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La trumpisation du monde : un concept d’avenir ?

jeudi 10 novembre 2016 à 17:48

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Le grand déchaînement populaire « anti-élites » a débuté. Sur les réseaux sociaux, puisqu’il n’y a pas vraiment d’autre endroit où les gens censés former le « peuple » peuvent s’exprimer. Ah, si ils peuvent le faire aussi dans les urnes, comme au siècle dernier…

Un siècle où la réalité du monde était décrite par une toute petite élite : celle des journalistes. Et commentée par eux. Quasi exclusivement. Ce déchaînement populaire « anti-élites » atteint donc son paroxysme avec l’élection de Donald, le fils-à-papa milliardaire spécialiste de la téléréalité et de la fornication plus ou moins tarifée et grand pourfendeur de journalistes. Oui, les journalistes, cette engeance détestable qui ne « voit rien venir », se permet toutes les bassesses, particulièrement celle de « soutenir la classe dominante mondialisée », etc, etc…

Si ces affirmations peuvent trouver un écho aussi fort c’est bien qu’elles ne sont pas entièrement fausses, diront les plus fins observateurs de la vie des « grandes démocraties ». Oui, mais tout n’est pas aussi simple. Ce serait trop facile, trop binaire de trouver le coupable idéal à l’emballement d’une population pour une baudruche raciste et sexiste bourrée de dollars générés par des algorithmes boursiers. Comme si les médias, les journalistes et les sondeurs étaient un bloc, avec une volonté collective et doué d’un aveuglement partisan parfaitement partagé.

Quelques chiffres…

En 2016, les gens passent un temps infini sur Facebook. Il y a désormais 1 milliard 700 millions de comptes Facebook sur la planète, dont un peu plus de 1 milliard de comptes actifs. Aux Etats-Unis, Facebook compte 160 millions d’utilisateurs, pour une population totale de 320 millions d’individus. Il y a 54,2% des électeurs qui se sont exprimés dans les urnes.

Une fois ces quelques repères chiffrés donnés, et avant de rentrer dans le fond du sujet, un dernier élément semble important à donner. Ce chiffre est celui de la population sans emploi. Attention, pas celui du chômage, qui représente le nombre d’individus en âge de travailler et inscrits dans l’équivalent des pôle-emploi américains. Non, ce chiffre de la population sans emploi est celui des « Américains en âge de travailler et qui… ne travaillent pas. Il est de 94,6 millions de personnes.

Ce qui donne la citation suivante, d’un site spécialisé dans la bourse, et qui n’est donc pas particulièrement altermondialistes ou de gauche radicale :

« Selon l’administration Obama, il y a actuellement 7,915 millions d’Américains qui sont « officiellement au chômage » et 94,610 millions d’Américains en âge de travailler qui sont « en dehors de la population active »(sans emploi). Cela nous donne le total énorme de 102,525 millions d’Américains en âge de travailler et qui sont sans emploi actuellement. »

102,525 millions d’Américains en âge de travailler sont sans emploi, et n’ont donc pas de travail.

102 millions.
La population des américains actifs, en âge de travailler (entre 15 et 64 ans selon l’OCDE) est de 66,3% des 323 millions d’habitants des Etats-Unis, soit : 214 millions de personnes.
Il y a donc aujourd’hui, aux Etats-Unis près de 50% de la population en âge de travailler qui est sans emploi. Ce qu’il se passe en réalité aux Etats-Unis, depuis 2008, est la plus grande crise économique et sociale jamais vécue par ce pays.

Une campagne très peu politique

Revenons à Facebook, aux journalistes, aux médias et à l’élection qui vient de se dérouler dans un pays où la moitié des habitants pouvant travailler n’y arrivent pas. Ce pays est le plus « riche » de la planète, avec le plus haut revenu par habitant (mais c’est une moyenne statistique), il a les moyens militaires les plus importants, et a pris le dessus technologiquement sur le reste du monde grâce à des entreprises Internet devenues des monopoles de fait à l’échelle globale, ou presque (La Chine et la Russie ne sont pas vraiment touchés).

Dans ce pays, les États-Unis d’Amérique, les gens sont aussi les plus gros consommateurs de médias du monde. Le nombre d’heures de visionnage de la télévision et d’utilisation des réseaux sociaux aux Etats-Unis est colossal. Un Américain passe plusieurs années devant les écrans au cours de sa vie (une année complète de vie pour la seule télévision).

Les grands journaux de la presse, qui ont tous basculé sur Internet, ont aussi de très fortes audiences. Tous ces constats mènent à un questionnement : comment Donald Trump a-t-il pu se hisser à la plus haute fonction, alors que sa campagne a été un torrent d’ordures, ses déclarations très souvent contradictoires, son programme politique totalement fumeux et inquiétant ?

