme un « exégète amateur » face à ceux qui rognent chaque jour un peu plus les libertés individuelles.

Savoir dire non, pas en mon nom, et le faire savoir.

La Démocratie est un contrat social reposant sur une confiance mutuelle entre citoyens et « dirigeants » à qui les premiers délèguent leur pouvoir. Une Démocratie qui considère tout citoyen comme un délinquant en puissance, qui instaure une surveillance généralisée, mute. Elle devient autre chose.

L’exemple américain depuis 2001 est patent. d’autant que, comme l’ont déclaré les responsables du renseignement devant le Congrès, l’arsenal immense de moyens de surveillance mis en place n’a pas été utile dans la lutte contre le terrorisme. Seule certitude,  cette dérive qui mène à la légalisation de la torture, à l’incarcération extra-judiciaire sans perspective de procès équitable, c’est définitivement un autre régime qui ne dit pas son nom.

Il est peut-être temps de faire savoir à à ceux qui instaurent et maintiennent le système que dans ces conditions, une fois le contrat social brisé, nous ne voterons plus ? Quel qu’en soit le coût.

 

 

La vente d’armes numériques à des dictateurs ne nuit pas à la renommée…

lundi 16 novembre 2015 à 19:54

qosmamesysLe fait qu’Amesys ou Qosmos fassent l’objet d’une instruction devant le pole spécialisé dans les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et génocide du tribunal de grande instance de Paris, le fait que Qosmos soit placé sous le régime du témoin assisté dans cette affaire ne semble rebuter personne. Business as usual et invitations à discuter tranquillement de l’avenir du numérique…

Amesys s’installe un peu plus au Canada et l’on apprend que l’entreprise bénéficie de fonds publics là-bas aussi (après la BPI via Bull en France). Tout va bien, continuons le business, il ne s’est rien passé.

En France, surprise, qui est invité à discuter de la transformation numérique au sein de la DigiWorld Week à Montpellier ? Thibaut Bechetoille lui-même. Le patron de Qosmos. Tout sourire…

bechetoille-montpellier

 

La République des lettres et la République des nombres

lundi 9 novembre 2015 à 11:41

R-lettres-en-datavizLe concept de République des lettres, même s’il n’a jamais vu le jour en tant que tel, représente une certaine idée de l’Europe et de son rayonnement. Plus de 6 siècles après l’invention de cet « idéal politique et sociétal », la République des nombres l’a supplanté. Dans les esprits et dans les faits. La République des nombres, une certaine idée de la gouvernance par les statistiques, les algorithmes et leurs impressionnants modèles informatiques…

Le concept de République des lettres  a fait l’objet de nombreuses discussion, débat, essais. Elle reste surtout une utopie, vers laquelle aurait pu se diriger le vieux continent. Marc Fumaroli a publié cette année un essai à ce propos :

« La «République des lettres» est l’utopie d’une Europe lettrée, chrétienne et irénique, fondée sur le culte du savoir, de l’éloquence et de l’échange intellectuel qui aurait dominé, si même de façon souterraine ou invisible, le monde de l’esprit entre, disons, Pétrarque et la fin du XVIIIe siècle. « 

La République des lettres, cet que promeuvent des humanistes pour la première fois en 1417…

Son antithèse absolue, sa face sombre et opposée pourrait être la République des nombres. Cette gouvernance technocratique et bureaucratique, sans idéal, vouée à déshumaniser tous les pans des sociétés européennes, et au delà.

La science appliquée comme religion

Le culte voué aux sciences est devenu massif en l’espace de quelques décennies. La capacité des sciences à s’appliquer à tous les pans de l’existence par l’émergence permanente de nouvelles technologies joue énormément dans ce phénomène. Les sciences fondamentales se sont fondues progressivement, à leur corps défendant, dans une grande farandole industrielle, et si elles perdurent un tant soit peu, leur obligation de résultats est devenue une constante. « La théorie scientifique pure, un peu, mais si une application industrielle peut en découler » pourrait presque définir l’orientation globale des « deux sciences », celle dite appliquée, et l’autre, la fondamentale. Les progrès de la miniaturisation et des capacités de calculs informatiques possibles grâce à la physique quantique ont donc débouché sur un nouveau monde. Electronique,  infiniment petit et… modèles informatiques statistiques et prédictifs.

Cette invasion généralisée des sciences appliquées, de la miniaturisation électronique, des algorithmes, dans l’espace quotidien est une première dans l’histoire de l’humanité. Transports, communications, médecine, éducation, agriculture… Toutes les activités humaines sont touchées.

