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Universités et handicapés, un bonneteau à 30 millions

lundi 5 septembre 2016 à 21:41

lolcat-bonneteauVous avez peut-être lu cet article aussi intéressant que sidérant du site Affordance.info : « Le cynisme est un métier. Et le grand n’importe quoi un projet politique« . En quelques lignes, voici l’histoire résumée. L’Etat va doter les universités d’une somme de 30 millions d’euros cette année afin qu’elles puissent payer des vigiles. Ceux-ci permettront (ou pas) de protéger les étudiants contre les terroristes. Le point intéressant réside dans la manière dont ces 30 millions seront financés. Voyez-vous, les universités payent des pénalités chaque année au Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (FIHFP) parce qu’elles n’embauchent pas assez de personnes handicapées. Mais l’Etat, bon prince, accorde une ristourne aux universités sur ces pénalités. Sauf que la ristourne, normalement, cette année, c’était fini. Et du coup, les universités allaient devoir payer 30 millions de pénalité. Sur ce, le ministère a eu une brillante idée… Les Universités n’auront pas à payer ces 30 millions, qui seront alloués au paiement des vigiles. Vous êtes paumés ? C’est fait pour. C’est un peu le principe du bonneteau, fut-il budgétaire…

L’article d’Affordance.info nous avait mis la puce à l’oreille et nous comptions jouer aujourd’hui au jeu de « j’appelle le ministère pour avoir leur avis ». Las… Libération a dégainé plus vite que nous. Que dit le ministère lorsqu’il est interrogé sur le bonneteau budgétaire ? On vous le donne en mille, rien d’intéressant. Ou presque. Vous allez voir :

«Cette décision nous a semblé la plus efficace et la plus immédiate, insiste le cabinet. D’autant qu’elle ne porte pas atteinte à l’emploi des personnes handicapées. Nous faisons par ailleurs des efforts permanents pour l’insertion de ces personnes»

Récolter une réponse qui ne dit rien auprès d’un ministère ou d’une entreprise, c’est classique. Mais ne pas commenter ce vide, c’est plus difficilement compréhensible, sauf lorsque la place manque. Nous avons donc téléphoné au service de presse du ministère de Najat Vallaud-Belkacem.

– Allo, c’est Reflets.info. On vous appelle à propos des 30 millions pour les vigiles des universités…

– Ah, oui, c’est pour ça… Alors il faut que ce soit le cabinet qui réponde. Quelle est votre deadline ?

– Ce soir.

– Envoyez-nous un mail, on vous répondra très vite.

Le coup du mail, on nous l’avais déjà fait. En juin les services du premier ministre n’avaient pas répondu à nos questions sur IOL. Plus tôt, c’est le ministère de la défense qui nous avait menés en bateau (de guerre) pendant des lustres pour, in fine, ne pas répondre.

Ce soir, nous attendons toujours une réponse à notre mail que voici :

Madame, monsieur,

comme convenu par téléphone, je vous adresse ce mail pour obtenir des
éclaircissements sur les déclarations du cabinet de Madame la ministre
au journal Libération :

«Cette décision nous a semblé la plus efficace et la plus immédiate,
insiste le cabinet. D’autant qu’elle ne porte pas atteinte à l’emploi
des personnes handicapées. Nous faisons par ailleurs des efforts
permanents pour l’insertion de ces personnes»

http://www.liberation.fr/france/2016/09/05/universites-quand-le-budget-pour-l-insertion-des-handicapes-sert-a-embaucher-des-agents-de-securite_1484418

J’ai bien compris que l’affectation de 30 millions à des mesures de
protection des universités contre les attentats résultait d’une
opération comptable (30 millions que les universités auraient dû payer
cette année en pénalités, mais qu’elles seront dispensées de payer).
Toutefois, ces 30 millions, s’ils avaient été payés par les universités
auraient bien été affectés à l’emploi des personnes handicapées, me
semble-t-il. Cette « soustraction » de 30 millions semble, a priori,
« porter atteinte à l’emploi des personnes handicapées ». Pourriez-vous
m’éclairer sur ce point ?

Car finalement, dans les propos du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, le point intéressant c’est que ce bonneteau budgétaire semble animé d’une magie particulière. Les 30 millions que ne seront pas versés au FIHFP n’auront aucune incidence sur les investissements potentiels du fonds pour l’aide aux personnes handicapées.

