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Le monde selon Telegram

jeudi 6 octobre 2016 à 10:12

bfmnawakTelegram est souvent présentée comme l’alpha et l’oméga du terrorisme de la messagerie cryptée. Nombreux sont ceux qui voient son utilisation par des djihadistes comme la conséquence logique des ses supposées qualités cryptographiques, de la personnalité libertarienne de son fondateur, Pavel Durov, ou encore de la nature insaisissable de son infrastructure juridique et technique.

Un intéressant article du Monde décortique l’architecture fiscale et juridique de l’organisation. L’un des développeurs de Telegram y explique, parlant de son infrastructure technique, qu’elle serait «répartie sur plusieurs points de la planète, pour des raisons de vitesse et de sécurité ». Telegram se mettrait ainsi « hors de portée des États », non seulement en s’abritant derrière une structure juridique complexe et par l’usage du chiffrement, mais aussi par le truchement d’une infrastructure distribuée. Les membres de Telegram ayant la fâcheuse habitude d’attendre que nous les croyions sur parole tout en étant très discrets sur les « détails » techniques, ça nous démangeait d’aller vérifier.

Pour rappel, seuls les « secret chats » sont chiffrés de bout en bout, chiffrés et déchiffrés sur les terminaux des utilisateurs, illisibles pour les serveurs de Telegram. Dans tous les autres cas (chat normaux, groupes et chaînes), les messages sont chiffrés uniquement pendant leur transport entre les terminaux et les serveurs, ils sont accessibles aux serveurs de Telegram. La confidentialité des messages et autres données personnelles est ainsi directement corrélée à la sécurité de ces derniers. Mais où sont-ils donc hébergés, et comment les données des utilisateurs sont-elles réparties ?

Coding Dojo

D’abord, allons faire un petit tour dans le code source d’une application client Telegram (ici, Telegram Desktop). Le code nous apprend sur quelles adresses IP les applications Telegram peuvent trouver un serveur MTProto auquel se connecter (MTProto est le nom du protocole de communication). Il s’agit de cinq adresses (il existe aussi cinq adresses IPv6, mais cela ne change rien ici) :

149.154.175.50
149.154.167.51
149.154.175.100
149.154.167.91
149.154.171.5

Le code source et la documentation de Telegram les surnomme tendrement DC1, DC2, DC3, DC4 et DC5. Il s’agit bien sûr de l’abréviation de « Data Center », ou « centre de données » en bon français. Telegram fait ici dans la métonymie, chacun de ces « DC » désignant en fait une grappe de serveurs (un cluster), hébergée dans centre de données particulier, et dont l’adresse IP indique le point d’entrée.

Telegram a prévu de pouvoir ajouter des DC ultérieurement. Le hic, c’est que, comme nous l’avons vu, les adresses des DC sont définies dans le code des applications. Or ces dernières doivent, le cas échéant, découvrir l’adresse des nouveaux DC sans que l’utilisateur n’ait à effectuer une mise à jour. Les développeurs de Telegram ont donc mis en place un mécanisme qui permet aux applications, à partir d’une connexion à l’une des 5 adresses de départ choisie au hasard, de télécharger une liste à jour des adresses à utiliser.

Nous devons donc nous assurer, avant d’aller plus loin dans notre analyse, que de nouveaux DC n’ont pas été ajoutés. Ne reculant devant aucun sacrifice pour étancher la soif de connaissance de ses lecteurs, votre serviteur a bricolé vite-fait-sur-le-gaz un petit logiciel basé sur MTProto, le protocole de communication de Telegram. Après moult tâtonnements, nous réussissons à connecter ce dernier à l’un des serveurs MTProto afin de récupérer cette fameuse liste :

149.154.175.50
149.154.167.51
149.154.175.100
149.154.167.91
91.108.56.165

Nous avons donc confirmation qu’aucun DC n’a été ajouté, il y en a toujours cinq. En revanche, le lecteur attentif se sera aperçu que l’adresse du dernier DC a été modifiée. La raison de cette modification nous échappe encore (les deux adresses pointant au même endroit, nous avons pu le vérifier par la suite), mais passons. Nous disposons de la bonne liste, c’est là tout ce qui compte.

Internet vu du ciel

Ne sachant pas où les machines ayant ces adresses se situent, nous essayons de déterminer, grâce au logiciel traceroute, les trajets empruntés par nos paquets lors des communications avec les serveurs de Telegram, plus exactement par quels équipements ils transitent. Malheureusement sans grand succès, la quasi-totalité de ces équipements sur ces routes restant muets. Il nous faut donc adapter notre stratégie.

Nombreux sont ceux qui se représentent Internet comme un réseau en étoile, avec un centre où transitent (ou résident) les informations, et une périphérie par laquelle les terminaux se connectent. Au contraire, Internet est décentralisé. Il s’agit d’un maillage de réseaux interconnectés entre eux. Par exemple, lorsque vous lancez une recherche sur Google, les paquets passent par le réseau de votre fournisseur d’accès, puis par les réseaux de différents intermédiaires — des opérateurs de transit ou des points d’échange, sautent de réseau en réseau jusqu’à arriver sur le réseau interne de l’un des centres de données de Google, qui s’occupera de les acheminer à destination. La légende veut qu’ils n’oublient jamais de faire un petit coucou aux copains de la DGSE, du GCHQ et de la NSA au passage, à chaque extrémité des câbles sous-marins. Mais nous digressons, revenons-en à nos moutons.

Chacun de ces réseaux, qui peuvent être gérés par des opérateurs de télécommunication, des hébergeurs, des universités, des fournisseurs de contenus, etc., est intégré à un AS — un Autonomous System — identifié par un nombre (AS4826 ou AS6461 par exemple). Pour que les informations puissent circuler d’un réseau à un autre, il faut pouvoir déterminer la route à emprunter. Pour ce faire, chaque AS annonce l’ensemble des adresses IP qu’il contrôle (on parle de « préfixes » IP, qui peuvent correspondre à des milliers d’adresses individuelles) et les AS discutent entre eux, via le protocole BGP, pour se mettre d’accord sur des routes. Telegram possède trois AS en utilisation : AS59930 auquel sont rattachés DC1 et DC3, AS62041 qui annonce DC2 et DC4, et AS62014 dont dépend DC5. Le dernier, AS44907, n’est pas — ou plus — utilisé. Au total, les AS de Telegram annoncent un peu plus de 8000 adresses IPv4.

Deux des AS de Telegram, AS62014 et AS62041, sont appairés à l’AS6939 d’Hurricane Electric. Le dernier, AS59930, est appairé à l’AS1273 de CW Vodafone Group PLC. Ces deux AS proposent des outils (par exemple le « Looking Glass » d’Hurricane Electric ici, celui de Vodafone, ) qui permettent facilement de déterminer des routes BGP depuis différentes implantations. Certaines de ces routes nous permettent de déduire approximativement l’emplacement des DC de Telegram. DC1 et DC3 semblent se situer aux États-Unis, DC2 et DC4 aux Pays-Bas, et DC5 à Singapour.

Hurricane Electric Looking Glass

Hurricane Electric (AS6939) – Looking Glass

Les noms de certains équipements de Telegram confirment ces déductions. Le « ams » de « ams-ix-gw.telegram.org » signifie bien sûr Amsterdam, le « sin3 » de « telegram-corp.10gigabitethernet1-1-1.switch1.sin3.he.net » désigne Singapour, quand au « mna » de « telegram-gw-mna.cw.net », il fait apparemment référence au « Miami Nap of the Americas », un centre de données basé en Floride.

 

AS6939

Hurricane Electric (AS6939) – Route Monitor

 

Atlas to the rescue

Pour vérifier notre hypothèse, nous utilisons RIPE Atlas. Il s’agit d’un réseau de mesure, composé de milliers de sondes installées dans (presque) tous les pays. Ces sondes, que l’on peut interroger à distance, sont capables d’effectuer quelques mesures basiques sur Internet : accessibilité, latence, routes ou résolution de noms de domaine. Ces opérations n’ont rien de très élaboré, mais l’intérêt réside dans la possibilité de se projeter grâce aux sondes dans une « partie » spécifique d’Internet, comme un pays ou un AS particulier, pour les y effectuer. Par exemple, on peut l’utiliser pour vérifier si tel pays ou tel opérateur censure tel site Web.