Les habitants des pays développés ne peuvent plus se passer des sciences appliquées, et si le terme de « culte » peut paraître fort, il est pourtant largement proche de la réalité. Les rituels de connexions aux espaces numériques de communication sont similaires à ceux des cultes religieux. La croyance, le sentiment de puissance, d’élévation et d’apaisement de l’angoisse que procurent les technologies numériques correspondent en tous points à ce qu’offrent les monothéismes.

Les nombres, la maîtrise et le contrôle

La description du monde qui nous entoure est devenue une succession de nombres. Plus rien n’échappe à cette mise en nombres. La baisse, l’augmentation de tout phénomène, tout changement, sont retranscrits en nombres : chômage, cancers, accidents, croissance économique, élections, sexualité, travail, éducation, intentions… Cette obligation à effectuer une « numération de toute chose » mène à plusieurs phénomènes d’importance. Le premier est le sentiment d’une maîtrise des environnements. Connaître avec précision la teneur d’un phénomène, à la décimale près, n’est pas la même chose que de s’en « faire une idée ».

La sensation de maîtriser un quelconque sujet par la numération est au cœur du fonctionnement politique, social, économique des sociétés modernes. Cette numération se teinte d’un vernis de science en tant qu’elle procède de démarches intellectuelles scientifiques ou assimilées. Une fois la maîtrise (ou une sensation) assurée par les nombres, vient le contrôle. Le nombre est un moyen de formaliser n’importe quel concept sans avoir besoin, le plus souvent, de développer des idées. Ou des idéaux.

« La science est une chose merveilleuse… tant qu’il ne faut pas en vivre ! »

(Albert Einstein)

Le contrôle possible grâce aux nombres est simple. Sans part d’ombre visible, sans subjectivité, sans aucun besoin de justifier ses actes. Le nombre est une valeur à lui tout seul, qui remplace toute autre valeur, comme celles développées par le concept de République des lettres, dont une centrale : la valeur morale dite humaniste.

Quand le politique oublie la cité et ses idéaux

Une République des nombres est un espace démocratique, au sens du « respect » (apparent au moins) des libertés individuelles, mais géré par des machines. Cette phrase peut choquer, puisque des hommes et des femmes sont élus et sont censés diriger et représenter l’ensemble de la population. La réalité de la République des nombres, que nous vivons aujourd’hui, est pourtant celle d’une gestion par des machines.

Les politiques, élus  ou nommés, sont des êtres humains « mécaniques » dans leurs discours et soumis dans leurs décisions aux résultats des machines. Aux nombres que ces machines recrachent.  Aux prédictions qu’elles génèrent.

Quelques exemples de la réalité gestionnaire et statistique actuelle peuvent aider à mieux cerner ce phénomène. Le logiciel américain Predpol a fait grand bruit par ses capacités de prédiction des crimes. En apparence, puisque des chercheurs, interrogés par nos confrères d’InternetActu démontrent « l’invention de l’eau chaude » que ces algorithmes représentent. Sur le site stratégie.gouv.fr, un ingénieur se questionne sur les dérives possibles de l’utilisation des big data dans la gouvernance politique, avec comme exemple, la nouvelle mise en œuvre d’un logiciel de prédiction des crimes et délits pour la gendarmerie nationale :

« La gendarmerie envisage de se doter d’un outil informatique identifiant, à partir d’un traitement statistique de millions de données relatives aux crimes et délits, les lieux et les moments où la délinquance a le plus de chance de se produire. Les conséquences des erreurs de ce dispositif seraient, aux dires des promoteurs de ce projet, limitées et rapidement corrigeables. Cet exemple, parmi d’autres, montre combien le phénomène de massification des données, dit big data, fait miroiter chez les décisionnaires publics de nouvelles perspectives d’amélioration et de gains de performance. Cependant, ils risquent ainsi de se dessaisir radicalement de certaines de leurs prérogatives les plus fondamentales. »

Les algorithmes de prédiction des crimes, de surveillance de la population aux fins déclarées de lutte contre le terrorisme — comme la production de statistiques et de tentatives de modélisation de tous phénomènes — ont en commun une volonté politique : celle de ne plus avoir besoin… de volonté. La machine et ses résultats viennent cautionner le politique, qui peut se réfugier derrière la qualité scientifique (ou supposée comme telle) des problème chiffrés et dont les solutions sont données par la machine. Les idéaux, la cité dans sa dimension purement humaine ne peuvent être mis normalement en nombre.  S’ils le deviennent, ce qui est en train de survenir, c’est leur disparition intrinsèque qui est assurée. Et l’émergence d’autre chose.