La réponse se trouve en partie dans les chiffres cités plus haut ainsi que dans le phénomène de perception des réalités via la consommation massive des médias cités eux aussi plus haut. D’un côté, les médias télévisuels populistes tels Fox News — la chaîne la plus regardée aux Etats-Unis — qui ont offert un spectacle permanent au clown orange devenu président, et de l’autre, les réseaux sociaux dont Facebook, qui ont accentué une perception déjà présente des différents candidats ainsi que des théories les caractérisant.

Les candidats à la présidentielle américaine ne se sont pas beaucoup battus sur des programmes établis, des visions politiques, des choix de société, préférant pratiquer des attaques personnelles menant à des foires d’empoigne proches des séquences des pires téléréalités. Le relais médiatique des ces combats de catch a fonctionné à plein, mais la population des 160 millions d’abonnés Facebook a continué le match en ligne. Beaucoup plus que ce que les journalistes ou les sondeurs ne l’ont perçu. Et cette caisse de résonance en vase clos, prise dans l’écosystème d’une entreprise privée administrée par un jeune loup de Harvard prêt à tout pour maximiser ses profits a démultiplié de nombreux phénomènes.

La perception du monde dans un bocal algorithmique californien

Facebook est un système de publication en ligne fermé entre utilisateurs. Les posts se succèdent, avec leur lot d’appréciations « émotionnelles », de partages et repartages. Facebook est devenu une entrée unique d’Internet pour un nombre grandissant d’utilisateurs, mais aussi une source quasi unique d’information. Au point qu’une étude récente indique que 44% des Américains s’informent avant tout par Facebook. Ce qui ne veut pas dire qu’ils échappent aux médias, puisque des extraits de la télévision y sont publiés et partagés, commentés, etc…

Où est le problème ? Le problème est celui de l’enfermement informationnel dans une bulle numérique influencée par des algorithmes. Les propositions des algorithmes de nouveaux comptes amis, de newsfeed, sont effectuées par ces programmes qui analysent les intérêts des facebookers. Leur but ? Proposer toujours plus de contenus ou d’utilisateurs reliés à leurs centres d’intérêt. Si vous vous intéressez à Trump, à des théories bizarres, les algorithmes vous serviront de plus en plus de Trump, d’adeptes de Trump et de contenus sur des théories bizarre. Le bocal algorithmique des « internautes facebookés » fonctionne en circuit fermé. Il effectue un travail d’amplification et conforte chaque utilisateur dans son propre circuit de pensée, de vision du monde. Il fait tourner les petits poissons rouges en ligne les uns avec les autres. Il les nourrit toujours avec les mêmes aliments.

Ce qu’il s’est passé eux Etats-Unis, cette « trumpisation » des esprits et de la vie médiatique qui a mené à l’élection du businessman orange est une nouveauté. Ce moment de société a échappé à presque tous les observateurs de l’élection. Il indique une nouvelle donne, à la fois très inquiétante, et dans le même temps pleine d’espoir pour tous ceux qui rêvent de renverser la domination des élites en place depuis des décennies. En mettant au pouvoir un milliardaire véreux et incontrôlable à la place d’une politicienne véreuse et belliqueuse.

Il n’ y a plus de cadre, tout est permis et les vaches ne sont plus gardées

La trumpisation du monde est la possibilité pour les prétendants aux plus hautes fonctions politiques dans le cadre des campagnes électorales nationales de casser tous les codes établis. Mentir, tronquer les chiffres, dire tout et son inverse, passer outre la décence la plus élémentaire est devenu, avec Trump, un gage de victoire politique potentielle.

Ces méthodes permettent, via les réseaux sociaux d’amplifier le discours, toucher les esprits avec une force inattendue jusqu’alors. Mais surtout, avec la garantie que les affirmations mensongères, les exagérations, même si elles sont contredites ailleurs par des journalistes, des spécialistes, ne viendront pas toucher les poissons rouges dans leurs bocaux. Seules d’autres exagérations, mensonges viendront compléter les affirmations du candidat dans les sphères Facebook pilotées par les algorithmes. Et puis les journalistes étant considérés comme « corrompus et à la solde de » par une grande majorité de poissons rouges facebookés, leur voix devient inaudible.

