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La redoutable stratégie des barbares digitaux

jeudi 29 décembre 2016 à 20:07

Vous l’avez sans doute déjà compris, parler de numérique est un peu ringard. Ne parlons pas de l’horrible terme « d’informatique » à ranger désormais dans le tiroir poussiéreux des technologies absconses du XXème siècle. Le bon terme, pour parler technologies de l’information (là aussi c’est ringard) est américain — si l’on veut un tant soit peu paraître à la pointe des dernières tendances (toujours technologiques) — et il réunit tous les fantasmes de la geekerie startupienne : le digital.

« Didjitôl » si tu prononces bien. Mais comme tu es Français, tu dis digital. Le doigt. Le même mot que pour l’empreinte digitale. Qui ne signifie rien d’autre en français que le doigt. Un peu comme si, pour parler des voitures, de l’automobile, on utilisait le mot anglais « car ». Ce qui pourrait donner : j’ai acheté une car, car j’avais besoin d’en changer. Oui, bon, l’exemple est moyen, mais vous voyez ce que je veux dire.

De la stratégie digitale et des barbares qui vont tout disrupter

Une bonne policy digitale, enfin une bonne stratégie, parce que bizarrement, là, on garde le terme français, passe par la disruption. Tout le monde le sait et on se demande s’il est nécessaire d’en parler plus avant. Même Macron s’est emparé du concept, puisqu’il est un « candidat disruptif ». Pour épater la galerie des ignares, parlons de disruption. Mais vite fait.

La disruption, c’est de l’innovation, voyez-vous. Une façon d’innover qui casse tous les codes établis auparavant, qui fait table rase du passé, pour inventer des trucs que personne n’a encore vu ou osé faire. Sarkozy, sans le dire, était un candidat disruptif avec sa « rupture ». Parce que c’est ça la disruption : une rupture. Dans le monde du digital, l’innovation doit être disruptive, sinon ce n’est pas vraiment de l’innovation digitale. D’où le fait que les vrais innovateurs digitaux, en France, se nomment eux-mêmes les « Barbares ». Comme une partie de nos ancêtres venus du froid, qui avaient des casques à pointes et maniaient la hache avec autant de vélocité que les startupers manient le touchpad, les disrupteurs digitaux veulent tout envahir et tout changer. Whaaaa. On en tremble.

Uber, Un barbare disruptif… justement

Le grand barbare disruptif digital mondial en chef, est une entreprise californienne de réservation en ligne de VTC. La grande disruption digitale d’Uber a été, soi-disant, de coder une app qui vous géolocalise et vous permet d’alerter un ex-chômeur reconverti en chauffeur auto-entrepreneur d’occasion (ou pas) et qui vient vous chercher avec sa « car » pour vous câliner un maximum.

Il faut avouer que d’un point de vue technique, vu le nombre d’app équivalentes qui existent, on se demande bien ou est la rupture technologique de l’app Uber. Et c’est justement là le génie d’Uber : la disruption est ailleurs que dans la technologie en tant que telle. Elle est dans la capacité à balayer plein d’autres choses, issues du vieux monde ancien poussiéreux qui nous ennuie tant, comme : le code du travail et ses contrats pénibles avec sa protection sociale qu’un employeur offre normalement à une personne en lien de subordination, les règlementations toutes pourries sur les taxis, ces gros ringards qu’on aimerait bien désormais voir uniquement dans des films historiques. Et puis, cerise sur le gâteau de la disruption, la notation du client envers le chauffeur, qui, s’il n’a pas assez câliné ses clients, peut voir sa note baisser en dessous de 4,7/5 et se faire éjecter par son pseudo employeur disruptif, Uber, qui n’en est pas un, mais prend quand même 20% de comm pour chaque course (et a imposé désormais 25%). Génie !

Le barbare Uber a envahi plus 240 villes dans le monde avec son système de maquignon digital, et permis ainsi à des hordes de chômeurs ou de travailleurs pauvres de faire chauffeur pauvre à 15 heures par jour 6 ou 7 jours sur 7, sous pression de clients proprets, avides de confort et de « rupture digitale ». Ils sont nombreux, ces clients, à trouver Uber « formidable », et maudire tous ces taxis grognons et pas pratiques. Comme on les comprend. Ils ont en plus la possibilité de donner leur avis, émettre une opinion sur la créature servile qui les charrie, et peuvent, ô comble du pouvoir digital du doigt, lui faire perdre son travail, ou le conforter dans sa servitude au géant californien, par la grâce d’un simple clic…digital. Émouvant. Efficace. Moderne.