2017 : la présidentielle de tous les dangers

lundi 5 septembre 2016 à 11:02

shitstorm99hollandeAvis de gros temps sur le paysage politique… La présidentielle qui s’annonce sera peut-être celle du tournant. Même si personne ne veut y croire, histoire de conjurer le sort, elle pourrait être celle de l’accession au pouvoir du FN. Avec un tel niveau de mécontents, de déçus de la politique en général, de personnes dépitées par le retour de Nicolas Sarkozy qui avait promis de ne plus jamais faire de politique… Qui sait, on pourrait assister à un phénomène  d’abstention massive. Les seuls électeurs à ne pas s’abstenir étant ceux du Front National, on pourrait, sur un gros malentendu, se retrouver avec Marine Le Pen au pouvoir. Et si cela n’arrivait pas, par chance, cette fois-ci, cela pourrait bien être partie remise, pour la suivante, étant entendu que le président ou la présidente élu(e) fera bien entendu tout pour dégoûter définitivement les citoyens de la politique. Dans la lignée des précédents… Entre affaires, petits arrangements, renvois d’ascenseurs, reniement de leurs promesses, le spectre des possibles est très large et ils excellent dans ce domaine.

Mais pourquoi attendre ? La campagne qui s’annonce sera celle de toutes les abominations. Mieux que papy Voise, le terroriste de Daesh permet toutes les exagérations, tous les renoncements, toutes les aberrations. C’est à qui tapera le plus fort sur les musulmans musulmans fondamentalistes. Pendant que la maison brûle, on devise sur le burkini, pendant que tout s’écroule, on s’époumone sur la lutte contre les ennemis de la liberté que l’on combat à quelques milliers de kilomètres, à grands coups de bombes, qu’étrangement nous n’avons pas, mais ça, c’est encore une autre histoire.

Et puis une campagne présidentielle, c’est aussi l’occasion de régler ses comptes entre meilleurs amis du monde. Et ça, si ça risque d’être drôle pour les journalistes, ce le sera moins pour les électeurs. Les premiers trouveront peut-être des confirmations à leurs soupçons, les seconds continueront de découvrir les petites affaires que les politiques confondent avec l’intérêt public.

Prenez par exemple François Fillon et Nicolas Sarkozy. Le premier était le premier ministre du second et donc celui qui a appliqué la politique de Nicolas Sarkozy pendant cinq ans. François Fillon, c’est par exemple, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, les peines plancher, le service minimum en cas de grève, l’allègement de l’ISF, le bouclier fiscal pour les plus hauts revenus, la nomination des présidents de chaînes publiques par le président de la république, le report de l’âge de départ à la retraite jusqu’à 67 ans, on en passe. Un fidèle serviteur de Nicolas Sarkozy et de toutes ses lubies, y compris les recherches ADN pour le regroupement familial. Mais là, voyez-vous, François Fillon est en campagne. Du coup, il lance une petite roquette histoire de signifier à son ancien patron qu’il a du lourd en soute :

« Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable. Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? »

L’air de rien, il rappelle que Nicolas Sarkozy croule sous les mises en cause et que la justice finira par le rattraper. Mieux, pour qui sait lire entre les lignes, il explique qu’ayant été aux côtés de Nicolas Sarkozy pendant cinq ans, il sait exactement ce que la justice pourrait lui reprocher. A bon entendeur…

Du coup, Nicolas Sarkozy se sent obligé de parler du chômage, de l’économie, du vivre ensemble… Heu non… De rappeler son ancien premier ministre à l’ordre. Et l’ancien président de mettre les points sur les i. :

« Ici, à La Baule, je veux dire avec force qu’il n’y aura pas d’alternance si la campagne des primaires devait continuer sur la base d’un pugilat. Aucune victoire ne se construit sur les divisions. Sur les divisions, on ne construit que la défaite »

En clair, si vous sortez les roquettes, je sortirai les scuds et ce sera mauvais pour tout le monde.

On le voit, ça vole haut et les problèmes des Français sont au coeur des préoccupations des candidats.

Evidemment, cela n’est pas mieux à gauche où tout le monde se déchire sur fond de primaire également. Emmanuel Macron, porté aux nues par la presse, fait l’objet de tirs nourris de la part de l’exécutif. L’ancien ministre de l’économie fait quant à lui tirer sur l’équipe en place par ses factotums.

Pour finir de rappeler aux électeurs que la politique, c’est une affaire sérieuse, que leur avenir dépend d’hommes irréprochables, pour qui le service public est l’unique moteur, les affaires reviennent dans l’actualité. Cahuzac, l’homme qui jurait qu’il n’avait pas de comptes cachés à l’étranger, la lutte contre la fraude fiscale étant au coeur de sa politique, se retrouve aujourd’hui devant un tribunal.