Le logiciel ping, disponible sur les sondes RIPE Atlas, permet de mesurer le round-trip vers une machine donnée, c’est à dire le temps nécessaire pour obtenir une réponse de sa part. Plus ce temps d’aller-retour est court, plus il est probable que nous soyons proches des DC de Telegram. Notre stratégie consiste donc à « pinger » les centre de données depuis différents pays voisins. Par exemple, pour Singapour :

ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=MY
ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=AU
ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=TH
ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=JP
ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=HK
...
ripe-atlas measure ping --target=91.108.56.165 --from-country=SG
Sondes RIPE Atlas - Singapour

Sondes RIPE Atlas – Singapour

Depuis les sondes situées à Singapour, nous obtenons les round-trips les plus courts, souvent inférieurs à 3 millisecondes, bien en dessous de ce que nous observons depuis la Malaisie, la Thaïlande, l’Australie, le Japon, Hong-Kong, etc. Sur deux des sondes singapouriennes, ils descendent même en dessous d’une milliseconde. Selon toute probabilité, DC5 se trouve donc bien à Singapour.

En répétant le processus pour les 4 autres « DC » de Telegram, nous pouvons confirmer avec une assez grande certitude ce que l’observation des routes BGP avait suggéré :

Data Center Adresse IP Localisation
DC1 149.154.175.50 USA
DC2 149.154.167.51 Pays-Bas
DC3 149.154.175.100 USA
DC4 149.154.167.91 Pays-Bas
DC5 91.108.56.165 et 149.154.171.5 Singapour

Éparpillé façon puzzle

La documentation décrit la procédure d’activation ou d’authentification d’un compte utilisateur. Nous avons pu vérifier que la documentation est exacte sur ce point grâce au code source des applications Telegram, ainsi qu’à notre petit logiciel qui nous a permis d’expérimenter le processus. Lorsqu’une personne souhaite connecter un appareil à son compte Telegram, l’application qu’elle utilise transmet son numéro de mobile à un serveur Telegram. Ce dernier envoie alors un SMS contenant un code d’authentification permettant de vérifier que l’utilisateur est bien le propriétaire de cet appareil, en tout cas qu’il y a accès. Au démarrage de cette séquence, l’application se connecte à un DC choisi au hasard. Le serveur dispose alors de codes d’erreur pour demander à l’application de « migrer » vers un autre DC. Par exemple, le code NETWORK_MIGRATE est utilisé lorsque le numéro de mobile est inconnu, que l’utilisateur n’a pas de compte Telegram. Dans ce cas, le serveur essaye de déterminer la localisation de la personne à partir de l’adresse IP de son terminal, et lui propose le DC le plus proche. Si au contraire le numéro de téléphone est connu, le serveur renvoie le code PHONE_MIGRATE, et impose l’utilisation du DC auquel l’utilisateur est associé.

sniffogram-annot

Authentification MTProto

Ces différents DC ne sont pas des « proxies », des intermédiaires qui iraient éparpiller façon puzzle les données de chaque utilisateur dans plusieurs lieux physiques. Les données sont stockées dans le DC choisi, la documentation de MTProto l’indique très clairement : « les données de l’utilisateur s’accumulent dans le DC avec lequel l’utilisateur est associé ».

doc-mtproto

Documentation MTProto

L’emploi du terme « hosted », dans ce tweet de Telegram, va également dans le sens de cette hypothèse.

tweet-tg

En résumé, le serveur Telegram auquel vous vous connectez choisit pour vous le DC le plus proche de votre localisation géographique. Il s’agit ainsi d’un partitionnement horizontal des données, effectué en fonction du lieu depuis lequel votre compte utilisateur a été créé. Ensuite, tout ce qui vous concerne y sera stocké. Vous avez activé votre compte à Hong Kong ? Cela se passera à Singapour. À Washington ou à Rio ? Aux États-Unis. À Paris, Tripoli, Londres, Téhéran, Rome, Madrid, Marrakech, Berlin, Beyrouth, Lisbonne, Alger, Bucarest, Damas, Genève, Athènes ou au Caire ? Dans tous ces cas vos données seront stockées dans l’un des deux DC néerlandais.

Distribuée, l’infrastructure de Telegram ? C’est techniquement exact, les données que stocke et manipule Telegram sont exploitées en différents lieux. En revanche, du point de vue d’une (très grande) région du monde, elles sont concentrées géographiquement. On pourrait dire que pour Telegram, le monde est coupé en trois : il y a des Telegram distincts, qui opèrent relativement indépendamment les uns des autres.

Pataphysique des câbles

Ces choix d’implantation n’ont rien de surprenant sur un plan technique. Singapour est idéalement placé pour servir la zone Asie-Pacifique — Chine y compris, est doté d’une excellente connectivité et d’une forte densité de centres de données. D’après Cloudscene, on y en compte 57 (un pour 100 000 habitants) contre 207 en France (1 pour 320 000 habitants). La situation est analogue aux Pays-Bas, qui sont bien situés géographiquement et sont tout aussi fournis en connectivité et en centres de données. La Floride est, quand à elle, un point d’où partent un nombre important de câbles sous-marins reliant l’Amérique Latine aux États-Unis.

Câbles sous-marins

Câbles sous-marins – Floride et Amérique Latine

Les Pays-Bas disposent peu ou prou du même arsenal juridique que les autres pays européens dès lors qu’il s’agit de télécommunications. Les saisies de matériel ou de données y sont bien sûr possibles, tout comme sont prévues les interceptions ou l’obligation de déchiffrement, par exemple. Par le biais d’une modification en 2016 de l’Intelligence and Security Services Act de 2002, le pays a considérablement renforcé les pouvoirs des grandes oreilles hollandaises. Le contenu de ce texte n’est, d’ailleurs, pas sans rappeler les lois françaises sur le renseignement ou la surveillance internationale (attention, instant nostalgie). Aux États-Unis, les search warrants, subpoenas et autres gag orders sont monnaie courante, les capacités techniques de la NSA, du FBI ou d’autres agences gouvernementales ne sont plus à démontrer. La République de Singapour est régulièrement épinglée par l’ONG Human Rights Watch pour ses atteintes aux « droits civiques et politiques fondamentaux ». Le magazine Foreign Policy n’hésite pas à dépeindre cette riante contrée comme « un laboratoire non seulement pour tester comment la surveillance de masse et l’analyse des big data pourraient prévenir le terrorisme, mais aussi pour déterminer si la technologie peut être utilisée pour concevoir une société plus harmonieuse ». On notera également que Singapour est un client de Qosmos. Véritablement l’endroit idéal pour installer l’infrastructure d’une messagerie soucieuse de la vie privée de ses utilisateurs…

Ainsi, Telegram n’a pas choisi de répartir ses « serveurs » aux « quatre coins du monde » pour brouiller les pistes, comme on peut lire ici ou là. Telegram a sélectionné trois zones d’implantation pour des raisons techniques. En particulier, placer ses serveurs au plus proche des utilisateurs permet d’améliorer leur expérience en réduisant les temps de réponse. C’est d’ailleurs ce que font tous les gros fournisseurs de services Internet. Enfin, la capacité d’opérer des centres de données indépendants les uns des autres permet une plus grande résilience, puisque l’indisponibilité d’un DC n’empêchera pas les autres des fonctionner. Mais ces choix n’apportent absolument rien sur le plan de la sécurité.

Le développement du chiffrement en transit rend progressivement les interceptions de données pendant leur transport sur les réseaux, par les FAI et autres opérateurs de télécommunication, de plus en plus inefficaces, y compris en ce qui concerne les métadonnées. Les tuyaux exsudant de moins en moins d’informations croustillantes, il est logique que l’œil de Sauron des services de police ou de renseignement se tourne vers d’autres types d’acteurs, qu’il se focalise sur les extrémités de ces tuyaux où les données rejaillissent en clair. On peut donc s’attendre à ce que la pression sur les fournisseurs de services ou les hébergeurs s’accentue. Le système de scan d’emails qui aurait été mis en place par Yahoo! à la demande d’une agence gouvernementale US s’inscrit dans cette logique, et il est assez probable que nous assistions à l’avenir au développement de ce genre de pratiques. Face à une coalition d’états en pétard, le mille-feuille de sociétés offshores de M. Durov risque fort de s’avérer un rempart en carton.

En réponse aux critiques que lui adressait Edward Snowden, Pavel Durov conseillait aux utilisateurs qui ne feraient pas confiance à Telegram de n’utiliser que les secrets chats, c’est à dire le chiffrement de bout en bout.durov-trustExcellent conseil.

Le débat public, arme de dissuasion massive : le cas Europacity

dimanche 2 octobre 2016 à 19:51

nanotechno11Une caravane aux couleurs du groupe Auchan a bouclé un sélectif tour d’Île-de-France le 13 juillet. Pour ceux qui ont raté le départ, sachez que la Commission nationale du débat public (CNDP), « autorité administrative indépendante », a organisé en 2016 1 quatre mois de réunions publiques, ateliers thématiques, conférences et auditions autour d’un projet pharaonique porté par le groupe Auchan (via ses filiales Immochan et Alliages et Territoires), Europacity.