Les dernières cartouches du vieux monde cherchant à maîtriser la sphère sociale et politique sont donc un peu pathétiques. Les sondages électifs essayent par exemple de démontrer que ce seraient les « classes moyennes plutôt aisées » qui auraient voté pour Trump. C’est absolument faux, non pas du point de vue factuel de la sociologie électorale, mais du point de vue de la réalité socio-économique américaine. Parler d’une classe moyenne plutôt aisée est aujourd’hui une vaste plaisanterie. La classe moyenne aisée ne représente plus qu’une part congrue de la population. Rappelons-nous les 102 millions de personnes n’ayant pas accès à un travail. Les classes moyennes qui gagnent moins de 10$ de l’heure mais cumulent les activités professionnelles, pour payer des crédits immobiliers très élevés et qui n’arrivent pas à boucler leur budget nourriture ou acheter des vêtement neufs à leurs enfants. Tout en achetant à crédit des smartphones à 700€ à leur ado de 13 ans pour Noël…

Cette tentative de mettre sous cloche un vote « populiste », en partie réactionnaire ou basé sur un sentiment de déclassement et d’abandon économique — ou encore de rejet de la candidate Clinton, amie de Wall street — est très dangereux. Établir que les gens ont mal voté, ou qu’il seraient confinés dans une catégorie bien établie est un déni de réalité. Une réalité qui est en train de prendre le dessus en France, malgré toutes les pseudos analyses biaisées sur le phénomène en cours au « pays des lumières » (et de la loi renseignement). La réalité, la plus crûe, est qu’une partie grandissante de la population américaine n’en peut plus, et est prête à tout dans son vote pour essayer autre chose que ceux qui détruisent leur confort et leur way of life : les Hillary Clinton et autres représentants de la classe politique dominante.

La France : ambition intime, 31 millions de comptes Facebook actifs, et la précarité

Le monde occidental vit un processus ultra-rapide de transformation globale. Les principaux facteurs de cette transformation en cours sont la financiarisation de l’économie et l’automatisation algorithmique des activités humaines. Face à ce rouleau compresseur qui se répand à tous les niveaux des sociétés, les individus sont désarmés. Avec des hommes et femmes politiques qui continuent de laisser croire qu’ils peuvent — sans prendre en compte ces deux facteurs à réguler — empêcher l’écroulement en cours. Un écroulement social, des outils de travail, des échanges humains, de l’environnement, et surtout… de la capacité collective à faire du sens.

Face à ces constats, le plus souvent ressentis plutôt qu’analysés, en France, les élites honnies par la population, proposent de venir bêler dans des émissions de télévision abêtissantes, ou pratiquer des débats ineptes, quand la population pratique le repli vers l’arène populaire numérique : Facebook.

Il y a bien entendu de nombreux autres facteurs liés à ces phénomènes d’écroulement, mais qui dans la plupart des cas, sont issus des deux principaux : finance et « algorithmisation » du monde.

Les révélations de la surveillance mondiale par la NSA d’Edward Snowden ne sont qu’une partie immergée de l’iceberg algorithmique. La détresse populaire face à ce nouveau monde financiarisé et entièrement basé sur des processus numériques est réelle et se traduit concrètement par une précarisation de plus en plus grande des espaces sociaux physiques, du travail, de la reconnaissance des compétences-métiers, des liens émotionnels, etc…

La corruption des personnels politiques, leur capacité au mensonge, au reniement sont connues de façon massive grâce aux réseaux sociaux. La grogne populaire à l’encontre de ceux qui ont le pouvoir et sont censés « améliorer la vie du plus grand nombre » est donc devenue un sport national. Comme à l’encontre de ceux censés garantir une information la plus proche de la réalité : les journalistes. Le problème pour ces derniers est qu’ils ne peuvent s’empêcher en permanence — pour une grande partie d’entre eux — de venir cautionner les choix des personnels politiques honnies par la population…

Il est donc clair que publier du décodage des posts facebook des fans du FN sur le quotidien Le Monde est une entreprise honorable. Sauf que ces décodages ne seront lus et pris en compte seulement par ceux qui déjà savent que les affirmations du FN sur les migrants sont fausses. Ceux qui relayent et soutiennent ces posts ne voient eux, par contre, passer que de nouveaux posts affirmant des « vérités qu’on nous cache » (anti-migrants) et jamais les articles de détox.

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La sphère numérique auto-alimentée des plateformes californiennes de partages de la grogne populaire anti-élites s’amplifie. La trumpisation du monde a certainement de l’avenir. A moins qu’une alternative politique progressiste vraiment crédible et audible n’apparaisse ?

Laissons l’auteur douter.