…mais un peu clodo

Le truc marrant avec Uber, c’est qu’ils sont malgré tout un peu clodo, dans la boite. Ils n’ont pas une thune, disent-ils, au point d’avoir 800 millions de dollars qui manquent à l’appel pour le seul dernier trimestre 2016. C’est comme ça dans le monde des startups disruptives : on éclate tout, on devient un quasi monopole mondial, on est valorisé à plusieurs milliards, mais on est fauché. Savoir ce qui coûte tant à Uber — qui n’a rien d’autre à gérer qu’un tiroir-caisse digital automatisé par son app — reste mystérieux, surtout quand on pense qu’avec 20% de commission sur chaque course et aucune flotte de voitures ou de chauffeurs à gérer, il n’y a pas beaucoup de frais de fonctionnement dans son « business model ». Mais bon. C’est le mystère du digital. Sûrement. Le doigt est impénétrable.

Reste qu’Uber, fort de ce constat, a pris le taureau numérique par les cornes et commencé à faire rouler des VTC sans le C. Des VTA : Véhicule de transport Autonome. Le PDG a compris très vite que les clients, quand même, pouvaient trouver tout ça très bien, mais encore un peu trop cher. Et il a bien expliqué que la cherté, on savait d’où elle venait : de « l’autre type ». Celui qui vous charrie. Le chauffeur qui bouffe la feuille avec le prix de sa course pour gagner 800€/mois en travaillant 15h par jour. Le PDG a donc déclaré :


Et ensuite, il a commencé à mettre en test 3 ou 4 Uber Car sans conducteurs et promet de bientôt charrier les gens avec un chauffeur digital, bénévole.
Moderne. Efficace. Disruptif.

C’est comment qu’on freine… j’voudrais descendre de là…

A tous ceux qui ont applaudi face à la « lutte d’Uber » contre les syndicats, les taxis, l’Etat, contre toutes ces rigidités absurdes venues d’un autre temps, et qui ont bien souligné qu’ils ne reviendraient jamais en arrière, c’est-à-dire prendre un taxi, « parce que quand même, c’est troooop top les VTC Uber », une petite pensée…

La vie n’est pas un paquet cadeau, et la suffisance narcissique technologique de ceux qui veulent profiter de toutes les innovations, ne devrait pas — normalement — permettre un tel mépris envers la partie de la population, toujours précarisée et instrumentalisée par les barbares digitaux. Mais à terme, les mêmes qui aujourd’hui s’enthousiasment pour la disruption, seront eux aussi remplacés par des machines. Les voitures seront autonomes, et la totalité des humains, dépendants. Tout ça risque d’être fort amusant.

C’est comment qu’on freine ? J’voudrais descendre de là…

Quand Saadi Kadhafi s’envoyait en l’air chez Dassault

mercredi 28 décembre 2016 à 12:41
Le Rafale au couleurs de la Jamahiriya qui illustrait la réponse à l’appel d’offre libyen pour la vente d’avions de chasse au régime de Kadhafi. © Dassault Aviation / DR

Vous êtes peut-être un lecteur trop récent de Reflets pour vous en souvenir, mais en avril 2012, votre journal préféré publiait une vidéo montrant Saadi Kadhafi en France, réalisant toute une série d’emplettes, auprès notamment de Panhard et de Thalès. Du 6 au 10 juin 2006, à une époque où Mouammar était entre gentil-gentil et méchant-gentil, le troisième fils du dictateur Lybien faisait la tournée des marchands d’armes au pays des droits de l’homme, des Lumières et du fromage qui pue. Aujourd’hui, nous vous proposons l’épisode 1 de la saison 2 de « Les emplettes de Saadi ». Cette fois, pas de vidéo, mais des photos. Elles sont bien entendu inédites, l’épisode que nous allons vous conter s’étant déroulé dans le plus grand secret.