La CNDP — CPDP en l’occurrence, chaque débat étant gérée par une « Commission particulière » — a publié son « bilan » le 12 septembre, Europacity en sort renforcé et son promoteur conforté, mais l’essentiel est ailleurs : le porteur de projet n’a aucune obligation à suivre la moindre de ses recommandations. Le chef de chantier sera surtout libre de s’inspirer des critiques émises pour corriger son devis à son avantage. Un promoteur de ce calibre se serait bien passé d’un « débat public » pour imposer un tel projet mégalomaniaque. Mais au-delà de €300 millions d’investissements (Auchan annonce un budget de €3,1 milliards), c’est obligatoire de s’y soumettre et la note est réglée par le promoteur. La facture totale se monte à 599.000€ dans ce cas précis et nous verrons que cela s’avère très rentable pour le résultat obtenu.

 Mais plutôt que de s’égosiller à démonter les arguments publicitaires d’Auchan, qui l’ont déjà été en long et en large (cf nonaeuropacity.com), il est bien plus intéressant de revenir sur les principes mêmes du « débat public » et la manière dont la Commission du même nom les orchestre pour organiser ce qui ressemble plus à des campagnes d’adhésion massive.

nodebat07-39ecdEn d’autres temps, sur d’autres sujets, des groupes d’opposants ont appelé avec succès au boycott, voire au blocage, de réunions publiques de la CNDP, avec la devise éclatante « Participer, c’est accepter ». Comme lors du débat sur les nanotechnologies en 2009/2010 (photo ci-contre) ou lors du deuxième débat sur l’enfouissement des déchets nucléaires en 2013. La différence, c’est que ces deux projets mis au débat étaient déjà décidés ou incontournables 2. Dans le cas d’Europacity, qui attend dans les tiroirs du groupe Auchan depuis 2006,  ce n’est certes encore qu’un chantier sur papier glacé. Mais les collectivités et l’État ont déjà dit oui. Le préfet d’Île-de-France Jean-François Carenco ne cesse de le survendre lors de chacune de ses interventions publiques 3. L’EPA Plaine de France, l’établissement public qui doit aménager la ZAC (« zone d’aménagement concertée ») du Triangle de Gonesse, a signé en septembre 2015 avec Immochan, alors que le débat était en préparation, un « protocole d’objectifs » qui reste encore confidentiel (des extraits sont sortis plus tard mais sous la pression). Et le 28 juin 2016, l’EPA a décidé d’approuver la création de la ZAC, incluant le projet Europacity, sans même attendre la fin du débat et lire son bilan. Le passage par la CNDP est donc le dernier maillon, et non l’un des premiers, de la campagne d’adhésion massive mobilisée pour la réalisation d’un projet d’aménagement. Son dernier examen de passage, celui le plus sensible car il est censé se confronter aux usagers ou aux habitants « aménagés ». Pourtant, ces appels au boycott n’ont pas été entendus dans le cas d’Europacity, et à part quelques perturbations sporadiques, la CPDP a ainsi pu jouer sa partition dans fausses notes, ou presque.

Rappelons le slogan de ce bel organisme : « Vous donner la parole. Et la faire entendre ». Le problème, c’est ce « vous », terriblement ambigu ; il est censé s’adresser à l’évidence au quidam, dans l’esprit de la « démocratie participative », alors qu’en réalité, la « parole » qui a eu vraiment l’occasion de s’exprimer, en temps et surtout en moyens pour la « faire entendre », a été celle du principal bénéficiaire : le promoteur. Rappelons aussi les trois principes fondateurs de la CNDP : « neutralité », « transparence » et « égalité de traitement ». Elle est censée rester « neutre » dans ses appréciations, d’assurer une « transparence » dans la mise à disposition d’information pertinentes pour que le public se fasse sa propre idée de l’opportunité d’un tel projet (doit-il se faire ou non ?), et répartir la parole avec équité. C’est la CPDP qui se charge d’organiser les prises de paroles, de désigner des experts et se porte finalement garant qu’une « concertation » se mette en place afin d’éclairer le public de l’intérêt général dudit projet. Bref, comme le dit son autre slogan, « Permettre à tous de participer à l’élaboration des grands projets ».

Mais en réalité, il s’agit d’une énorme diversion. Pour le démonter, nous en avons tiré un petit Jeu des 7 erreurs.

1. Scénographie de la mise en scène

Le premier jour à Gonesse

La première chose frappante, pour avoir participé à plusieurs de ces réunions, est la disposition de la salle dont l’architecture et la scénographie du débat en dépend. Les mots ont un sens, et un débat ou une concertation sous-entendent discussion voire dialogue. Or, pour qu’une discussion s’installe, les intervenants doivent s’attendre à être sur le même plan, au sens géométrique du terme : à la même hauteur. Or, dans la scénographie de la CNDP, une estrade sépare toujours les intervenants du public, les premiers étant au-dessus des autres, au propre comme au figuré. Cela entraîne forcément une sorte de déférence de la plèbe vis-à-vis des « sachants », qui pourront donc plus aisément monopoliser l’essentiel de la « parole » sans que cela soit ressenti comme un déséquilibre. La diversion est parfaite : en organisant ainsi la confrontation, la CNDP installe le déséquilibre comme un ingrédient consenti. Ceux qui sont du côté des micros, positionnés en hauteur sur l’estrade, seuls habilités à brancher leurs ordis sur l’écran géant et ainsi hypnotiser l’assistance de leur savoir construit et iconographique, sont les maîtres du jeu. Au point que ce déséquilibre ne soit même plus perceptible par ceux qui en sont les cibles, les simples participants.

villepinteLa fausse neutralité de la CNDP s’illustre donc d’abord par ce mode de mise en scène, qui ne ressemble pas à un dialogue ou une discussion, mais à des keynotes, des prises de parole dominantes qui savent anticiper la manière dont un public rabaissé va émettre des questions ou des critiques. Nous avons assisté parfois à des cours magistraux qui n’ont entraîné aucune forme de discussion et encore moins de débat. Exemple : Bjarke Ingels, l’architecte danois choisi par le promoteur pour travailler sur les plans de l’édifice, a daigné se déplacer, le 30 mai à Saint-Denis, tel un VIP au planning over-booké. Il a parlé une heure – ou plutôt commenté un powerpoint soporifique sur les magnifiques réalisations de son cabinet, dont le siège de Google, la classe ! – et il est reparti en taxi aussi sec après son discours, sans attendre la moindre question venant du public.

Première erreur : scénographier le débat, c’est poser les rapports de force, délimiter les zones de pouvoir. L’espace est découpé en rectangle, avec un bloc de chaises face à un mur de chiffres et d’experts. Pas de table ronde. Le débat n’est pas mis en scène, c’est juste une mise en scène.

2. Introduire le débat c’est déjà l’influencer

cpdp

Le show d’intro du duo de choc d’Auchan

dalsteinandcoLa neutralité de la CPDP sur Europacity a encore été maltraitée par la manière dont quasiment toutes les réunions ont débuté : une présentation dithyrambique du projet par son chef de chantier, en l’occurrence Christophe Dalstein, prototype du cadre quadra aussi à l’aise en complet cravate que la chemise ouverte avec la barbe de trois jours. Parfois il a délégué cette introduction à son fidèle lieutenant, David Lebon, directeur du développement d’Europacity, clone parfait, engoncé dans les mêmes costumes gris que son mentor. La première réunion de Gonesse, le 17 mars, était caricaturale : Dalstein a commenté pendant 25 minutes une séance de diapos sur « l’histoire du groupe Auchan », ses « cinquante-cinq ans d’engagement au service du progrès des Français [sic] », ce « progrès » étant le droit de faire ses courses dans un supermarché… Toutes les autres réunions ont été introduites de la même manière : un discours publicitaire mielleux, et même gluant, sur cette « grande idée innovante d’intérêt national » qui serait de mélanger loisirs, culture, sport et consommation (avec « ferme urbaine », chapiteaux, salles de spectacle et piste de ski artificielle), avec un enrobage écolo outrageusement mensonger (comme d’affirmer que « 100 % de l’énergie nécessaire » pour faire tourner la mégaboutique serait « produite sur place », et « renouvelable » par-dessus le marché !), tout en surfant sur « l’économie collaborative », une notion quelque peu obscène dans la bouche de grands communicants de la grande distribution.

cpdpDisons-le d’emblée : c’était précisément le travail de la CPDP d’assurer ces introductions. C’eut été une preuve de neutralité que de présenter, à la place du promoteur, les grandes lignes du projet, épargnant au public la phraséologie publicitaire des petits soldats d’Auchan. Un travail qu’elle a pourtant fait par écrit lors de chaque synthèse des réunions qu’elle a mises en ligne après coup sur son site internet. Elle en avait donc la capacité, mais n’en a jamais assumé le courage politique. La présidente de cette CPDP, Claude Brévan (ici à gauche), parfaite dans son rôle de l’arbitre consensuelle, n’a pas répondu à cette critique lorsqu’elle lui fut formulée lors de la 2ème réunion intermédiaire, le 16 juin, à Aulnay.