Le Parquet de Paris a quant à lui requis le renvoi en correctionnelle de Nicolas Sarkozy pour délit de financement illégal de sa campagne présidentielle en 2012, dans l’affaire Bygmalion.

Bref, la campagne sera terrible, révoltante, déprimante. Mais il y a mieux, quel que soit la personnalité élue, ce sera abominable. Avec de telles certitudes, voilà une année qui s’annonce au mieux. Bonne rentrée !

Sarkozy, le burkini et l’Arabie Saoudite sont dans un bateau…

jeudi 25 août 2016 à 11:45

sako-carla-tissusIl n’y à pas plus fort que Nicolas Sarkozy pour démontrer à quel point la politique est un jeu de dupes. De grandes déclarations, des coups de menton, et des actes à l’opposé de ce qui est dit ou fait. Ce n’est pas une découverte, mais l’épisode du burkini vient le confirmer. Attention, Pièce tragi-comique en trois actes :

  1. Pour l’ancien chef de l’Etat qui trouve une oreille complaisante dans la presse française, le burkini  est « une provocation au service d’un islam politique » […] « Si nous n’y mettons pas un terme, le risque c’est que, dans dix ans, les jeunes filles de confession musulmane qui ne porteront pas le voile ou le burkini seront montrées du doigt et seront sous la pression quotidienne de l’entourage ». « Porter un burkini est un acte politique, militant, une provocation. Les femmes qui le portent testent la résistance de la République. Ne rien faire, c’est laisser penser que la France apparaît faible et ce serait acter un nouveau recul de la République. »
  2. Quelques semaines plus tôt, Nicolas Sarkozy rencontrait en catimini le roi saoudien Salmane Abdelaziz Al Saoud au Maroc.
  3. En Arabie Saoudite, il est quasiment impossible pour une femme de se baigner sur une plage.

Moralité de cette pièce tragi-comique ?

Il n’y en a pas.

Terrorisme : am, stram, gram, pic et pic et Telegram

mercredi 24 août 2016 à 10:32

lolcat-telegramIl est toujours passionnant de faire un post-mortem  d’une opération de communication rondement menée à grands coups de  sabots bien lourds. Rembobinons. Au fil des attentats, en particulier depuis l’assassinat d’un prêtre fin juillet à St-Étienne-du-Rouvray par deux djihadistes se revendiquant de l’État Islamique, un nom a pris toute la place dans la Presse™ : Telegram.

Pourquoi Telegram ? Mystère. Est-ce son côté russe qui renvoie à la guerre froide (pour les plus vieux) et qui inquiète plus que les applications de l’Oncle Sam comme WhatsApp ou Messenger ? Quoi qu’il en soit, Telegram a retenu toute l’attention des politiques (dont bon nombre l’utilisent) et de la Presse qui a aligné article sur article à propos de cette application supposément prisée des djihadistes. A bien y regarder, l’application ne ressemble plus aujourd’hui à autre chose qu’à une maskirovka (normal, elle est d’origine russe).

Faisez-moi tailler un sacré costard sur mesure

La compétition de FUD a fait rage autour de cette application « ultra-sécurisée », cette « messagerie  cryptée », avec des articles excessivement nombreux et, pour certains, très longs. Pour Libération, cela ne fait aucun doute, « le  jihad  est dans l’appli », et Telegram est une application taillée «  sur mesure pour les terroristes ».

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Taillée sur mesure pour les terroristes ? Voilà une affirmation qui mérite que l’on s’y arrête. Telegram n’est pas choisie pour ses supposées tonnes de chiffrement impénétrables comme on nous le raconte, mais pour d’autres qualités.