Fichier monstre : le sens des priorités

mercredi 9 novembre 2016 à 20:19

safariPublié en loucedé pendant le week-end de la Toussaint, le « décret Halloween » serait peut-être passé inaperçu sans l’étroite et singulière relation qu’entretient Marc Rees, rédacteur en chef de NextInpact, avec le Journal Officiel. Ce décret instaure la création d’une base de données centralisée, le fichier « TES », pour « Titres Électroniques Sécurisés ». C’est une généralisation du système mis en place pour l’obtention de passeports biométriques, qui avait donné lieu à une saisine du Conseil d’État par la Ligue des Droits de l’Homme. Le Conseil d’État avait alors validé la biométrisation des passeports, ainsi que le stockage des informations dans une base de données centralisée.

Outre la simplification des démarches administratives, l’objectif affiché par le gouvernement est de lutter contre la fraude documentaire, c’est à dire contre le bidouillage de passeports ou de cartes d’identité. Cette finalité peut sembler légitime à première vue, bien qu’elle n’aille en réalité pas de soi, la généralisation de l’encartement étatique étant en réalité relativement récente. Des titres d’identité infalsifiables ne sont peut-être pas si souhaitables que cela, comme le rappelait Jean-Marc Manach quand il citait Raymond Forni), le papa de la CNIL. Enfin, comme l’indique Mediapart qui cite les chiffres de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, la fraude documentaire ne semble pas être un problème très préoccupant.

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Des empreintes digitales numériques

Quoiqu’il en soit, ce large programme de fichage n’est évidemment pas sans déclencher force couinements forts justifiés, dans la presse évidemment, mais aussi à la CNIL, au Conseil National du Numérique, chez certains juristes et quelques rares personnalités politiques ou, plus généralement, chez nombre de nos concitoyens. Il s’agit tout de même de données personnelles et biométriques concernant, à moyen terme, la quasi-totalité de la population. C’est sans doute la raison pour laquelle, prétendront les mauvais esprits, le Gouvernement n’était pas très enclin à faire la publicité de son inoffensif fichier. C’est raté.

Le décret prévoit que soient conservées dans cette base de données les noms, prénoms, date et lieu de naissance, le domicile, le sexe, des informations relatives au titre d’identité lui-même ou à la filiation de son titulaire, ainsi que sa taille, la couleur de ses yeux, bref, toutes les informations qu’il trouvera sur sa CNI ou son passeport. Côté biométrie, ce sont la photographie du visage et les images des empreintes digitales des deux index qui seront enregistrées.

M. Anderson enregistre ses empreintes digitales

M. Anderson enregistre ses empreintes digitales

D’une pierre, trois coups

Pour contrôler un « titre électronique sécurisé », il faut pouvoir vérifier qui a placé les données sur la puce électronique, que l’autorité qui a émis le titre soit bien légitime. Ensuite, il faut s’assurer que les données n’ont pas été altérées, modifiées par un tiers et, enfin, que la personne qui a le titre en main en est le titulaire.

Pour atteindre le dernier objectif, l’inspection de la photographie du visage a le mérite de ne nécessiter qu’un appareillage minimum pour effectuer le contrôle, à savoir un oeil (ou mieux, deux). Il s’agit en revanche d’une méthode très peu fiable. La comparaison des empreintes digitales, quoiqu’elle nécessite un équipement particulier et qu’elle ne soit pas non plus fiable à 100 %, reste néanmoins la technique la plus répandue. La numérisation des empreintes digitales consiste à extraire des caractéristiques depuis une image capturée. Il existe plusieurs manières de traiter ces images, la plus courante d’entre elles étant l’extraction des « minuties », les singularités présentes dans le dessin des empreintes digitales : terminaisons de lignes, bifurcations, etc. L’ensemble des minuties extraites forme un gabarit, qui pourra être utilisé pour vérifier l’identité du possesseur du titre. Ce gabarit biométrique — les minuties choisies — peut être encodé numériquement pour être stockée sur une puce électronique.

Extraction des minuties

Extraction de minuties

Pour vérifier que le gabarit présent sur la puce y a été placé par une autorité légitime et qu’il n’a pas été altéré, rien de plus simple, nous pouvons faire appel à la cryptographie asymétrique. Il s’agit d’une méthode de chiffrement basée sur des paires de clés, distinctes mais liées l’une à l’autre mathématiquement. Si l’on chiffre des données avec l’une des clés, on pourra les déchiffrer avec la seconde, et réciproquement. L’une des deux clés est gardée secrète, n’est pas diffusée par son propriétaire — on parle alors de la clé privée, la seconde peut au contraire être transmise librement — il s’agit de la clé publique.