cpdpLa mascarade la plus outrancière dans la manière d’introduire le débat s’est déroulée lors d’une réunion à Paris, à la Cité des sciences, le 26 mai 4. Bref, ce soir-là à Paris, Dalstein a délégué une partie de sa présentation liminaire à un certain Jean-Jacques Aillagon, ex-ministre de la Culture du président Chirac, recasé après au Château de Versailles… Aillagon fera un cours magistral, quelque peu chahuté à juste titre, essayant de donner une valeur « culturelle » à ce centre de loisirs en boite et faisant croire qu’une succursale du Louvre ou de Beaubourg ira s’installer à Gonesse comme à Abou-Dabi ou à Metz. Preuve que la mascarade était programmée : le matin même, Aillagon signait une « tribune » dans les pages « Idées » du quotidien Libération 5. La tribune de M. le ministre avait un goût de prospectus jauni, prenant fait et cause pour Europacity, sur fond de faux débat sur la nécessité de briser l’élitisme culturel : « Il faut en finir, écrit Aillagon, avec l’antagonisme de principe entre le commerce et la culture. Le projet du Grand Paris permet une plus large diffusion des arts. » Et qu’apprendra-t-on après son laïus, grâce à un militant du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG), principal groupe d’opposants ? Que le sieur Dalstein, comme une partie de son équipe, était conseiller au sein du cabinet d’Aillagon lorsqu’il était au ministère de la Culture. Laissant entrevoir un classieux renvoi d’ascenseur si courant au sein d’une certaine élite. On imagine mal la CPDP ignorante de ce petit détail de casting.

Deuxième erreur : introduire un débat c’est déjà le cadrer et l’orienter, or laisser cette tâche au promoteur c’est lui laisser l’initiative. C’était à l’arbitre autoproclamé de cette opération d’en faire lui-même la synthèse introductive. En se défaussant, la commission n’a pas été neutre mais passive.

3. Temps de parole et temps perdu

 (cpdp)Parmi les trois principes du débat à la sauce CNDP, figurent « l’équivalence de traitement ». En matière de répartition du temps de parole, il a été mis à rude épreuve.

Le calcul des temps de parole a été estimé le 4 juillet, lors de la dernière réunion dite de « restitution » à Gonesse. À la louche : « 40 à 50 % pour le maître d’ouvrage et ses experts, la Commission et ses experts, ou encore les services de l’État ; 50 à 60 % pour le public, y compris les experts qui les représentaient. »

Avant de contester ces chiffres sur le fond, déjà une remarque : comment, avec les verbatims sous les yeux (retranscriptions fidèles des interventions de chaque réunion, toutes enregistrées), parvenir à un comptage si peu précis ? Plus ou moins 10 %, c’est quand même énorme. Ensuite, par simple constatation personnelle et en ayant interrogé de nombreuses personnes qui ont participé à toutes les réunions, le temps de parole a largement été à l’avantage des promoteurs, de ses soutiens officiels (les élus favorables ou autres services de l’État) ou officieux (soi-disant « experts » désignés par leurs soins). Rentrons dans les détails. Sur 2 ou 3 heures de réunion (parfois 4 il est vrai), les promoteurs et leurs alliés objectifs s’arrogent plus de la moitié du temps de parole, avant d’autoriser le public à lever la main et poser des questions (limitées à 3 ou 5 minutes par personne). Il faut en effet savoir que lors de cette séance « d’échange avec la salle », les mêmes « sachants » occupent encore la parole pour une bonne moitié (et leurs réponses dépasse souvent les 3 minutes réglementaires). Sans parler du public « téléguidé », soit des élus municipaux ou des associatifs qui en dépendent, ouvertement favorables au projet, qui ont tendu le crachoir aux promoteurs. Ou comme des patrons d’entreprises intéressées par le futur chantier qui sont venues poser leur petite question (tel le patron de Manutan qui a hébergé une surprise-party organisée par Auchan une semaine avant le débat public). Finalement, ce sont donc au moins les 2/3, voire les 3/4 du temps disponible qui a été capté par l’équipe des promoteurs. Sans que le « public » puisse vraiment s’en plaindre — c’est la beauté du dispositif — puisqu’il a été conditionné à écouter ses arguments et à ne faire que réagir à ceux-ci. Le blabla des promoteurs est tellement bien rodé qu’ils répètent, avec quelques variantes sémantiques, la même chose dans leurs réponses que dans leurs discours liminaires. C’est tout un métier !

Alors la CPDP rétorquera qu’il y a eu aussi neuf « ateliers thématiques » organisés pendant les 4 mois, lors desquels de petits groupes de personnes se sont constitués pour permettre de sortir de la conférence pure et dure. Mais pendant seulement… 45 mn (allez, va pour une heure) — sur une soirée de trois ou quatre heures, faites le calcul.

Un mot enfin dont cette parole était distribuée. Toutes celles et ceux qui ont un jour participé à des réunions un tant soit peu horizontales savent que la modération d’une discussion (assurer un certain équilibre entre intervenants, rester sur le thème de l’ordre du jour…) peut difficilement se cumuler avec la note des prises de paroles, observer les mains qui se lèvent dans la salle, désigner l’intervenant dans l’ordre et respecter la parité en temps de parole. Dans une réunion accueillant une centaine de personnes, il en faut au moins deux ou trois à la modération pour un bon déroulement. Or, et c’était flagrant le 26 mai à Paris, une seule personne de la CPDP — généralement Mme Brévan — s’appropriait ces rôles. Quand on doit à la fois animer la discussion, reformuler des questions, compter le temps de parole, recadrer un intervenant hors-sujet, et en même temps repérer des mains qui se lèvent dans la salle, on se plante. On est par exemple plus enclin à noter le tour de parole de quelqu’un de « connu » (ou que l’on connaît) que d’un inconnu au fond de la salle. Ce mode de fonctionnement a rendu le déséquilibre du débat encore plus implacable.

Troisième erreur : laisser croire que la « parole » est partagée, et surtout que le public pourra ainsi se faire entendre, tout en ne lui laissant que le choix de lever
la main pour avoir la parole 3 minutes.
.

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Notez le bug orthographique (« vous donnez… ») qui détourne le slogan « Vous donner la parole… » Traduire : « Vous ! Donnez la parole ! »

4. Une transparence à visibilité variable

ecity-plaquetteAussi incroyable que cela puisse paraître, il a fallu attendre le 27 mai (lors de la réunion d’Aulnay), deux mois après le début des hostilités, pour que le principal groupe d’opposants à Europacity, le CPTG, puisse tout simplement informer les autres participants au débat. A savoir disposer, sur des tables à l’entrée des salles, des tracts résumant ses argumentaires. Nous avons donc un promoteur dominant, qui monopolise la parole avec l’assentiment de l’arbitre, et qui est seul habilité à distribuer des documents au public. Sur les tables, il y avait donc une seule parole disponible (en l’espèce, le « Dossier du maître d’ouvrage », un catalogue en papier glacé de 128 pages, et une synthèse grossière de 4 pages).

Chose vécue : si l’on prenait l’initiative de déposer un paquet de tracts ou toute autre information sur le projet, mais qui n’émanait pas d’Europacity, immédiatement tout partait à la poubelle grâce aux petites mains de la CPDP. Le 27 mai à Aulnay, pour qu’enfin une brochure du CPTG puisse avoir sa place à l’entrée, il a fallu se fâcher : « J’ai installé ma table, que l’on avait emmené pour ça, et commencé à y placer les brochures », se souvient un élu municipal du Blanc-Mesnil (93) membre du CTPG. « Et là, un sbire de la commission est venu pour m’en dissuader. Je n’ai pas flanché, je me suis énervé, on a même failli en venir aux mains, et finalement on m’a laissé faire. » Voilà comment la « transparence » et « l’égalité de traitement » chères à Mme Brévan s’impose dans ses réunions. Au forceps !

Le pire dans cette lamentable affaire, c’est que cela viole allègrement la propre bible de la CNDP :

« Principe n°1, la transparence : Toutes les informations données sur le projet doivent être claires, complètes et précises. Les études doivent être mises à la disposition du public (sauf cas particuliers justifiés). C’est cette transparence qui permet à chacun de se faire une idée précise des motivations et objectifs du maître d’ouvrage. Cette transparence s’applique aussi aux participants, qui doivent se présenter pour prendre la parole, lors des réunions publiques ou sur Internet. »

Ah oui d’accord : cette transparence ne s’applique qu’au promoteur, le public n’a pas à imaginer pouvoir fournir lui aussi des arguments au reste du public (« cas particulier justifié » ?). Son seul rôle dans l’histoire, ce serait sa capacité à bien lever la main ?