Cette diversion « Telegram » tombe tout de même fort opportunément, le bateau « pas de failles » si cher à Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, commençant à prendre l’eau sérieusement. Le ministre profitant du soudain et opportun engouement médiatique pour Telegram… pour annoncer, suite à un Conseil de défense restreint, une nouvelle offensive anti-chiffrement, cette fois-ci à l’échelle internationale, ou plus exactement européenne (il faut bien commencer quelque part) :

« Beaucoup  des messages échangés en vue de la commission d’attentats terroristes  le sont désormais par des moyens cryptés, ce qui rend difficile le  travail des services de renseignement. Et c’est un enjeu considérable,  sur lequel les interpellations récentes, les enquêtes conduites,  montrent (…) la nécessité d’y faire face au plan international – parce  que ce n’est pas un pays seul qui peut prendre des initiatives. »

Et le premier flic de France d’enfoncer le clou, le 23 août, lors d’une conférence de presse commune avec son homologue allemand, en demandant un « acte législatif » qui permettrait de « rapprocher les droits et les obligations de tous les opérateurs […] pour les obliger à […] déchiffrer  des messages dans le cadre d’enquêtes ». Figurez-vous qu’il s’agirait « d’armer véritablement nos démocraties », rien que ça, « sur la question du chiffrement ».

tweet-interieur

Paf  ! Le bel effet kiss-cool ! On te fait plein de bruit qui fait peur avec Telegram, l’outil chiffré des djihadistes, puis quand tout le monde a  peur de Telegram et du chiffrement, Bernard Cazeneuve annonce qu’il va lutter avec tous ses amis, contre… Non, pas contre Telegram. Non, pas contre le terrorisme, vous ne suivez pas. Non, pas contre le chiffrement non plus. C’est là toute l’astuce… Bernard Cazeneuve vise apparemment à s’affranchir de la lourdeur des commission rogatoires internationales. C’est long une commission rogatoire internationale. C’est triste. Et puis des fois ça sent pas bon. Et puis c’est dur, on sait pas comment on doit demander. Ni si les copains policiers et juges à l’étranger vont faire leur boulot correctement. Parfois, même, quand l’entreprise daigne répondre, elle n’a même plus les logs demandés sous la main. Trop vieux.

Mais revenons à Telegram. L’application propose différents modes de fonctionnement. Les conversations privées  sont réservées à deux interlocuteurs. Certaines d’entre-elles peuvent  être chiffrées de « bout en bout ». Ce n’est pas le fonctionnement par  défaut, ce qui est d’ailleurs l’une des critiques que les  spécialistes de la sécurité informatique adressent à Telegram. Dans le cas, et uniquement dans le cas, où cette fonctionnalité est activée, les clés de chiffrement et de déchiffrement des messages reposent uniquement sur les appareils de leurs propriétaires. Même Telegram ne  peut pas déchiffrer les messages, raison pour laquelle on parle de  chiffrement de bout en bout.  Sauf à ce que le protocole de sécurisation de Telegram ait été cassé —  ce qui n’a pas été démontré à ce jour malgré des reproches fondés des  spécialistes du sujet, ces messages ne peuvent donc être récupérés qu’en mettant la main sur les clés de chiffrement, donc sur le terminal ­— téléphone ou l’ordinateur — de l’un des interlocuteurs.

Dans tous les autres modes de fonctionnement, groupes et chaînes, le chiffrement n’a lieu que lors du transport des messages entre les appareils des utilisateurs et les serveurs de Telegram, qui a donc accès à l’ensemble de ces messages. La société Telegram n’est apparemment pas très chaude pour répondre aux réquisitions des autorités, mais cela pourrait changer, surtout s’agissant de terrorisme. Et c’est un peu ça le nouveau projet de Bernard Cazeneuve. Passer des accords avec d’autres pays pour forcer les éditeurs ou fournisseurs de service à répondre quand on leur demande quelque chose. Et le doigt sur la couture, s’il vous plaît. Étonnamment, on exige tout ça très vite mais on attend toujours une interdiction de la vente de pickups Toyota, de camions et de couteaux de cuisine. En France et à l’étranger, bien entendu. On ne sait jamais. Soit dit en passant, en matière de sécurité des communications (les amateurs d’acronymes qui claquent parlent de COMSEC), le fait que les messages soient accessibles par Telegram s’apparente à une authentique catastrophe. Mais passons.

Viendez dans ma chaîne djihadiste ouverte-fermée

Une intéressante enquête de l’Express, où réside selon toute vraisemblance un journaliste qui regarde la lune plutôt que le doigt, relate qu’Adel Kermiche, l’un des deux meurtriers du prêtre, fréquentait régulièrement une chaîne Telegram francophone. Cette chaîne désormais fermée — Ansar At-Tawhid, était appréciée des Abou de nerf et autres énervés du djihad. Elle fut « un temps l’une des  plus populaires dans la sphère djihadiste française », toujours selon  L’Express, et était fréquentée par plusieurs centaines de membres.