Déshumanisation généralisée

La République française des nombres que dirige François Hollande est une continuation caricaturale de celle de Nicolas Sarkozy. Ce dernier voulait redonner du pouvoir d’achat, et déclarait, par exemple, des objectifs chiffrés sur les reconduites aux frontières des étrangers en situation irrégulières. La gestion numéraire de la société, basée sur les sondages d’opinion ou des projections électorales tenaient une part importante de la « gestion » du président français de 2007 à 2012. Mais François Hollande est allé plus loin, puisque la réussite entière de son quinquennat se base, d’après lui-même, sur… l’inversion d’une courbe. Celle du chômage.

François Hollande ne jauge la société qu’à l’aune des résultats chiffrés : la croissance doit atteindre 1,5%, le déficit doit s’abaisser à 3%, les émissions de gaz à effet de serre doivent baisser de tant de % avant telle date, etc…

Tel un super chef comptable, satisfait des résultats obtenus, le chef de l’Etat observe les 65 millions de nombres bien rangés dans leurs cases que constituent les « citoyens » français : entrepreneurs, fonctionnaires, salariés, chômeurs, membres de la classe moyenne, de la classe populaire, exclus, immigrés, d’origine immigrée, des banlieues, du monde rural, de la classe supérieure.…

Courbes, modèles, projections, calculs, graphiques, sondages, tout n’est que nombre pour François Hollande, qui, en permanence, se félicite des bons résultats chiffrés, ou se plaint des mauvais. Il n’y a aucun être humain dans la société dirigée par le président social-démocrate, et donc aucun projet de société. Seul compte… le résultat comptable.

Cette nouvelle République peut être considérée, dans ses fondamentaux, comme une injure à ceux de l’ancienne : la Liberté est battue en brèche dans une société de surveillance, de contrôle numérique et de réactions politiques aux seules statistiques, l’égalité n’a aucun sens dans l’automatisation du décisionnel grâce à des algorithmes discriminants, ou de projections informatiques non-contestables de par leur caractère « scientifique », quant à la fraternité, il semble difficile de la chiffrer, tant le concept est humain et échappe aux machines ou aux résultats de savants calculs…

Questionnements indispensables ?

Le caractère déshumanisant de cette nouvelle gouvernance algorithmique ne peut être camouflé par des discours laissant croire que des idéaux ou des valeurs fondent les décisions politiques. Sans projet autre que celui de l’atteinte d’objectifs chiffrés, la société n’est plus gouvernée. Elle est gérée. Mécanisée.

L’individu, membre de cette société peut-il accepter que celle-ci n’ait plus aucun projet autre que celui d’inverser des courbes ou de réduire des facteurs ? Peut-on humainement accepter de voir les vies humaines transformées en nombres et modifiées par des décisions issues de modèles informatiques imparfaits, non-maitrisé et non-désirés ? Et même s’ils l’étaient : les citoyens peuvent-ils accepter que des intelligences artificielles leur dictent leurs conduites ?

Les questionnements sur la République des nombres sont nombreux. Le contraste entre une véritable démocratie vivante et humaine — de débats, d’idées et d’idéaux, de promotion des valeurs humanistes — et cette République des nombres, est tel, qu’il semble difficile que son acceptation, à termes, se fasse sans heurts. La crise de crédibilité politique (française ou européenne) en cours n’est-elle pas d’ailleurs liée directement à cette gouvernance ?

Le regain du « sentiment religieux » actuel, dans une partie de la population ne pourrait-il pas, lui aussi être causé  par un rejet de ce nouveau modèle ? Sans pour autant condamner la technologie ou la science, mais plutôt par le biais d’un repli religieux dénonçant inconsciemment le détournement des sciences effectué à des fins de gouvernance désincarnée et mécanique ?

Et fondamentalement : les esprits seraient-ils tellement habitués à cette gestion, confortés par le culte du numérique et de l’efficience technologique qu’ils n’auraient plus aucune volonté, au point de se soumette passivement au règne des nombres ? Ces esprits pourraient-ils croire être en mesure de changer la société en s’appuyant sur les nombres et en votant pour ceux qui prétendent résoudre les problèmes grâce à ces mêmes nombres ?