Un autre épisode fâcheux illustre le même dévoiement. Et il s’est déroulé le premier jour, le 17 mars à Gonesse, lors de la réunion inaugurale ! Comme déjà raconté ici, deux semaines avant, le 2 mars, un intéressant rapport est sorti sur Europacity. Un avis de l’Autorité environnementale (AE), structure étatique chargée de mesurer les impacts écolos de tel ou tel projet d’infrastructure. Un avis qui ne sort pas par hasard : ce sont les propres règles du « débat public » qui exige que l’AE s’en saisisse pour produire un avis. Or à l’entrée de la salle Jacques Brel de Gonesse, ce 17 mars, il y avait sur les tables les beaux prospectus d’Europacity — mais pas une trace de cet avis de l’AE. Détail important : la synthèse de cet avis fait… deux pages, une seule feuille pouvait donc être laissée en consultation. Évidemment, cet avis n’est pas tendre avec le projet d’Auchan (sans être non plus très brutal) : il dézingue notamment l’argument des « 100 % d’énergie renouvelable produites localement ». Dommage que le « public » n’ait pas pu en prendre connaissance : ce soir-là, Dalstein passera le témoin à Elisabeth Laville, qui n’est autre que son lieutenant d’Alliages & Territoires en charge de la « responsabilité sociale et environnementale ». C’est vrai que d’être pris en flagrant délit d’esbroufe le premier jour de la sauterie, ça aurait fait désordre. Que Auchan ait voulu cacher cet avis est, somme toute, très naturel – pas de publicité sans mensonges, c’est bien connu. Mais que la CPDP, Mme Brévan en tête, ait pu faire l’impasse sur un tel document, cela ne met pas seulement à mal sa neutralité, elle démontre sa partialité. La présidente a été interpellée sur cet « oubli » dans notre premier article, comme en direct lors d’une réunion, et elle s’est empressée de ne pas y répondre. Faudra-t-il lui envoyer un fax ?

26031205030_59deb92a66_zEnfin, la même disproportion de transparence s’est illustrée dans les balades du « DP-Bus », un bus à l’anglaise aménagé et décoré aux couleurs de la CPDP qui s’est déplacé dans certains recoins du territoire concerné. Un opposant m’a clairement expliqué qu’il était impossible de laisser des tracts du CPTG dans le bus, et que les distribuer aux passants et visiteurs du quartier déclenchait immédiatement la désapprobation des soldats du promoteur. Tout juste était-il laissé au public le droit de coller des post-it en guise de proposition sur un « mur d’expression » ! Le DP-Bus avait donc plus l’apparence d’une caravane publicitaire du Tour de France que d’un relais du « débat public ».

Quatrième aberration : vouloir assurer une « transparence » tout en organisant l’impossible pluralité des arguments revient à ne rien assurer du tout. Quatre-zéro, balle au centre.

(interlude)
Plus c’est gros, plus ça passe… Auchan fait grandir la tour Eiffel

La Une du dossier principal Zoom sur la tour Eiffel Vue réelle prise de Gonesse

5. Convoquer les experts pour noyer le débat

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Une autre forme d’absence de pluralité s’illustre aussi dans le mode de désignation des « experts », réputés autonomes alors qu’ils sont souvent partiaux ou orientés. Disons aussi que recourir aux experts est, en soi, un dispositif tendancieux, car il permet de délaisser les questions jugées simplistes par le promoteur, comme « ce projet doit-il vraiment voir le jour ? » et à privilégier celles qui relèvent du « comment ».

Europacity - Réunion publique générale à ParisLa CPDP affirme avoir seule décidée d’inviter tel ou tel intervenant extérieur, or certains ont été « proposés » par le promoteur et d’autres ont même eu des relations d’affaires avec lui. C’était le cas, déjà observé, lors de la réunion parisienne du 26 mai comme celle de Villepinte le 9 mai. À Paris, Nicolas Bouzou était présenté comme « économiste » (terme emprunt de neutralité technique), alors qu’il est plutôt consultant pour de grands industriels. Sa fiche Wikipedia dit qu’il « a fondé sa propre entreprise, Asterès, une société d’analyse économique et de conseil », qu’« il est également vice-président du cercle Turgot qui regroupe des dirigeants libéraux de grandes entreprises et des responsables politiques », et qu’il a été membre, nommé en 2011 sous Sarkozy, d’un obscur Conseil d’analyse de la société (CAE), machin créé par Raffarin en 2004. Bref, un consultant libéral qui ne dira jamais de mal d’un aussi beau projet tel qu’Europacity. Le 26 mai, son laïus était titré (défense de rire) : « Le projet EuropaCity peut-il constituer une opportunité pour le développement économique et social du territoire ? » Curieusement, une partie de la salle l’a vivement chahuté et il n’a jamais pu terminer son speech. Suspense insoutenable : aurait-il répondu « non » à sa propre question ?

À Villepinte le 9 mai, trois autres « économistes » devaient éclairer la réunion dont le thème était, tiens donc, « le commerce ». D’abord Olivier Badot — professeur à l’ESCP (l’école supérieure de commerce de Paris), l’une des fabriques des petits requins du libéralisme —, expert « proposé par le maître d’ouvrage ». « Pour être tout à fait objectif, a-t-il reconnu, grand prince, une mission m’a été confié, de façon mixte, par la Chambre de commerce d’Île-de-France [les patrons franciliens] et Europacity, pour analyser de façon académiques le projet ». Objectivité assurée. Ensuite, un certain Cédric Ducrocq (photo plus haut), « PDG de Dia Mart, proposé par la CPDP », a pu développer son savoir avec brio, en sachant que ce consultant intervient spécifiquement sur les nouvelles formes de commerce auprès de grands groupes de distribution. On imagine mal cet expert n’avoir pas travaillé pour Auchan ou l’une de ses multiples enseignes… Mais nous voyons le mal partout !

Ce soir-là, un épisode tragi-comique s’est déroulé en coulisses quelques minutes avant la réunion. Faut dire que les opposants du CPTG avaient mis la pression sur notre valeureuse équipe d’arbitres incorruptibles. La CPDP avait d’abord accepté de demander aux opposants de désigner un expert de leur cru, qui serait donc ouvertement critique pour Europacity. Cet expert, c’était Francis Palombi, président d’une confédération de petits commerçants de centre-villes, très inquiets de l’irruption de centres commerciaux géants comme il n’en manque pas en région parisienne. Et bien sachez que la négo a été sévère : la CPDP ne voulait pas que Palombi intervienne sur l’estrade, avec les autres experts, il aurait dû le faire de la salle, comme un simple quidam. Elle a cédé quelques minutes avant le début de la réunion. On vous l’a dit : au forceps. Bonne poire, l’équipe Brévan a octroyé à Palombi le droit de parler en premier…

Enfin, à la décharge de la commission, la réunion de Saint-Denis du 30 mai (celle où l’architecte s’est fait la malle). La commission a proposé deux experts dont la neutralité vis-à-vis d’Europacity peut être soulignée : Jacques Lévy, géographe, qui a fait vaciller certains fantasmes d’Europacity sur « l’urbanité » d’un projet qui ne sera pas une « ville » car elle n’aura aucun habitant ; et Guillaume Faburel, urbaniste et chercheur au CNRS, qui n’a pas caché ses réticences sur l’opportunité même de ce mégachantier.

Cinquième manip : noyer le débat dans une expertise technique, même faiblement tendancieuse, qui diluera encore plus la parole du public et l’incitera à rester spectateur. Surtout, l’expertise met l’accent sur le comment du projet et repousse d’autant la question du pourquoi (faut-il le construire ?). Alors que « l’opportunité du projet » est la première question fondamentale à laquelle doit répondre une CPDP.

6. Info sous embargo et avis censurés

Logique qu’une machine comme la CNDP doive se draper derrière des règles et des principes clairs et prédéfinis pour que les contributions ne partent pas dans tous les sens. Chaque CPDP propose un site internet où quiconque est invité à y laisser des avis, points de vue, ou de poser des questions, à condition que cela se fasse sans l’emploi de pseudonymes et selon une « charte de modération » (pour notamment zapper les avis hors sujet). Une autre forme, plus rigide, de contribution, c’est, dans le jargon de la commission, le « cahier d’acteur ».

Commençons par celui-ci. C’est un document formaté de 4 pages (format A4) que chaque personne morale (association, groupement ou collectivité) peut produire dans la limite d’un seul par personne morale. Les règles émises pour rédiger ce document sont pour le moins rigides. Le texte doit être soumis au préalable à la CPDP, qui pourra le « refuser » s’il « n’apporte pas suffisamment d’enrichissement au débat, si elle n’est pas ou très peu en rapport avec l’objet du débat public, si elle comporte des propos injurieux ou diffamatoires concernant des personnes ou des institutions. ».