Il s’agissait d’une chaîne « privée ». L’accès à ce type de chaîne nécessite l’obtention un lien d’invitation fourni par l’un des administrateurs, ou l’un des membres (tant que le lien n’a pas été révoqué). Il faut ainsi, au préalable, entrer en contact avec l’un d’entre eux, ce qui implique assez  logiquement un mécanisme de cooptation. D’après le MEMRI, qui a étudié la chaîne entre mai et juillet 2016, les  administrateurs d’Ansar At-Tawhid jouaient le rôle de médiateurs et mettaient en relation les membres les uns avec les autres. D’après L’Express, Adel Kermiche était aussi l’administrateur de sa propre chaîne, forte de 200 membres, sur laquelle il avait, entre autres, décrit son projet  d’attentat une semaine avant de passer à l’acte.

Cet entrelacs de chaînes et de groupes formait donc une sorte de réseau de confiance dans lequel la cooptation jouait le rôle, de proche en proche, de sésame. Ceci plaçait leurs administrateurs devant une contradiction. D’un côté, de la nécessité de relative discrétion découle une forme de contrôle et de surveillance. De l’autre, le besoin de recruter un maximum de membres pour diffuser la  propagande, ou celui de les mettre en relation  pour renforcer la cohésion du réseau, impliquent une relative ouverture ainsi qu’une grande quantité d’échanges. Plus le nombre de membres augmente, plus il devient difficile d’éviter  que le réseau de confiance soit infiltré. Pour rappel, il s’agit ici de chaînes ou groupes comptant plusieurs centaines de membres, ne se connaissant souvent pas, en dehors de contacts en ligne. Contrôler l’accès à des réseaux de relations aussi larges semble très difficile, sinon impossible. Le fait que L’Express ou le MEMRI aient eu accès à ces échanges le démontre : il fallait bien qu’ils aient infiltré le réseau.

Alors franchement, on s’en tape de Telegram et du chiffrement. Contrairement à ce que l’on a pu lire ici ou là, ce sont des canaux de communication très difficiles à sécuriser qui ont été utilisés, des groupes et chaînes comptant des centaines de membres, dont l’une des plus connues, Ansar At-Tawhid, a été infiltrée au moins à deux reprises et pendant de longs mois. Adel Kermiche était quand à lui un membre actif de ce réseau de relations. Les administrateurs d’Ansar At-Tawhid avaient même vanté ses mérites. Il avait annoncé sur sa chaîne très explicitement ses intentions, le type de cible et le mode opératoire, une semaine avant de passer à l’acte.

Les administrateurs des chaînes et groupes Telegram doivent recruter de nouveau membres, c’est pour eux impératif. Le fait que ces conversations aient pris place sur Telegram est anecdotique. Les djihadistes utilisent cette application parce que, comme l’écrit Jean-Marc Manach, ils « sont des internautes comme les autres », et parce qu’avec ses 100 millions d’utilisateurs, Telegram est devenue mainstream. Surtout, certaines caractéristiques ou fonctionnalités, en particulier les chaînes, la disponibilité sur de nombreuses plateformes, la facilité d’utilisation, correspondent à leurs besoins. Ils se servent de Telegram pour créer leurs propres « réseaux sociaux » et diffuser leurs contenus et cela, par définition, ils ne peuvent le faire secrètement. On peut noter qu’ils ont migré massivement vers Telegram après que Twitter a mis en place plusieurs campagnes très actives de suspensions de comptes, et ce dès fin 2014.

brookings

Enfin, il est utile de préciser que les djihadistes n’utilisent pas « que » Telegram. Le réseau Internet, comme le monde IRL pourvoit de très nombreux recoins, chiffrés ou pas qui permettent d’échanger sans forcément être entendu.

On va vous boîte-noiriser tout ça !

Loin de constituer les citadelles imprenables que l’on nous vend à longueur de temps, ces  « petits » réseaux sociaux représentent au contraire des opportunités pour les services de renseignement. Les interpellations de cette adolescente de 16 ans, administratrice d’une chaîne Telegram, ou de cette jeune femme, montrent que Telegram est surveillée par la Sécurité Intérieure.