C’est la grande époque où, selon les termes d’un militaire rapportés par le Canard Enchaîné, le temps est au beau fixe entre Tripoli et Paris : « à cette époque on se crachait dans la bouche« , tellement on s’aimait. Très vite, le temps va pourtant tourner à l’orage et Nicolas Sarkozy, qui déclarait en 2012 ne « jamais avoir frayé avec Kadhafi », république irréprochable oblige, fera le forcing pour rayer de la carte Mouammar Kadhafi, à grands coups de bombes larguées par des Rafales.

Et dire que, quelques mois plus tôt, la France espérait encore vendre à Kadhafi une centrale nucléaire et… des avions Rafale, justement.

Tout le monde sait que Nicolas Sarkozy aurait bien aimé être le premier président à vendre l’avion de chasse de Dassault. Et la Libye était une très bonne option. Ce que l’on sait moins, car jusqu’à aujourd’hui, le secret avait été bien gardé, c’est que Dassault avait mis les petits plats dans les grands pour le fils du Guide. Rien de trop beau pour lui. Falcon personnel pour l’amener à Istres, visite guidée et surtout… essai en vol du fleuron de l’industrie aéronautique française, le Rafale.

Sur la base, le nom de Saadi Kadhafi n’est jamais évoqué. Alors qu’il a fait les visites des autres marchands d’armes en uniforme, cette fois-ci, le fils Kadhafi vient en  civil, décontracté. Lorsqu’un salarié se montre trop curieux, il est juste qualifié de VIP par ceux qui sont dans la confidence.

Parmi ces derniers, on trouve bien entendu ceux qui l’accueillent et le guident pour cette visite spéciale, agrémentée d’un essai de l’avion : le PDG de Dassault, Eric Trappier, mais aussi Patrick Castagnos, le directeur des essais en vol et Philippe Rebourg, le chef pilote Dassault qui est monté dans l’avion avec Saadi.

En 2012, nous reprenions la célèbre phrase de Desproges à notre compte : peut-on vendre de tout à tout le monde ? Et surtout, doit-on faire n’importe quoi pour vendre de tout à n’importe qui ?

Les photos que vous allez visionner nous ont été communiquées par une personne travaillant pour Dassault. Elle souhaite évidemment rester anonyme, ce que nous respectons. Le service de presse étant en vacances (bonnes fêtes), nous n’avons pu obtenir de commentaire de Dassault Aviation à propos de notre article.

Saadi Kadhafi, en civil, en visite, incognito chez Dassault. Accompagné de Eric Trappier (PDG de Dassaut Aviation), au centre, et de Patrick Castagnos directeur des essais en vol, à gauche de l’image. © Dassault Aviation / DR

 

« Bon si ça prend feu, tu tires sur la poignée rouge ici ». © Dassault Aviation / DR

 

Le monsieur en costard gris à derrière Saadi Kadhafi était à l’époque le responsable export Rafale pour la Libye. Il s’agit d’un ancien colonel de l’armée de l’air, Alain Martel. © Dassault Aviation / DR

 

« Allez c’est parti, on s’envoie en l’air ». © Dassault Aviation / DR

 

Quelques G dans la tête plus tard… © Dassault Aviation / DR

 

C’était mieux qu’Eurodisney, mais dur de descendre de ce truc. © Dassault Aviation / DR

 

Ce Rafale aux couleurs de l’armée libyenne illustrait la réponse française à l’appel d’offre libyen. Nous ne savons pas s’il s’agit d’un montage Photoshop ou si un Rafale a bien été repeint aux couleurs de la Jamahiriya. UPDATE : cette photo est bien un photo montage. © Dassault Aviation / DR

NDLR : vous ne pouvez pas republier ces photographies sans notre accord.

Enfarineurs de tous les pays, unissez-vous !

jeudi 22 décembre 2016 à 16:28

Ce n’est pas l’enfarinage de Manuel Valls qui est important dans cette séquence.

Ce n’est pas la réaction de Manuel Valls, simple candidat en campagne, qui est importante dans cette séquence.

Ce qui est important, c’est de voir comment la personne qui a simplement lancé de la farine sur un candidat politique est embarquée dans un fourgon de CRS. Dans l’indifférence générale.

Il sera intéressant, dans les prochains jours, de savoir comment va être traitée judiciairement cette personne.

Qui n’a rien fait d’autre que de clamer son mécontentement, pacifiquement.