Ensuite, la CPDP s’engage à « diffuser » les cahiers d’acteurs acceptés, c’est-à-dire les imprimer à ses frais et les mettre à disposition. Mais quand ? C’est le plus contestable : « à l’occasion de la réunion de clôture », c’est-à-dire en toute fin de processus. Étrange règle de timing. Cette mise sous embargo contredit à nouveau le principe n°3, « l’égalité de traitement ». Le porteur de projet est donc seul en scène pour exposer ses arguments écrits, les autres acteurs (pour ou contre) devront attendre patiemment. On peut comprendre, comme la CNDP le recommande, « d’attendre d’avoir une bonne connaissance du projet avant de rédiger un cahier d’acteur qui ne pourra pas être rectifié une fois édité » (elle conseille d’attendre 2 mois après la 1ère réunion). Mais si un cahier respecte les règles et la forme exigées, pourquoi ne pas le diffuser dès que possible ? Cela ne pourrait pourtant qu’« enrichir le débat » avant qu’il ne soit terminé ! Cela prive le public d’avis divergents qui font finalement l’affaire du promoteur.

Mais la CPDP, encore sous la cordiale pression du principal collectif d’opposants, a discrètement modifié son timing pour que les cahiers d’acteur soient distribués au public lors de l’avant-dernière réunion, à Garges-lès-Gonesse, le 28 juin. Cette petite victoire n’en est pas moins un aveu implicite de la CPDP que cet embargo pouvait être assimilées à de la partialité.

Parlons aussi des avis soumis aux modérateurs du site internet. De nombreux témoignages confirment qu’une censure systématique s’est opérée dès qu’il était question des pratiques fiscales des actionnaires du groupe Auchan, la famille Mulliez. Elles sont pourtant connues, documentées, les intéressés ne s’en cachent même plus : l’exil fiscal, en Belgique notamment, des actionnaires familiaux n’est plus à démontrer. Un excellent documentaire diffusé sur Canal+ en octobre 2015, par exemple, est très explicite (il a même échappé aux ciseaux de Vincent Bolloré…) 6. Dès qu’une question ou une allusion à ces pratiques fiscales était évoquée sur le site internet, le contributeur recevait une réponse automatique indiquant qu’il ne respectait pas la « charte de modération », notamment son point n°3, concernant « attaques, insinuations ou insultes à l’égard d’une organisation ou d’une personne, en particulier si elles sont basées sur la race, les croyances, les origines ethniques ou l’orientation sexuelle ».

Prétendre que les pratiques fiscales des actionnaires du groupe Auchan relèvent d’« attaques, insinuations ou insultes », c’est du grand art dans la censure larvée. Ces éléments, n’en déplaisent à Christophe Dalstein et ses adjoints, font réellement « partie du débat » : si Auchan dispose d’un poids économique lui permettant de monter un projet aussi dingue qu’Europacity, c’est une question tout à fait légitime. D’autant que ce chantier, s’il voit le jour, va forcément bénéficier infrastructures financées par des fonds publics (pour au moins €1 milliard, notamment une gare du futur métro du Grand Paris, la ligne 17). C’est donc une question d’autant plus légitime. En effectuant ce filtrage partial des avis d’une partie du public, la CPDP a rompu à nouveau ses engagements de neutralité et de transparence.

Il a certes été plus difficile de censurer les propos sur les prouesses fiscales des Mulliez lorsqu’ils ont été tenus par les participants, micro en main, lors des différentes réunions. Les compte-rendus verbatim de chaque réunion en attestent : la question est retranscrite, non censurée, mais aucune réponse n’y est apporté. Lors de la réunion du 9 mai à Villepinte, Dalstein a daigné donner des éléments de langage, sans doute préparés au préalable par sa direction juridique : « les dirigeants du groupe Auchan, qui sont des actionnaires familiaux, paient leurs impôts en France et vivent en France… » Une réponse à côté de la plaque, car elle exclue les actionnaires « dormants » de l’empire Mulliez, n’ayant aucun rôle dirigeant dans la myriade d’enseignes que contrôle le groupe. Or c’est bien cet exil fiscal planifié qu’il était légitime d’évoquer dans ce « débat public ». Soyons corrects : la présidente Claude Brévan trouvait aussi cette question légitime : « J’aimerai bien qu’il y ait des réponses ; car là aussi c’est quelque-chose qui pollue un peu le débat et la clarté serait bienvenue », a-t-elle lancé à Christophe Dalstein, ce même jour à Villepinte. Alors pourquoi avoir continué après coup à censurer ce thème sur le site internet ? Grand mystère… Cherchez vous-même le terme « Mulliez » dans les avis ou points de vue archivées sur le site, l’occurrence est nulle 7.

Sixième erreur : orienter ou censurer les avis du public qui pourraient « polluer » la bonne parole du promoteur, retarder au dernier jour du débat la publication argumentée de contributions alternatives ou contestataires, c’est donc ça « l’égalité de traitement ».

7. Injonctions à parler comme il faut

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« Restez cordiaux ! Ne coupez pas la parole, ne sifflez pas, enfin ! » Les responsables de la CPDP, drapés dans leurs rôles de modérateurs, ont multiplié les injonctions de ce type aux personnes excédées par la manière dont ces réunions se sont déroulées. À la fois dans la forme et sur le fond. Il est pourtant paradoxal d’organiser un « débat public » en exigeant du, ou des publics qui s’y déplacent, de respecter un conformisme, voire un moralisme dans leurs formes d’expression. Les multiples entorses aux propres règles de la CNDP que nous venons d’énoncer suffisent à imaginer que « le public » ait pu être révolté par des questions sans réponses, des experts fantoches venus servir la soupe au promoteur, comme des conditions partiales dont l’information a circulé. Pourtant, lors de débats précédents perturbés qui ont dû annuler des réunions, la CNDP avait baissé sa garde en considérant que « la contestation du débat fait partie du débat ». Hurler, vociférer, siffler et finalement faire vaciller la petite musique consensuelle d’une fausse discussion est donc tout autant légitime que d’écouter religieusement un intervenant pour tenter de le contredire aussitôt après. C’est plutôt au débat public de se conformer au public et d’adapter ses règles, et non l’inverse. Exiger d’une partie une cordialité ou un cadre que l’autre partie peut adapter à sa guise ne peut pas mener bien loin. Si entraver une discussion à laquelle on est peu à peu disqualifié se nomme du sabotage, comment désigner autrement les conditions par lesquelles cette disqualification s’opère ?

Septième et dernière manip : établir des formes et des règles d’expression pour feindre d’en assurer la sérénité, de sorte que le public qui ne les respecte pas se disqualifie, ceci permettant ensuite de pouvoir dissocier les « bons » des « mauvais participants ».

Édulcorer pour mieux régner

La CNDP est là pour faire passer la pilule, facile à comprendre. À la différence qu’elle n’agit pas sur l’enrobage du remède (le maître d’ouvrage s’en charge bien tout seul), elle travaille sur les individus afin de modifier leur perception de l’amertume. Des pouvoirs aux effets édulcorants qui sont rodés depuis la création de la commission en 1995. Ce n’est pas une surprise si quasiment tous les projets soumis au tamis participatif de la CNDP ont été menés à terme : sur 170 projets soumis à son arbitrage en 21 ans d’activité, seulement 13 ont le statut de « projet abandonné », soit 7,6 % du total. Ce n’est pas non plus une surprise de voir le « débat public » dépasser son cadre imposé et obligatoire. Il y a des débats « recommandés » (tel celui organisé en 2016 sur le parc d’attractions de la région de Calais, « Heroic Land », au budget de €275m) et même des « concertations volontaires », dont les promoteurs commencent à percevoir le grand intérêt pour fédérer autour d’eux et non pas contre eux, en tentant de contenir et d’anticiper les oppositions radicales, comme en témoigne celui organisé en 2015 par le groupe Pierre et Vacances autour de ses Centerparc 8.

25843524722_79fbfa99fe_zAprès le bilan rendu public le 12 septembre, Europacity en sort même ragaillardi. Comme Dalstein l’a dit lors de la réunion de clôture : « pour le maître d’ouvrage que nous sommes, cela a été un temps riche de contenu, riche d’échanges, et nous progressons dans l’évolution, la mise en œuvre, de ce projet ». Pour un groupe industriel dominant aux pratiques contestées, le recours au débat public de la CNDP est comme un crash-test qui se transforme en une belle opération de blanchiment d’image de marque. Tout ça pour 600.000 euros… soit à peine 0,02 % de son budget. Une somme modique comparée à ce qu’il faut débourser en études de faisabilité, d’impact ou de notoriété quand on est un promoteur privé ambitieux. D’autant qu’en juillet 2015, Auchan a financé une grande répétition générale en mandatant une agence spécialisée en « conduite du changement », à coups d’« ateliers participatifs » pour « associer les habitants du territoire à sa réflexion ». Mais voilà que grâce à la machine CNDP, il va pouvoir enrichir son image de « co-constructeur » en picorant de-ci de-là quelques idées issues des opinions critiques. Avant la mascarade, Auchan affirmait, sans craindre la publicité mensongère, que son projet était « d’intérêt national ». Avec le tampon de la CNDP, il pourra y ajouter « d’intérêt public ».