L’autorité délivrant les titres d’identité peut ainsi chiffrer le gabarit biométrique (les minuties sous forme numérique) à l’aide de sa clé privée, avant de les insérer dans la puce électronique du passeport ou de la CNI au moment de la fabrication. Les équipements de vérification pourront ensuite déchiffrer les données du gabarit grâce à la clé publique. Dans ce modèle, l’autorité de délivrance étant la seule à disposer de la clé privée, on fait d’une pierre trois coups : l’authenticité et l’intégrité des données présentes sur la puce sont vérifiées en même temps que l’identité du porteur. Ce qui est valable lors d’un contrôle l’est tout autant lors du renouvellement du titre d’identité, puisqu’il suffit dans ce dernier cas que la personne se présente munie du document périmé… et de ses doigts.

C’est d’ailleurs très exactement le fonctionnement du système Parafe, comme le rappelle François Pellegrini, informaticien et commissaire de la CNIL. Avec ce type d’architectures, nul besoin de conserver les gabarits biométriques dans une base de données au delà de la fabrication du titre initial. Pas plus que, d’ailleurs, elle ne nécessite la conservation de la photographie du visage. Stocker moins de données constitue un net gain en matière de sécurité informatique puisque, par définition, on n’a pas à protéger ce que l’on ne possède pas. Or les données biométriques sont, notamment en ce qui concerne les empreintes digitales ou de l’iris, largement immuables. Lorsqu’un mot de passe fuite d’une base de données, on peut toujours le changer. La compromission d’un gabarit biométrique est, elle, définitive.

L’inconséquent décret

Si l’on décide toutefois de conserver ce type d’informations, il existe différents moyens qui permettent de réduire drastiquement la portée d’un piratage ou d’une fuite de données, voire de les empêcher totalement. Tout d’abord et comme nous l’avons vu précédemment, l’authentification biométrique ne nécessite aucunement de détenir les images sources des empreintes digitales ayant permis l’extraction des gabarits biométriques. Néanmoins, les gabarits eux-mêmes restent des éléments critiques, différents travaux de recherche ayant montré qu’il était possible de les utiliser pour reconstruire l’image originale des empreintes digitales.

La communauté scientifique a donc développé un ensemble d’approches permettant d’authentifier les empreintes digitales d’une personne sans avoir à conserver de gabarits biométriques. Certaines tirent partie de techniques cryptographiques, comme le « fuzzy vault scheme » ou le chiffrement homomorphique, d’autres se basent par exemple sur la combinaison de gabarits issus de deux doigts différents.

Ainsi, des solutions existent qui autorisent la finalité d’authentification sans que l’enregistrement des gabarits biométriques, et encore moins celui des images des empreintes digitales, ne soient requis. Que prévoit au contraire le décret du gouvernement, dont on peut imaginer qu’il correspond à la réalité technique de l’actuel fichier des passeports, qui préfigure le nouveau fichier augmenté ? Le stockage de « l’image numérisée du visage et celle des empreintes digitales » pendant 15 ou 20 ans. Rien de moins.

Impossible, l’identification ?

Pour apaiser les craintes de ses détracteurs, le gouvernement, par la voix (blanche) du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, assure que ce système d’information ne prévoit que l’authentification, pas l’identification. La première permet, nous l’avons vu, de vérifier l’identité d’une personne. La seconde est beaucoup plus dangereuse potentiellement. Elle vise en effet à déterminer l’identité d’une personne à partir d’une information, par exemple une empreinte digitale négligemment abandonnée sur un verre, une poignée de porte ou une carte périmée du Parti Socialiste.

Que le système d’information TES n’autorise pas les agents du ministère de l’Intérieur à lancer des identifications est peut-être vrai. Mais techniquement, garantir qu’il est totalement impossible qu’une telle possibilité soit ajoutée ultérieurement est un mensonge. Fonctionnellement, on peut voir une identification comme des tentatives d’authentification répétées jusqu’à ce que l’une d’entre elles réussisse. Si un système est en mesure d’authentifier, il sera capable d’identifier.

Pour se prémunir contre les dérives ou les abus, l’augmentation des finalités ou les fuites, il convient de collecter le moins possible de données, de les conserver le moins longtemps possible, et d’éviter leur centralisation. Le but du gouvernement, c’est de réduire les coûts.

Chacun son truc, après tout.