Loi numérique, loi gauche

lundi 9 novembre 2015 à 09:14

Vendredi soir, le 6 novembre, Axelle Lemaire a été reçue par Rue89 pour papoter loi numérique (mais pas que). Une vraie loi de gauche pas de droite, avec de la citoyenneté, de l’émotion, et du parler vrai dedans.

Les internautes sont gentils

Sur la consultation elle-même, Axelle Lemaire dit avoir eu des « sueurs froides » mais que, finalement, bah ça s’est plutôt bien passé. Les « internautes », une fois n’est pas coutume, ont été sages comme des images. Un de ces quatre il faudra que quelqu’un m’éclaire sur la différence entre un « internaute » et une personne, parce que j’avoue que ça m’échappe, bref. Elle nous explique que, sur les 8500 contributions, seuls « six commentaires » ont été placés dans la « corbeille », ce qui laisse entendre que l’on a tenu compte de toutes les autres. Si l’on considère que toutes les contributions non retenues – bonnes ou mauvaises – sont dans les faits poubellisées, ce sont donc près de sept cent articles et mille quatre cent propositions qu’il conviendrait de comptabiliser, pas six. Pour être vraiment honnête, il faudrait également tenir compte des milliers de contributions de la consultation organisée par le CNNum et de ses soixante-dix recommandations dont on ne retrouve que peu de traces dans le projet de loi. De la com’, c’est de bonne guerre, ok.

La ministre nous apprend ensuite que le prince Manuel, bah il est un tout petit peu à fond sur le concept. Bon, peut-être pas sur tous les « textes » législatifs, faut pas exagérer non plus. Tu m’étonnes. Tu fais travailler la foule gratos, tu ne retiens que ce qui t’arrange et, au passage, tu fais une opération de communication en faisant croire que c’était vraiment ultra-démocratique. Tout bénef.

Après la méthode, la ministre embraye sur les participants. Au niveau démagogie ça se pose là. Les « geeks et les spécialistes du droit numérique », on s’en fout. Ce n’est pas comme si c’était une loi sur le numérique et qu’on pouvait légitimement supposer que ceux-là savaient un brin de quoi ils parlaient, après tout. Ce n’est pas non plus comme si il existait une diversité d’opinion chez ces gens là, hein ? Et puis, de toute façon, ils sembleraient qu’ils aient participé majoritairement de manière « anonyme », preuve s’il en est de leur mauvaise foi. Les chercheurs, eux, avait un avis qui comptait. Malheureusement, ils n’ont pas l’habitude « d’être en interaction avec des responsables publics ». Comprenne qui pourra. Le contributeur idéal fût donc, par opposition, le citoyen tout court. Celui qui n’a pas trop de connaissances ou de compétences sur la consultation idoine, celui pour qui les questions abordées sont nouvelles. En clair, celui qui ne va probablement pas trop emmerder le monde, c’est tellement plus pratique.

Article 8, levez-vous

Les lobbies ? Oui, il y en avait, bien sûr ! Et oulala, ils étaient « ultra-réticents », particulièrement ceux de la culture. Suprise-surprise. Mais ne vous inquiétez pas, le gouvernement a tenu bon. Enfin, suite à une réunion à Matignon, il a quand même vaporisé feu l’article 8, relatif aux communs. Et hop, l’acrobatique Axelle Lemaire nous déclare que c’est parce qu’il faut du temps, pour expliquer aux lobbies que la notion de communs « n’empiète pas sur le code de la propriété intellectuelle ».

Ça n’empiète tellement pas sur le code de la propriété intellectuelle que c’est le CSPLA qui s’y est collé pour voler au secours des lobbies. CSPLA, si vous l’ignorez, c’est juste l’acronyme de Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique. Rien à voir avec la propriété intellectuelle, c’est évident. Avec le courage politique, en revanche, peut-être. Au diable les mauvais esprits et le ministère de la culture, « le débat avance », c’est le principal…

C’est une victoire

Autre sujet brièvement abordé, le libre accès aux publications scientifiques et, par réciproque, la possibilité pour les chercheurs de publier plus librement leur travaux. Là, notre ministre n’y va pas par quatre chemins : « c’est une victoire ».

C’est drôle, parce que si l’on y prête un peu d’attention, on a le sentiment que le résultat est beaucoup plus mitigé, et que le lobbies ont au contraire négocié des contreparties à la réduction des délais d’embargo sur les publications. Lesquels embargos sont maintenus, contrairement à ce que souhaitaient les chercheurs (et ceux qui les lisent, merci les copains).