La commission du débat procède à peu près comme la CNIL, l’autorité « indépendante » chargé de l’informatique et des libertés, qui rend acceptable, à coups de logorrhée gluante sur la nécessaire adaptation de nos libertés au numérique, la prédation des données personnelles et la marchandisation de l’intimité. Ces institutions ne sont que les lubrifiants institutionnels des petites fabriques du consentement. Il faut s’en méfier autant que de ceux qui s’en abreuvent.


NOTES

1 Du 17 mars au 4 juillet 2016, dans des communes du Val d’Oise et de Seine-St-Denis. https://europacity.debatpublic.fr

2 Le centre du CEA de Grenoble, Minatec, celui cristallisant l’essentiel de la contestation, fut inauguré en juin 2006. Et dans le cas du projet de « poubelle nucléaire » de Bure (Meuse), la présence d’un laboratoire depuis 1999 et les énormes investissements réalisés depuis ne laissent peu de doutes sur le choix de ce site de Lorraine pour y construire ce centre d’enfouissement.

3 Notamment dans un publireportage consacré à Europacity (présenté comme un « supplément ») du Moniteur des Travaux Publics, mars 2016.

4 Réunion qui n’était pas prévue au programme et que la CPDP a accepté sous la pression d’opposants : tous les rendez-vous étaient en effet prévus dans le Val d’Oise et la Seine-Saint-Denis. Pour un projet qui devait être le bijou du Grand Paris, aucune réunion intra-muros ça faisait un peu désordre…

5 « Europacity : une nouvelle frontière culturelle », 26/05/2016. Faut dire que le même journal, confondant souvent idées et intérêts, a succombé plus tôt, en décembre 2014, à ce genre de grand-messe pour faire la promo… du Grand Paris. Cf « Le Grand Paris vu par Libé : l’art d’aménager le « débat » », Paris-luttes.info, 1/12/2014 (et aussi ce document qui passe au crible les intervenants)

6 « Les Mulliez famille la plus riche de France », Spécial investigation, Canal+, 30 mars 2015.

7 Requête sur https://europacity.debatpublic.fr/recherche?keywords=mulliez. Réponse : « Vouliez-vous dire : muller ? ». Pour repérer les questions orales, il faut fouiller dans les verbatims de chaque réunion.

8 Le groupe Pierre & Vacances, après les fortes oppositions de son implantation à Roybon en Isère en 2014, a décidé courant 2015 d’orchestrer sa propre « concertation volontaire » pour ériger deux nouveaux centres de loisirs dans le Jura et en Saône-et-Loire. La commission de ce double débat public « volontaire » (ici et ) était encore Claude Brévan. La décision finale est suspendue à une série d’études complémentaires.

Coucou, c’est moi, la crise financière, je suis de retour…

vendredi 30 septembre 2016 à 20:59

banker-smallLe spectre d’un retour en 2008 est à nos portes. Ça ne date pas d’hier, nous en avons parlé à de multiples reprises ici même. Mais cette fois, ça se précise. Vous avez dû le lire ces derniers jours, la Deutsche Bank est dans une situation catastrophique et en plus, les Etats-Unis veulent lui imposer une amende de 14 milliards de dollars, ce qui l’achèverait quasi-instantanément. Bien entendu, ce ne serait pas la première banque à faire faillite, mais il se trouve que celle-ci est énorme. Et comme vous le savez désormais, il existe un truc magique pour les banquiers. Lorsqu’une grosse banque s’est complètement plantée, soit en raison de l’incurie de ses dirigeants, soit parce qu’elle a réalisé des opérations douteuses ou trop dangereuses et qu’elle a perdu, elle prononce la phrase magique : « risque systémique ». Du coup, les Etats contribuables la renflouent. C’est probablement le seul secteur économique à bénéficier de cette carte magique qui marche à peu près à tous les coups. L’ironie de l’histoire, c’est que ce sont ceux-là mêmes qui exercent les plus grosses pressions sur les gouvernements pour obtenir leur désengagement et une auto-régulation qui font le plus appel à nos porte-monnaies. Dans le cas de la Deutsche Bank, elle est particulièrement systémique. En cas de faillite, ce serait tout le système bancaire européen qui souffrirait, et par rebond, ceux des autres grandes puissances régionales. In fine, l’économie mondiale souffrirait sans doute sévèrement.

Mais que s’est-il passé ? N’avait-on pas tiré les leçons de 2008 ? La crise des subprimes, suivie de la crise de la dette, n’avait-elles pas mis un terme à la spéculation la plus incongrue, n’avait-on pas encadré les bonus des banquiers ? N’avait-on pas réformé le cadre dans lequel elles évoluent ?

La réponse est non.

Tous les affreux anarcho-communistes (le système aime bien ce type d’argument pertinent pour désigner ses contradicteurs) le crient sur tous les toits depuis 2008, mais personne n’écoute au sein du système : ni les politiques, ni les industriels, ni le secteur de la finance.

Pour comprendre les détails et savoir comment on en est arrivé là, vous pouvez lire le résumé fait par Mediapart ou aller lire les articles publiés sur le toujours excellent Zerohedge (un peu plus technique mais plus détaillé).

La chute éventuelle de la Deutsche Bank est un casse-tête pour tout le système financier, mais surtout pour les gouvernements et les banques centrales.

Comment sauve-ton le soldat Deutsche Bank quand on s’est lié les mains ?

Tout va très bien madame la marquise…

On peut commencer à s’inquiéter quand Christine Laboulette Lagarde se met à parler d’un sujet pour dire que tout va bien. La pire économiste du monde vient de nous gratifier d’un magistral :

« Deutsche Bank is a systemic important player in the global financial system.

But, is on a solid base currently, and we are not at a stage in which I see the need for a government intervention. »

lagarde-nezrouge

Ce qui, pour les initiés confirme que la situation est grave. Les initiés le savent d’ailleurs depuis des mois et la majorité tente de sauver ses investissements, ce qui précipite la chute du titre en bourse et fait fondre les fonds propres de la banque comme neige au soleil. Le cours de la banque allemande a plongé comme jamais et il est aujourd’hui nettement en dessous de ses niveau aux pires moments de la dernière crise. Sa capitalisation boursière a fondu d’un quart en moins d’un mois… On notera également que la banque est engagée sur des produits dérivés à hauteur de 42 000 à 60 000 milliards de dollars, selon les estimations. Une paille.

Allez, un petit chiffre pour mettre en regard de tous ces milliards très « virtuels », celui du produit intérieur brut (PIB) européen en 2015. Il s’est établi à 16 229 milliards de dollars. Si vous avez une idée pour éviter un effet Titanic pour la zone euro en cas de défaut de la Deutsche Bank, merci d’écrire à Christine Laboulette Lagarde et aux dirigeants européens qui continuent de jouer tranquillement de la musique sur le pont du paquebot.

Tu t’es vu quand t’as Chypré ?

Mais revenons aux méthodes de sauvetage… Angela Merkel, prise dans ses contradictions a dit publiquement que l’Etat allemand ne serait pas un payeur en dernier ressort. En clair, pas d’intervention étatique. Déclaration qui n’a pas aidé la banque, les marchés craignant désormais le pire. Mais ce n’est pas tout. Angela Merkel est prisonnière de choix précédents.

En avril 2013, l’Europe décide de « sauver » Chypre, nouveau domino qui tangue dangereusement. Mais cette fois, Bruxelles, en plus des fameux plans d’austérité décide que le coup du sauvetage des banques doit inclure… Les déposants. Au delà de 100.000 euros, leurs avoirs participeront au renflouement des banquiers qui ont planté leur établissement. C’était une nouveauté qui risquait fort de miner la confiance, la matière première des banquiers. Mais… Cela concernait Chypre. Un tout petit pays, éloigné, perdu au fond de la Méditerranée. Le monde financier ayant une capacité incroyable pour masquer la réalité s’est dit en rigolant du sort des chypriotes que finalement, cela ne risquait pas d’arriver dans un pays aussi fort que… L’Allemagne. Le géant économique européen ne pouvait être touché, pas plus que la France, par exemple. Nous, nous avons des banques solides. C’est bien connu.

Oui, mais non.