Non pas à l’encontre d’un représentant de l’Etat, mais à l’encontre d’un candidat, ex-représentant de l’Etat.

Comment la politique disparaît au profit d’autre chose

jeudi 22 décembre 2016 à 15:03
Si vous n’êtes pas certain de bien comprendre ce qu’il se passe politiquement en France, vous pouvez écouter les analyses de ce journaliste. Ou bien aller chercher ailleurs…

C’est un sujet qui hante (presque) tous les observateurs de la chose politique : comment est-il possible que plus rien ne soit sous contrôle au point que l’on ne puisse absolument plus savoir qui va remporter un scrutin ? Il y eut le vote du Brexit, qui a saisi tous ceux qui militaient pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE — et ils étaient nombreux — puis l’élection de Trump. A suivi en France la montée de Fillon et son écrasante victoire dès le premier tour de la primaire de la droite et du centre, jamais envisagée. Dans ces 3 cas de figure, personne n’a pu prévoir le résultat des scrutins. Des théories diverses et variées circulent pour expliquer ce phénomène, la principale étant celle des bulles de filtre Facebook. Mais au fond, l’influence en ligne, l’enfermement des citoyens dans des croyances fermées, le relais de rumeurs mensongère ne seraient-ils pas la partie immergée de l’iceberg, la conséquence d’autre chose ?

Les mille et une France

Les populations des pays industriels sont très peu homogènes, et plus les inégalités progressent en leur sein, plus des couches différentes de population apparaissent, éloignées les unes des autres. Les inégalités discutées ne sont pas seulement basées sur des écarts de revenus, elle sont de plus en plus diverses et touchent tous les pans de la vie en société : accès à l’éducation, aux soins, aux transports en commun, au logement, à une nourriture de qualité, à une information pluraliste, au travail, à la culture, à Internet…

Vivre dans une petite ville d’un département du sud-est de la France ou dans une autre de Normandie ou du Centre peut être une expérience fortement différente. De nombreux autres facteurs vont modifier votre capacité à intégrer plus ou moins bien l’espace social et économique dans lequel vous êtes implanté : fonction de si vous êtes jeune, ou plus âgé, d’origine maghrébine ou non, issu d’une famille locale ou extérieure au territoire, avec des diplômes ou sans. Sachant que ces critères personnels vont accentuer vos possibilités liées au territoire et ses particularités. Mais Ils seront démultipliés par les inégalités du territoire où vous vous trouverez.

Il y a des dizaines, voire des centaines de France qui ne se connaissant pas, ne se parlent pas, expérimentent au quotidien des vies sans grande commune mesure. Un habitant d’un village du Gard n’a quasiment rien en commun avec un habitant du centre de Paris. Et encore, faut-il déterminer quel quartier de Paris, puisqu’a l’échelle de la seule capitale française, le panel des inégalités et des modes de vie est déjà fortement présent.

Création de classes invisibles

Il est possible de payer 300€ pour un appartement décent de 60 m2 dans une ville moyenne, quand on paye 900€ un studio minuscule et miteux à Paris. 600€ pour un grand appartement ou une maison individuelle dans une zone rurale peut donner 1500€ et plus, ailleurs. Les salaires sont aussi variés qu’il y a de régions, de spécificités locales liées au développement des territoires, comme l’attente et le montant à payer pour voir un médecin spécialiste. Ou même un généraliste, puisque des déserts médicaux s’installent silencieusement dans des zones de plus en plus importantes de l’Hexagone. Certains territoires français sont emplis de populations sans diplômes, des territoires sinistrés économiquement, quand à quelques centaines de kilomètres des grandes zones urbaines concentrent toute l’activité et toute la richesse.

La France est un véritable patchwork social, un gruyère économique, et la gestion de la décentralisation a beaucoup joué dans ce phénomène. Vivre dans une région riche n’a rien à voir avec vivre dans une région pauvre. Sans parler des départements au sein même des régions. Ces inégalités territoriales se sont vues amplifiées par le désengagement massif de l’Etat depuis presque une décennie par les diminutions des dotations d’Etat. Des populations sont à l’abandon sur des vastes portions de territoire. Un abandon qui n’est pas toujours le même, ne touche pas les mêmes catégories socio-économiques de personnes, ou les mêmes phénomènes.