Ex-Libriste

Concernant le logiciel libre dans l’administration, la ministre nous précise qu’il est difficile d’en imposer l’utilisation, ou même d’élaborer un système de quotas. L’utilisateur a ses petites habitudes dans le logiciel propriétaire, l’argument peut s’entendre. Faudrait pas le brusquer. « Le choix qui a été fait », nous dit Axelle Lemaire, est donc tout naturellement « celui de la promotion ». Il vaut mieux un bon non-choix que rien du tout, me direz-vous. Oui.

Mais c’est oublier que, du côté des logiciels serveur et réseau, le logiciel libre propulse à peu près tout l’Internet et le Web. Dans bon nombre de situations, ces technologies sont, en pratique, des standards, et les champions de l’interopérabilité. Il serait donc assez logique que les administrations s’alignent.

Surtout, c’est envisager le logiciel libre sous le seul angle de l’utilisation, de la consommation. Au contraire, l’État pourrait ou devrait soutenir son développement. Caramba, encore raté.

Haro sur les boîtes noires

Un nouvel article a fait son apparition dans le projet de loi, classé dans la catégorie « grandes avancées ». Il vise à ce que les personnes concernées par des décisions administratives puissent prendre connaissance, lorsque des algorithmes (des programmes informatiques) ont été impliqués dans le processus de décision, du fonctionnement de ces programmes et des critères pris en compte.

Si l’on passe outre l’ironie de la situation – on songe aux algorismes de la loi renseignement (ironie bien sûr relevée par la rédaction de Rue89) – l’idée est assez bonne. Nous sommes, en tant qu’individus, de plus en plus l’objet de décisions prises, souvent à notre insu, par des programmes informatiques. Dans l’administration bien sûr, mais aussi lorsque nous utilisons les moteurs de recherche, que nous demandons un prêt bancaire, que nos primes d’assurance sont évaluées, etc. La transparence devrait être la règle pour éviter la perte de contrôle.

Il y a ici deux cas de figure. Dans le premier cas, ce sont des algorithmes déterministes qui sont impliqués. On sait donc plus ou moins facilement décrire les règles, les causes et les paramètres qui ont conduit à la décision. Il serait donc préférable de communiquer ces règles, et de laisser les algorithmes en dehors de tout ça, ils n’y sont pour rien.

Si au contraire, il s’agit de traitements pour lesquels il est plus complexe de déterminer une causalité, par exemple certains types de programmes d’intelligence artificielle, ils ne seront probablement pas compréhensibles sans avoir des connaissances significatives sur le sujet. La bonne approche serait donc que le fonctionnement de ces algorithmes fasse l’objet d’une publication détaillée, qui pourrait être analysée par des spécialistes, des associations de la société civile ou de consommateurs, etc. La ministre semblait avoir anticipé la question, la réponse laisse rêveur :

Ce n’est pas une publication. On reste sur une relation individuelle avec l’administration : le droit d’en demander la communication. Je n’ai pas encore vu à quoi cela pouvait ressembler concrètement.

Facile pourtant… Il suffirait qu’Axelle Lemaire pose la question à un algorisme ?

Neutralité pas nette

Place au plat de résistance : la neutralité du net. Pour Axelle Lemaire, elle fait partie des « valeurs universelles », et « c’est ce gouvernement qui l’a inscrite dans la loi ». Inscrite dans la loi. Négligeons le passage à l’Assemblée Nationale et au Sénat, la ministre a raison, de toute façon la plupart des parlementaires n’y entrave rien. Vous noterez aussi que, cette fois-ci, elle s’inclut explicitement dans le gouvernement, nous y reviendrons. Le sujet est l’occasion d’une envolée lyrique de la ministre :

Ce sont les gouvernements les plus sociaux-démocrates ou socialistes qui mettent en avant les enjeux de respect de la vie privée.

La neutralité du net est un principe selon lequel les opérateurs réseau et FAI ne doivent ni favoriser ni pénaliser certains contenus ou applications. Ils se contentent de les acheminer sans discrimination de nature, d’origine ou de destination. J’ai beau me concentrer à m’en faire des noeuds au cerveau, je ne vois pas bien le rapport avec la vie privée.

netneut

Allons-y pour les « valeurs universelles ». La neutralité du net a fait l’objet de débats au niveau européen, ces articles du projet de loi numérique sont des adaptations d’un règlement européenn. Ce dernier prévoit des exceptions au principe de neutralité censées correspondre à des contextes particuliers. La Quadrature du Net, qui maîtrise son sujet, a proposé un amendement visant à les définir plus finement, et à éviter que le principe de neutralité ne soit vidé de sa substance, que l’exception ne remplace la règle.