Comment, dans ces conditions, Adel Kermiche a-t’il pu échapper à la vigilance des services de renseignement ? Ignoraient-ils l’existence d’Ansar At-Tawhid ? Ce serait très surprenant. Ont-ils échoué à infiltrer ce réseau très populaire, qui comptait des centaines de membres ? C’est peu probable. Ont-ils sous-estimé la menace que représentait Adel Kermiche, été pris de vitesse, eu des difficultés à corréler les informations glanées pour retrouver son identité ? Avaient-ils au contraire connaissance de son identité et de son sinistre projet mais ont-ils échoué à le surveiller, lui qui avait tenté de se rendre par deux fois en Syrie en 2015 ? Quelle que soit la réponse, cela sent tout de même le bon gros fail… Car encore une fois, Telegram n’est pas un monstre de chiffrement impénétrable comme veulent nous le faire croire Bernard Cazeneuve et la Presse, mais bien une sorte de réseau social où les utilisateurs parlent ouvertement.

Tout cela laisse entrevoir un gros problème de capacité des services de renseignement, non sur le plan technique mais sur le plan humain. Ils ne sont pas infaillibles, surtout lorsqu’il s’agit de détecter et de suivre des individus déterminés mais relativement isolés. Interrogée par Reflets, une source confirme très explicitement que les services ont « un nombre très important d’individus à suivre sur toutes ces chaînes » et qu’ils ne peuvent pas « mettre le paquet à chaque fois ». D’autant que pour surveiller un groupe ou un individu, il faut une multitude de fonctionnaires et de moyens. Or ni le nombre de policiers, ni le nombre de véhicules, ni le temps que l’on peut attribuer à chaque cas ne sont illimités. Davantage encore lorsque, suite à l’intervention d’un politique ou à cause de la pression médiatique, une chaîne Telegram est fermée et que les services doivent repartir à zéro…

C’est peut-être ce qui alimente, chez certains responsables des services ou du monde politique, le fantasme d’une surveillance algorithmique « boite-noirisée », évidemment magique et forcément efficace (impossible n’est pas français, après tout), qui pallierait les limites bien humaines des services. Mais sur le plan technique, les services anti-terroristes sont déjà bien équipés. Plus des données sont remontées par la technique, plus il y a d’informations qui doivent être traitées par des êtres humains déjà saturés. De plus, la judiciarisation d’une affaire n’est pas opérée par  une boîte noire. Les boites noires ne fournissent pas les éléments juridiques qui permettront d’éventuelles poursuites, pas plus qu’elles ne préparent un dossier qui permettra à un juge de mener une instruction. Pas encore, tout au moins.

En outre, les services sont condamnés à échouer de temps en temps, il faudra bien le reconnaître et l’accepter. Mais pour un ministre de l’Intérieur sans failles et sans reproches, il est bien plus commode et médiatiquement rentable de profiter d’une campagne d’opinion contre l’application Telegram… Et à travers elle, contre ce satané chiffrement qui fait un bien placide bouc émissaire. Sa diabolisation permet, au passage, d’accentuer la pression sur des fournisseurs de services en ligne souvent récalcitrants, afin de les contraindre à répondre aux réquisitions concernant les échanges qui, Ô ironie, ne sont souvent pas chiffrés, en tout cas pas du point de vue desdits fournisseurs. Ou encore pour les obliger, indirectement, à rendre toutes les communications déchiffrables by design.

And like that, he’s gone.

Comment faire bouillir une population sans qu’elle ne s’en rende compte

samedi 20 août 2016 à 18:23

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Tout le monde ou presque connaît l’histoire de la grenouille que l’on fait bouillir vivante à feu doux. Le principe que raconte cette histoire est simple : si vous voulez faire cuire une grenouille vivante en la faisant bouillir, il ne faut pas la plonger dans une casserole d’eau bouillante, puisque sous l’effet de la trop forte chaleur, celle-ci s’enfuirait aussitôt. La bonne méthode est donc celle qui consiste à mettre la grenouille dans l’eau froide de la casserole et faire monter doucement la température. La grenouille aime l’eau, et elle s’accomode lentement de la montée en température. De froide à tiède puis à chaude, la grenouille n’est pas incommodée, et s’endort doucement sous l’effet apaisant de la chaleur progressive. Quand l’eau arrive à ébullition, il est trop tard, la grenouille, engourdie, ne tente même plus de s’échapper et se laisse bouillir sans broncher.

Cette histoire est transposable en politique. La seule différence est qu’il n’y a pas une personne ou plusieurs ayant décidé de façon déterminée et coordonnée de faire cuire la grenouille qui dans ce cas là, est la population française. La population française est en train de bouillir lentement dans sa casserole d’eau par une succession d’opportunités, nécessités, velléités, et volontés croisées d’une somme d’individus limitée. Les élites. Ils ne sont pas particulièrement coordonnés les uns avec les autres, peuvent même souvent être opposées de par leurs ambitions personnelles mais ont en commun un objectif chevillé au corps : que rien ne change.