Comment Angela Merkel et ses amis pourraient ils continuer de justifier ce qui a été fait pour Chypre et refuser cette solution pour la Deutsche Bank?

D’autant plus que la Cour de justice européenne vient de rendre un arrêt très intéressant et étrangement passé complètement inaperçu.

Le 20 septembre, elle a confirmé le rejet de recours en annulation et en indemnité (détails ici) d’investisseurs ou déposants mauvais coucheurs concernant la restructuration du secteur bancaire chypriote. Sur le mode « un peu responsables, mais pas coupables vu que c’est pas elle, c’est l’autre », la Cour a renvoyé dans leurs cordes ceux qui trouvaient que quand même, se faire plumer par une baque qui a planté tout le monde, c’était un peu exagéré.

On voit d’ici les responsables politiques français et ceux du secteur financier expliquer dans le sillage de Christine Laboulette Lagarde qu’il n’y a aucune inquiétude à avoir pour la France.

Oui, mais non.

La Deusche Bank étant ce qu’elle est, une catastrophe aurait des effets très probables sur les systèmes bancaires et les économie de plusieurs pays. Dont la France, l’Italie (le maillon faible de toujours), l’Espagne…D’autant que très vite, les investisseurs (les investisseurs institutionnels, ou les zinzins, dans le jargon de la finance) s’intéresseraient à la Commerzbank, au Crédit Suisse, Barclays… Toutes en pleine forme…

Qui sait ?

Et bonne année 2017, vos dirigeants politiques vous protègent.

Bush, Blair et Sarkozy ont dynamité la planète : qui doit payer ?

mercredi 28 septembre 2016 à 09:48

C’est en visionnant de nouveau Farenheit 9/11, hier, qu’une évidence — déjà traitée dans nos colonnes — m’est revenue en pleine face : le monde a été dynamité par trois ou quatre chefs d’Etat des plus grandes puissances occidentales, et depuis, rien n’est plus comme avant. Une somme de problèmes inextricables et profonds qui mine toutes les sociétés (développées ou non) est liée à cette guerre totale, injuste et monstrueuse qui a été activée par quelques faucons corrompus à la solde de multinationales de l’armement ou de l’énergie à la suite des attentats du World Trade Center en 2001.

Le djihad mondial est une réaction aux deux guerres fabriquées par les Etats-Unis d’Amérique, le Royaume-Uni et la France : celle d’Irak, puis celle de Libye. Le terrorisme de masse est le fait, en premier lieu, de ces 3 pays occidentaux, qui ont massacré des centaines de milliers de personnes, torturé, et détruit ces pays sans raison et sans commune mesure dans l’histoire.

C’est cette  histoire machiavélique que raconte Michael Moore, et si un documentariste sérieux et courageux suivait ses traces en France, le résultat serait similaire avec la Libye.

Tony Blair est le seul à être attaqué en justice, à la Cour pénale internationale, pour avoir entre autre menti à la nation à propos de l’intervention en Irak. Malgré la plainte du barreau d’Athène à son encontre suite à la publication du rapport Chilcot, et une autre enquête du bureau du Parquet de la CPI, il n’est pas certain que Tony Blair soit vraiment inquiété. Le rapport Chilcot fait pourtant état de « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité » et « actions de génocide »…

Visionner Farenheit 9/11 aujourd’hui, en 2016 — avec les lois sur le renseignements, le terrorisme, avec l’état d’urgence, la déliquescence du système politique français — est un exercice très intéressant. Ce documentaire éclaire avec un brio certain le « pourquoi » de la situation dans laquelle nous sommes — tous — plongés.

(Si la vidéo ne s’affiche pas ci-dessous pour diverses raisons de paramétrages de navigateur, vous pouvez la visionner ici : https://vimeo.com/16049739)

Farenheit 911 from FoxMulder 2012 on Vimeo.

Sarkozy et les millions libyens : l’ultime vérification de l’état de la France

mardi 27 septembre 2016 à 13:45

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Nos collègues de Mediapart continuent leur travail d’enquête sur le soupçon de financement (de 50 millions d’euros) de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy par le pouvoir libyen, en 2007. Le dernier rebondissement en date, alors que Claude Guéant — plus proche collaborateur de l’ex président français — a déjà été mis en examen pour « blanchiment de fraude fiscale », « faux » et « usage de faux » (pour avoir touché 500 000€ d’un fonds offshore de l’Etat libyen) est la découverte d’un carnet. Mais pas n’importe quel carnet, puisque c’est celui du défunt chef du gouvernement puis ministre du pétrole libyen, Choukri Ghanem. Celui-ci avait pour habitude d’y rapporter de nombreuses choses, dont les contenus des réunions avec  les personnes d’influence du régime libyen de l’époque. Ce carnet apporte donc à la justice française un éclairage très précis sur cette affaire…

Des millions que Sarkozy veut « très vite »

Cette réunion, du 27 avril 2007, retracée par le carnet de Choukri Ghanem indique que Bachir Saleh (gestionnaire d’un fonds souverain), a versé 1,5 millions d’euros à Nicolas Sarkozy, mais que d’autres caciques du régime comptent bien faire la même chose.

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Selon l’article de Mediapart ce sont 5 millions de plus qui doivent être transférés au futur chef de l’Etat français entre les deux tours de la présidentielle :

« 3 millions envoyés par Saïf al-Islam Kadhafi et 2 millions par Abdallah Senoussi, chef des services secrets intérieurs libyens et beau-frère de Kadhafi. Soit un total de 6,5 millions d’euros qui auraient été versés, selon les écrits de Choukri Ghanem, en pleine campagne électorale au clan Sarkozy »

Il semblerait que ceux qui devaient toucher ces fonds étaient très impatients et demandaient avec insistance quand ceux-ci seraient versés. L’impatience, ce vilain défaut qui caractérise certains chefs d’Etat…

Petit meurtres entre amis ?

L’affaire du financement libyen de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy ne s’arrête pas là. Et Mediapart de rappeler que le lendemain de la révélation du document indiquant l’accord de principe de  50 millions versés par Kadhafi et son entourage pour financer la campagne de Nicolas Sarkozy, le 29 avril 2012, Choukri Ghanem meurt très bêtement à Vienne, en Autriche. Le pauvre homme, réfugié là-bas après la guerre de Libye déclenchée par le même Sarkozy en 2011, s’est noyé dans le Danube suite à une crise cardiaque. Vraiment trop ballot. Il faut dire aussi qu’aller barboter dans le Danube en pleine nuit avec un cœur « fragile », ce n’est pas très malin.

Il y eut quand même quelques soupçons de meurtre, mais vite balayés par la police autrichienne qui a conclu à la noyade accidentelle, tandis que les proches de Choukri Ghanem continuent, eux, à n’en pas démordre et affirment qu’il a été assassiné.

Le petit carnet qui peut démontrer l’état de la France…

Ce carnet a été trouvé lors d’une perquisition effectuée aux Pays-Bas — en lien avec une gigantesque affaire de pots-de-vin norvégienne impliquant Choukri Ghanem — et la justice norvégienne a eu la bonne idée de le communiquer à la justice française. Il y aurait beaucoup de choses compromettantes pour le pouvoir français dans ce carnet. Et ce que Mediapart décrit du carnet amène un éclairage tout à fait différent que le story telling sarkozyste au sujet du financement libyen, des « balivernes » fabriquées après l’intervention militaire de 2011, juste pour se venger de Nicolas. Sauf que visiblement, non.

Le carnet de Choukri Ghanem date de 2007, période qualifiée de « lune de miel » entre la France et Khadafi par un ambassadeur américain de l’époque. Il confirme parfaitement tout ce qu’a révélé l’ancien chef du gouvernement libyen de l’époque, Baghdadi Mahmoudi, qui a expliqué alors qu’il était réfugié en Tunisie, par la voix de son avocat, « avoir remis à une délégation française envoyée par Sarkozy de l’argent, beaucoup d’argent, des millions d’euros en liasses de billet« .

Alors que la note de 2006 sur le financement de 50 millions a été authentifiée, et n’est donc pas un « faux grossier » comme le prétendait Nicolas Sarkozy, le carnet « du baigneur nocturne du Danube au cœur fragile » —  Choukri Ghanem — vient confirmer la réalité de ces transactions. La question qui s’impose immédiatement à la lecture de toute cette affaire, est donc simple, mais très importante : « que peut-il se passer désormais ? »

Parce que si la justice française ne met pas en examen le principal concerné, Nicolas Sarkozy, et n’utilise pas ces preuves pour connaître la vérité, il faudra se poser quelques dernières questions, bien plus sombres : « la France est-elle encore un État de droit, sommes-nous encore en démocratie, même partiellement, et peut-on accepter d’être dirigés par des politiques potentiellement mafieux, criminels et protégés par la justice ? »

Ça se pose là…