La notion de service spécialisé désigne un service de communications électroniques optimisé pour des contenus, applications ou services spécifiques, ou une combinaison de ceux-ci, fourni au travers de capacités logiquement distinctes, reposant sur un contrôle strict des accès, offrant une fonctionnalité nécessitant une qualité supérieure de bout en bout, et qui n’est pas commercialisé ou utilisable comme produit de substitution à un service d’accès à l’internet

La proposition est limpide : la première partie (jusqu’à « une combinaison de ceux-ci ») vise à définir les services spécialisés, la seconde à en fixer les limites pour éviter les abus. C’est donc cette seconde partie qui garantit le principe de neutralité. L’amendement a été retenu par le cabinet de la ministre, mais dans la version du projet de loi, le second morceau s’est envolé :

Des services autres que des services d’accès à internet
optimisés pour des contenus, applications ou services spécifiques ou une combinaison de ceux-ci, peuvent également être fournis dans les conditions prévues par le même règlement.

Oubli, boulette rédactionnelle, ou volonté délibérée, il n’en reste pas moins que les « valeurs universelles » ont pris quelques tonnes de plomb dans l’aile.

Loi rance

À propos de la loi renseignement, Axelle Lemaire « renvoie la balle » aux opposants. Bizarre, dans la mesure où elle y était elle-même opposée. « J’ai défendu des arguments pendant ce débat », nous dit elle, en se désolidarisant du gouvernement dont elle fait la promotion plus tard quand il est question de soit-disant neutralité du net. Mais ces arguments, pas question de les « étaler sur la place publique », ils n’avaient rien de politique, j’imagine. Le texte aurait même évolué favorablement du fait de ses « interventions ».

Ce sont donc les autres opposants qui sont à blâmer, c’est pragmatique. Ils devraient faire leur examen de conscience et « constater le fait qu’ils ont échoué à convaincre l’opinion publique et les parlementaires« . La procédure accélérée, l’instrumentalisation du terrorisme, les consignes de vote, on oublie.

Pire, les geeks lui reprocheraient méchamment « de ne pas avoir démissionné« . Vous vous rendez compte ? Si démission il y avait eu, nous aurions pu rater cette merveille de loi numérique, cette consultation pas du tout téléphonée.

Alors, la loi renseignement, les opposants peuvent bien lui « reprocher jusqu’en 2037« .

Chiche.

Gouvernance élective par sondages : le retour de Nicolas

mardi 3 novembre 2015 à 18:33

Sarkozy-tuvasvoirquandjevaisrevenir

Le jour de la sortie du sondage dévoilant que « 40% des Français seraient pour un gouvernement autoritaire », l’ex de l’Elysée a dégainé ses propositions… sécuritaires au Parisien. Extrait :

« Il n’y a plus d’autorité de l’Etat. La semaine dernière encore, une trentaine d’activistes ont empêché des fonctionnaires de police de perquisitionner, à Tarnac, le domicile d’une personne suspectée d’activités terroristes. Les policiers n’ont pu exercer leur mission faute de soutien de leur autorité, alors qu’ils étaient mandatés par la justice de la République. C’est une énième illustration de l’affaiblissement de l’Etat et de son autorité, qui vient après le scandale des deux cadres d’Air France molestés, ou encore le blocage de l’autoroute A1 ou le saccage de la gare de Moirans (Isère) par des gens du voyage. »

Sarko dégaine les propositions sécuritaires de son futur gouvernement autoritaire quand un sondage démontre que la part de la population en accord avec la mise en place d’un « gouvernement autoritaire » augmente.

Avec Sarko 2, être suspecté de terrorisme à Tarnac équivaut à molester un DRH ou bloquer une autoroute. Avec Sarko 2, il n’y aura, semble-t-il, aucune pitié, pour personne, et surtout pas pour ceux qui défient l’autorité de… Sarko 2.

La prison pour les piétons qui ne traversent pas sur les clous sera-t-elle automatisée par reconnaissance vidéo ?

Le rétablissement de l’autorité de l’Etat contre les délinquants en col blanc ne semble pas, par contre, au programme de Sarko 2. On se demande bien pourquoi…