C’est dans ce vaste fractionnement d’un pays à plusieurs vitesses que ses habitants ont commencé à partager des conditions très variées, basées sur leur appartenance de départ à un milieu social devenu classe ou condition, centrées sur des difficultés aussi variées qu’il y a de traitements différents sur l’ensemble, avec autant d’inégalités et de différences qu’il y a de spécificités locales. Tout en subissant de nouvelles règles nationales imposées depuis Paris ou Bruxelles, pas toujours adaptées au fonctionnement de chaque territoire, souvent créatrices de frustrations, voire de colère.

La progression du « mille-feuille socio-économique français » a été accélérée par la crise financière de 2008, pour se trouver à son apogée en 2016 : les différents gouvernement de la présidence Hollande ont gravé dans le marbre le désengagement de l’Etat, avec au final la création des super-régions censées gérer des territoires immenses. Politiques de santé anti-sociales, lois sur le travail inique, immobilisme sur le respect des constructions de logements sociaux, austérité budgétaire : tout a été fait pour conforter la fracture en cours, qui accentue des strates immenses de populations dans un inconfort structurel, pour des raisons les plus diverses — en fonction de chaque classe invisible ainsi constituée.

Politique du néant et néant politique

Ces strates de populations, ces classes invisibles qui se sont constituées dans la population française se retrouvent sur les réseaux sociaux. Facebook, au premier chef, l’outil le plus plébiscité, qui permet justement de réunir des personnes en accord les unes avec les autres sur des sujets… très larges, donc unificateurs. Si l’on parle de la fachosphère sur Facebook qui alimente des débats et attise (ou fabrique de toute pièce) des problèmes pour distiller ses idées racistes et nationalistes, il faut aussi envisager que d’autres « groupes » de classes invisibles échangent et créent autant de bulles idéologiques. Elle peuvent, de manière un peu caricaturale être cataloguées, ce qui a été fait par les médias : Cathosphère, djihadosphère, droitosphère libérale ou conservatrice, gauchosphère plus ou moins poussée à gauche, souverainosphère, etc…

Le carburant des grognes populaires est donc multiple, comme le sont ceux qui les relayent : leurs situations sont autant de problématiques diverses sur des territoires différents. Mais les « citoyens en colère de Facebook » ont en commun une même hargne, un même constat : la politique les a abandonnés. Au fur et à mesure que leurs difficultés se sont accentuées, des politiques du néant se sont affichées. Pour arriver en 2016 au néant politique dans le cadre de la campagne présidentielle.

Accumuler une politique du néant qui ne prend jamais en compte les difficultés structurelles des territoires, des inégalités insupportables qui se créent pour des pans entiers de population, avec un néant politique en terme d’offre ne peut que mener à une catastrophe. Elle est en phase de survenir.

Les sociétés humaines ont horreur du vide

Ce qui commence à se dévoiler est une nouvelle donne tout à fait inédite, qui a pris par surprise tant la classe politique que médiatique. Cette nouvelle donne est basée sur une autonomisation des individus vis-à-vis des discours officiels et les analyses qui s’y attachent. Cette autonomisation générée par un rejet du politique en général, et de ses relais médiatiques, a porté les classes invisibles vers une catharsis en ligne. Cette catharsis ne pouvant se suffire à elle-même — les humains comme la nature ayant horreur du vide — des formes claniques et idéologiques d’échanges se sont constituées. Les algorithmes marketing de Facebook aidant, doublés des « like » des fermes à clic effectués par le quart-monde numérique, l’amplification des idées, des fabrications de problèmes, des solutions politiques extrêmes, du nombre de ceux qui les partagent, les repartagent, les diffusent, et au final les font exister, ont commencé à créer un écosystème. Le même qu’aux Etats-Unis. Cet écosystème est celui, de façon simplifiée, qui décrit le monde dans toute son injustice, qui dénonce les mensonges, la main-mise du pouvoir et des richesses par une fraction infime d’individus dans chaque société au détriment du plus grand nombre. Un écosystème qui  ne ment pas sur les constats, mais peut fabriquer des problèmes, des complots ou autres intentions cachées et relayer des solutions les plus inquiétantes.