L’ère des fous

mercredi 9 novembre 2016 à 09:54

coucouLes huit années de George Bush risquent de nous sembler bien peu de chose, finalement. Huit années de prédation, de destruction systématique des équilibres internationaux, huit années plongeant le monde dans le chaos, nous pension avoir vécu le pire. La légalisation de la torture, les assassinats, les enlèvements, les prisons fantômes, un camp de concentration, tout cela nous avait atterrés. Quel bilan devra-t-on tirer dans quatre ans ? Donald Trump a remporté les élections dans un processus démocratique. Le voilà aux commandes de l’Etat le plus puissant de la planète et donc, potentiellement le plus destructeur. L’Amérique a élu un fou inculte et obscurantiste à sa tête. Les conséquences de cette décision sont inconnues mais il y a fort à parier qu’elles seront dévastatrices.

D’autant qu’en Russie, l’autre grande puissance, Vladimir Poutine ne vaut pas beaucoup mieux. Mégalomane, désir de toute-puissance, mépris des équilibres internationaux, va-t-en-guerre, il accumule également les signes inquiétants d’une forme de folie.

Que donnera la confrontation de ces deux égos démesurés ? Là aussi le pire est à craindre.

Plus près de nous, nous avons également Recep Tayyip Erdoğan qui se démène pour devenir un dictateur de première catégorie. Ce n’est plus le règne du faux, de l’inversion du sens comme sous George Bush, c’est le règne des fous qui s’installe doucement.

Reste la France dont la population est de plus en plus « décomplexée » et qui pourrait élire absolument n’importe qui pourvu que le niveau de bêtise, de haine rassie et d’éloignement des priorités soit suffisant. L’élection présidentielle qui s’annonce est probablement la plus incertaine en raison, principalement, du nombre de concurrents. Et comme les dix années écoulées ont préparé et mis en place une palette inédite d’outils très utiles à un apprenti dictateur un peu perché, il y a quelques raisons d’être inquiet pour la suite.

Mais soyez rassurés, tous ces dingues l’assurent, ils veulent votre bonheur.

 

Trump président : la démonstration d’un monde absurde en mutation

mercredi 9 novembre 2016 à 09:39

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Rester sur le mode de la stupéfaction ou de l’indignation en face de la victoire de Donald Trump dans l’élection présidentielle américaine n’a pas beaucoup d’intérêt. Cette victoire d’un chef d’entreprise milliardaire fils-à-papa qui a maintenu son héritage en plaçant son argent en bourse tout en dépensant plus d’un milliard de dollars pour ne pas payer d’impôts, est une leçon fascinante. Sur la situation absurde des grandes démocraties, qui n’ont plus de démocratie que le nom, puisque leurs dirigeants ne respectent plus qu’une seule règle démocratique, celle du résultat des urnes. Mais aussi et surtout sur l’état moral des populations des pays les plus riches de la planète.

Le déclassement : un danger pour l’élite

La population américaine n’est pas un bloc figé, elle est multiculturelle mais aussi composée de strates sociales très différente. L’Amérique est malade de ses injustices, du déclassement d’une part de plus en plus grande de ses habitants, balayée par la crise des subprime, laissée de côté par la révolution numérique et la mondialisation des échanges. Les guerres étrangères, particulièrement celle d’Irak en 2003, si elles ont été soutenues par une majorité, étaient poussées par les grands médias.

L’Américain regarde la télévision. Une année entière au cours de sa vie. Une vie, qui d’ailleurs, s’abaisse en terme de longévité et de qualité. L’Américain est fasciné par la télévision, il est « dans » la télévision, et désormais « dans » les réseaux sociaux, en parallèle. Et l’Américain a compris qu’on l’avait trompé sur la guerre d’Irak, que c’était une guerre injuste, faite de mensonges. Il a alors voté Obama. Un espoir, à l’opposé de Georges Walter Bush. Et Obama, malgré ses discours extraordinaires, sa femme extraordinaire, son élégance, sa stature, son style, a continué à faire la même chose que l’ancien président va-t-en-guerre. Au point de conserver autour de lui une partie des « faucons ». Et puis Obama n’a pas changé le pays. Il a conservé les fondamentaux, particulièrement ceux qui viennent de Wall Street. Et comme l’Américain, celui qui gagne moins de 10€ de l’heure, n’arrive pas à se soigner, mange des produits industriels bas-de-gamme et grossit tout en voyant la classe supérieure faire la promotion du bio, du sport connecté et de la « vie naturelle », ne voit pas d’issue à sa situation, il veut que ça change. Mais pas seulement.