Pourquoi la cuisson lente ?

Pour filer la métaphore avec la grenouille, la population française est depuis déjà fort longtemps très mécontente de son sort et de ses élites. Si l’eau représente l’environnement politique, économique et médiatique, la grenouille française n’a pas envie d’y barboter éternellement. Les raisons sont simple : l’eau confinée dans sa casserole devient sale avec le temps, elle se trouble, et l’envie d’aller barboter dans une mare naturelle et sympathique peut à la longue se faire sentir. Pour ceux qui maîtrisent la casserole, il est par contre nécessaire de maintenir la grenouille dans celle-ci, parce que maintenir la grenouille dans la casserole est l’unique activité qui justifie la position fort agréable et enviable de « cuisinier ». Le but ultime étant bien entendu de la cuire. Que faire chaque fois que la grenouille tente de s’échapper ? Pourquoi cuire la grenouille ?

Une grenouille qui doit bouillir très lentement

Savourer les chairs d’une grenouille bien cuite est un plaisir comme un autre, mais dans le cas de la population française, ce n’est pas l’objectif principal qui anime ceux qui font chauffer l’eau. En réalité, le but est surtout de faire durer aussi longtemps que possible la cuisson afin d’empêcher la grenouille de s’échapper de son récipient. Une fois cuite et morte — ce qui peut prendre beaucoup de temps — le cuisinier a plusieurs options : soit servir la grenouille sur un plateau à des convives, soit la mettre de côté et en faire cuire une autre. Mais dans l’absolu, l’opération française pour faire bouillir la grenouille n’est pas franchement culinaire, ni vraiment réfléchie. Il n’est donc pas prévu de manger la grenouille, seulement la laisser bouillir doucement dans sa casserole. Par nécessité.

Comment faire bouillir l’eau à feu très doux ?

L’eau étant l’environnement médiatique et politique, la population étant la grenouille, nous somme arrivés à un moment où cette dernière commence à avoir chaud dans sa casserole. De nombreux éléments ont participé à faire chauffer l’eau. La distraction en premier lieu. Populiste. Une empoignade permanente plus ou moins fabriquée : par la téléréalité et par les pseudo combats politiques. Ces réchauffements télémédiatiques ont très bien fonctionné jusqu’à il y a peu : images de véhicules qui brûlent  dans les banlieues, reportages sur les trafics de drogue, les quartiers sensibles où la police ne peut plus rentrer, médicocrité des individus prêts à tout pour un quart d’heure de gloire, jeux d’argent, justification de la compétition entre les personnes et valorisation de l’injustice. Rien n’ a été épargné à la grenouille pour que la température monte. Jusqu’à lui donner en spectacle des responsables politiques censés être opposés qui se serrent la main pour s’accorder à dire qu’ils sont en fait parfaitement en accord. Mais qui prétendent le contraire.

Quoi de mieux ensuite que de créer des polémiques à répétition sur des sujets sociétaux plutôt que de parler des problèmes sociaux ?

Ça frémit, avec des petites bulles d’eau chaude de partout

Le mariage pour tous, n’a posé aucun problème dans les pays voisins, alors qu’en France une guerre civile (dans les rues et dans les salles-à-manger autour du poulet rôti du dimanche) a failli se déclencher. La jeune Rom rénvoyée dans son pays et « sauvée » par le Président qui lui propose de revenir seule, des gâteries pour un conducteur de scooter résidant de l’Elysée, le conseiller qui collectionnait les chaussures de luxe, le coiffeur d’Etat à 10 000 euros, le comique noir interdit de spectacle, l’antismétimisme déclaré cause nationale par le Premier ministre alors que le « racisme anti-musulman » explose. Des dizaines de sujets polémiques sociétaux se déversent depuis ces deux ou trois dernières années sans discontinuer. Leur intérêt est simple : accentuer un peu la montée en température de l’eau. La grenouille commence à suer devant son poste.