Ils n’ont plus que la télévision, Internet… et leur vote

Les shows télévisés jouent beaucoup en politique aux Etats-Unis. L’influence de ces shows est bien plus importante que ce que veulent entendre les élites intellectuelles, qui en général, ne les regardent pas. La population, si. Et Trump est un animateur de show TV, il est une bête de scène, un personnage de téléréalité. Il parle de façon vulgaire, comme une grande partie des téléspectateurs qui plébiscitent les programmes les plus vulgaires. Mais voir Trump seulement par ce prisme n’est pas suffisant. Trump a aussi beaucoup expliqué qu’il changerait complètement le système, particulièrement sur des sujets sensibles que sont ceux de la mondialisation des échanges et du déclassement américain face à la politique de désindustrialisation qui a écrasé les classes les plus économiquement faibles depuis 20 ans.

Ce message est central, parce que la mainmise du système politique américain par une classe dirigeante à la solde des grands lobbies, dont ceux de la finance, a ruiné le pays et le monde en 2008. La population le sait, et Trump l’a pointé en permanence. Voter pour un candidat de « l’élite de Washington » est devenu une abomination pour les déclassés des États-Unis. Surtout quand en face de Trump se trouve une femme, Hillary Clinton — ce qui, comme en France, semble rédhibitoire pour ces électeurs — une femme considérée comme la caricature de cette intelligencia corrompue et en charge des affaires depuis 20 ans. Que que ce soit via son mari, ou dans ses différents postes gouvernementaux.

Les Américains des classes moyennes comme les presque 60 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, n’ont plus que la télévision et Internet pour contester le système politique et économique dans lequel ils sont plongés. La surveillance de masse est en place, les force de l’administration sont répressives, il ne reste plus rien d’autre pour cette population que le vote en terme d’action contestataire.

Le message, et la « démocratie » en mutation

Envoyer un message aux élites — détestées — a été pour ces Américains, méprisés des forces de puissance politiques en place depuis des décennies, la dernière chose qu’ils pouvaient faire. Ce pays, comme le nôtre, est paralysé dans une crise globale. Politique, économique, morale, et même… civilisationnelle. Le vieux système ne marche plus. Les Américains déclassés le savent. Qu’ils soient des racistes patentés, des personnes incultes ou seulement des exclus de la société de consommation, (et sûrement plein d’autres choses), c’est l’Amérique des déçus de l’Amérique qui a voté pour Trump. L’Amérique qui se nourrit des shows télévisés, qui croit que le monde est celui qu’on leur présente sur les écrans, qui veut croire qu’elle retrouvera son prestige mondial en se protégeant des nouveaux acteurs mondiaux. Mais c’est aussi une Amérique qui veut essayer autre chose. Et cette autre chose produit une mutation.

La démocratie américaine a accepté qu’une campagne présidentielle soit basée sur des insultes, des attaques sexistes, des propositions régressives, racistes, réactionnaires, et que celui qui pour la première fois a choisi d’utiliser ces procédés, soit élu.

Ces procédés sont-ils compatibles avec la démocratie moderne telle qu’on la connaît ? Normalement non. C’est donc une nouvelle forme de démocratie élective et représentative qui a débuté aux Etats-Unis. Une démocratie qui utilise les formes orales des pays autoritaires, celles des dictatures, tout en prétendant rester dans les règles qui définissent des démocraties. Le message est donc là : « vous avez laissé le pays aux mains d’une élite liée au complexe militaro-industriel et de la finance, et bien nous sommes prêts à faire élire un clown mysogine et raciste, pourvu qu’il ne soit pas de leur côté ».

Cette mutation risque de devenir mondiale. La France vote en 2017, et chacun sait que [la] Donald Trump française existe. Elle vient même de le féliciter pour son élection. Maintenant, reste à observer ce qu’il se passe aux Etats-Unis, au delà des discours. En espérant que tous les actes de Trump ne seront pas en accord avec ses mots. Le comble du souhait en politique…

Ne reste qu’une seule chose positive : la possibilité que Trump en économie, sorte du néo-libéralisme en place depuis 30 ans, et démontre ainsi aux économies européennes que la relance par les investissements publics, au lieu de la rigueur budgétaire, est une voie envisageable. Ce qui au moins aurait le mérite de permettre d’observer les effets de ce type de politique économique. Tout le problème reste quand même la démonstration que cette option s’opère au sein d’une nouvelle Amérique… de type autoritaire, raciste et policière ?

TES, STIC, FNAEG, de la folie des fichiers…

mardi 8 novembre 2016 à 20:40
Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons - cc-by-sa-3.0

Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – cc-by-sa-3.0

Que dire sur le TES (« Titres électroniques sécurisés ») que le gouvernement de Manuel Valls a décidé de mettre en activité via un décret discret et qui n’ait été dit ? Tout le monde l’a exprimé, à part Bernard Cazeneuve, il s’agit d’une première depuis Safari, une bombe à retardement évidente. Ce qui n’a peut-être pas été dit suffisamment, c’est que ces « fichiers » ont des répercutions. Et pour le prouver, l’auteur fera un peu de nombrilisme.

Mais commençons par le commencement. Premier point, ce que l’on appelle des « fichiers » de police ou de justice ne sont pas des fichiers. Ce sont des systèmes d’information très élaborés. Des systèmes de traitement automatisés de données. Et pour fonctionner, ces systèmes ont besoin de de… données.

Si l’on s’interroge souvent, et le TES en est à nouveau l’occasion, sur la manière dont ces données seront protégées, l’on s’interroge rarement sur la manière dont ces données sont insérées dans ces systèmes, sur quels critères, quels sont les process selon lesquels elles doivent être mises à jour.

Tout le monde craint un piratage d’un système centralisé comme le TES. C’est une évidence et tout expert en sécurité informatique en conviendra. Les promesses de Bernard Cazeneuve sur le chiffrement des données et sur la « bulle sécurisée » entourant le TES font à peu près autant rire les experts que l’encyclopédie universelle de la philosophie rédigée par Jean-Claude Van Damme. Mais quid des informations insérées dans ces systèmes ? Qui les tiendra à jour ? Selon quelle méthodologie ?

Et voici la minute nombrilisme.

Remontons le temps jusqu’en 2002. La société Tati décide de poursuivre le webmaster de Kitetoa.com (moi) pour « accès frauduleux dans un système de traitement automatisé ». En première instance, les juges décidaient de me condamner à une amende avec sursis de 1000 euros. Condamnation très faible, mais condamnation tout de même, en dépit de réquisitions aux fins de relaxe de la part du ministère public. Le parquet, justement, décidait de faire appel et j’étais relaxé en deuxième instance.

C’était à l’aube des années 2000. Il y a donc à peu près quinze ans. Que reste-t-il aujourd’hui de toute cette histoire ? Une jurisprudence, celle que tous les juristes peuvent retrouver, soit en faisant appel à des bases documentaires, soit, en demandant au greffe de leur communiquer les jugements Tati versus Kitetoa. En cela, le « fichier » de la justice fonctionne. Le greffe fournira les deux jugements. Quant au « fichier » que constitue mon casier judiciaire, il fonctionne également puisqu’il est vierge d’une condamnation pour « accès frauduleux dans un système de traitement automatisé ». En revanche, il y a comme un dysfonctionnement du côté de la police.

Pirate !

En quinze ans, je n’ai été confronté que deux fois à la situation, mais elle mérite d’être racontée. Un policier qui fait une recherche dans le STIC (le « fichier » de police sur les infractions constatées) sur mon nom, découvre que je suis condamné pour « accès frauduleux dans un système de traitement automatisé », en d’autres termes, pour piratage informatique. Aucune mention n’est faite de ma relaxe en appel dans ce « fichier ». Quelle est la personne qui a omis de mettre à jour ma « fiche de police », pour quelle raison ? Je ne le saurai jamais. Mais je lui dois beaucoup. Car vous imaginez bien entendu l’impression que peut produire sur un policier la mention d’une condamnation pour piratage informatique. Il n’est généralement pas dans de très bonnes dispositions. Ne parlons pas des effets d’une telle mention dans une enquête de moralité.

Bien entendu, je suis plutôt informé sur ces sujets et je sais qu’il existe des moyens pour faire rectifier ce genre de choses. Ce n’est pas le cas de la majorité de la population. Et il y avait en 2011 quelque 44,5 millions de Français recensés dans le STIC… Une grande partie d’entre eux ne sait même pas qu’elle est « fichée ». En outre, tout le monde sait que le STIC contient un nombre de données erronées très important, la CNIL ayant épinglé ce système à de nombreuses reprises. Mais rien n’est fait, j’en suis malheureusement la preuve.

Cette manie des politiques de mettre tout le monde en fiche est inquiétant. Ce que résume très clairement Zythom, expert judiciaire :

« Je refuse d’être obligé de mettre une caméra dans ma chambre à coucher sous le prétexte d’une meilleure sécurité, par exemple pour une lutte soit disant plus efficace contre le terrorisme ou contre les pédophiles. Je ne crois pas en la réalité d’un État bienveillant qui surveille en masse ces citoyens pour le bien de tous. L’Histoire a plutôt démontré que ce type d’État dérive toujours très vite vers des abus en tout genre.
Quis custodiet ipsos custodes ?
« 

Les abus, les erreurs, les répercussions de ces mises en fiches. Qui s’en soucie ? Certainement pas Bernard Cazeneuve.