Ce n’est pas loin de bouillir

La présidentielle arrive à grands pas et elle est l’occasion de faire monter l’eau à ébullition. Ne pas oublier que le but est d’arriver à faire bouillir la grenouille. Pour LR, l’intérêt est évident : reprendre les manettes de la cuisinière à bois, maintenir l’eau à température stable, avec des plus ou moins gros bouillons qui maintiennent la grenouille dans un état d’hébétude suffisant pour qu’elle roupille, mais sans la tuer… si possible. Tout en prétendant vouloir nettoyer la casserole et conserver la grenouille dans une eau claire et tempérée. Pour le camp socialiste au gouvernement, l’idée est avant tout de faire monter la température très rapidement pour que la grenouille se sente très mal très vite. Pourquoi ? Cette opération est là pour lui indiquer que si elle vote LR, ce sera encore pire, avec une température qui grimpera encore plus haut, alors qu’avec eux les socialistes, ils feront redescendre la température. Et puis il y a le cuisinier FN qui attend de prendre les manettes, et qui lui, veut faire monter la température jusqu’à faire s’évaporer l’eau. Voire faire péter la cuisinière sous l’effet de la chaleur.

Une cuisine bien particulière

Le plus amusant dans cette histoire reste qu’il n’y a de casserole et d’eau qui chauffe, que par la volonté des différentes acteurs. Le feu est alimenté uniquement parce que la grenouille accepte de rester dans sa casserole et prête de l’attention à ceux qui fourrent des bûches dessous. Le fonctionnement général de cette affaire de cuisine française est basé sur le divertissement et l’attention. Divertir, pour maintenir la grenouille dans son état de tranquilité molle dans son eau qui monte en température, mais aussi attirer son attention sur des sujets qui la forcent à se gratter la tête dans sa casserole et à y rester, pour que les cuisiniers continuent leur tambouille.

La loi travail est un très bon exemple. Cette réforme n’a été lancée que pour une unique raison : coincer la droite et l’extrême droite à un an de l’échéance présidentielle. Un gouvernement se disant de gauche fait passer en force une loi dont rêve la droite depuis des lustres. La droite est bien embêttée, parce que si elle adhère, elle explique qu’elle n’est plus dans l’opposition et qu’elle ne ferait pas mieux si elle reprenait les manettes.  Elle est donc forcée d’annoncer qu’elle irait « bien plus loin » dans la casse en question. Et comme la majorité des grenouilles est absolument affligée par la destruction des droits salariaux, les socialistes au gouvernement peuvent compter sur le fait que dans les urnes, un paquet d’électeurs vont hésiter, de peur que la droite ne fasse pire encore. Pour l’extrême droite c’est encore plus difficile, puisque leur nouveau discours anti-mondialisation et anti-capitaliste les empêche de suivre la droite sur la pente du moins disant social, et à l’inverse les fait passer pour des alliés de l’extrême gauche s’ils critiquent la Loi travail. Toute cette cuisine à besoin d’être alimentée avec des sujets soit clivants, soit débiles, qui occultent les vrais problèmes de fond. En résumé : Pokémon Go, le Burkini, l’Internet ami des terroristes qu’il faut contrôler (l’Internet, pas les terroriste), nos valeurs sont attaquées par l’islam, les arabes sont tous des djihadistes en puissance, ayez peur mais consommez quand même, un État policier, s’il ne s’en prend qu’aux musulmans, vous êtes pour ?

Le but est de continuer à entretenir le feu sous la casserole, maintenir l’ébullition, et arriver au gros bouillon de la présidentielle. La grenouille sera à point, avec deux options. Soit elle est totalement endormie mais continue à alimenter ses cuistots et va massivement aux urnes par peur que la température ne monte quand même trop (ou pas assez), ou bien elle se détourne des urnes, parce que cette histoire de casserole et d’ébouillantage « ça commence à bien faire ».

Morale de l’histoire

Être une grenouille dans une casserole d’eau qui chauffe n’est pas une fatalité, puisqu’il suffit de cesser de donner crédit à ceux qui alimentent le feu pour que ces derniers soient bien embettés. De plus, en cessant de prendre au sérieux cette histoire de casserole d’eau, la possibilité qu’il y ait un « ailleurs » peut commencer à s’envisager pour la grenouille. Une sorte de ras-le-bol de bouillir lentement qui mène à sortir de la casserole, avec des solutions — comme faire tomber de l’eau sur le feu pour l’éteindre — qui sont envisageables.

Mais pour ça, il faudrait que la grenouille cesse de prendre ce qu’elle est et ce qui l’entoure pour la réalité. Puisqu’en fait, la véritable morale de l’histoire, c’est qu’en fait, il n’y a ni grenouille, ni casserole d’eau, ni cuistots. Il n’y a qu’une immense illusion répétée à l’envi tous les jours sur des écrans et diffusée par des hauts-parleurs : « vous êtes une grenouille dans une casserole d’eau qui chauffe et vous allez cuire… »