Les sociétés modernes industrielles se sont toutes calquées sur le modèle nord-américain et son « rêve » fallacieux de la réussite individuelle, dans une société qui donnerait « sa chance » au plus grand nombre. Les politiques économiques débutées dans les années 80 par les gouvernements de Thatcher et Reagan, reprises ensuite à travers toute la planète via le FMI et de nombreux gouvernements sociaux-démocrates, ont créé une mondialisation qui désormais, a prouvé — dans ce cadre précis — ses effets délétères sur les populations. Cette réalité est désormais partagée par la quasi totalité des citoyens. Et ne reste qu’un effroyable vide : celui d’un monde hyper-industriel, ultra connecté, froid et dangereux, morne, sans projet, inquiet, et politiquement tenu en laisse par une classe d’individus définitivement considérés comme « vendus » aux puissances de l’argent.

C’est sur ce terrain là que des formes de fascisme variées peuvent se constituer. Ce qui est appelé « populisme », n’est en réalité qu’une nouvelle forme, plus moderne mais parallèle, des programmes de Mussolini. Restauration de l’autorité, orientation sécuritaire, policière, exaltation de la nation, du patriotisme, haine des étrangers quasi institutionnalisée, solutions économiques radicales et simplistes, promotion du peuple comme entité unifiée et souveraine…

« Propagande » des médias et silence des opposants

La possibilité — pour les classes invisibles en accord  avec le rejet des politiques effectuées depuis 30 ans — de se raccorder à une « autre politique », les convainquant qu’il est possible de sortir de l’ornière de l’injustice dans laquelle ils sont plongées, est réduite. Le problème vient de deux phénomènes : la pauvreté de l’offre politique et la défiance absolue du plus grand nombre envers un personnel politique qui ne s’est pas renouvelé depuis 30 ans, et a de plus, renié ses engagements après chaque élection. Sans aucune vergogne.

Il ne reste donc pour une grosse masse de citoyens choisissant de vivre dans la bulle Facebook (et autres systèmes de partages en ligne ou analogiques) — effarée par les affaires de corruption qui noient leurs écrans de télévision en quasi permanence — que deux solutions. La première est de se retirer du « système », en refusant de participer aux prochaines élections, la deuxième est de voter « populiste », donc pour un candidat néo-fasciste. Ce qui a été fait aux Etats-Unis. Ce qui devrait survenir en France.

La propagande médiatique qui veut, avant tout, empêcher qu’une telle configuration ne survienne, puisque ses intérêts risqueraient d’être lésés — tandis que le système actuel ne lui pose pas de grands problèmes, en fin de compte — se met en place, comme à chaque échéance électorale menaçante. Comme en 2005 pour le traité constitutionnel européen. Cette stratégie, étrangement toujours en place, produit des effets contraires. Le vote du Brexit — selon les médias et la quasi totalité de la classe politique — devait plonger directement le Royaume-Uni dans un gouffre économique sans commune-mesure : il n’en a rien été, et la propagande pour voter non à la sortie de l’UE a produit un effet inverse, puisque les Britanniques ont voté oui. La victoire de Donald Trump est en partie due au martèlement des médias traditionnels et officiels en faveur d’Hillary Clinton. Le remède médiatique d’influence cause la mort du patient, devenant un poison.

Toute la difficulté de cette époque est donc contenue dans le silence de ceux qui devraient proposer une véritable alternative politique, progressiste, ouverte, positive et axée sur des véritables projets de société en accord avec les idéaux français inscrits sur le fronton des mairies : Liberté, égalité, fraternité. En ajoutant : lutte réelle contre les inégalités, contre les intérêts privés, pour le bien public, l’accueil et la coopération, etc…

Si certains essayent plus ou moins de porter ce type de politiques (les aficionados des quelques dernier politiques se voulant progressistes ne manqueront pas de venir vendre leur candidat), leur problème est qu’ils ne sont pas crédibles : ils grenouillent tous dans le « système » en question depuis bien trop longtemps.

Au final, la politique disparaît, ou a déjà disparu, au profit de l’empoignade populaire et de ses emballements, toujours imprévisibles. Et c’est ainsi que ce pays aura ce qu’il mérite en mai 2017. Ou pas…?

A la garde ! La Cour de Justice de la République fait des siennes…

mercredi 21 décembre 2016 à 21:34

Il est fort Manuel Valls, l’homme des coups de menton, des énervements, tel un Nicolas Sarkozy, volontariste, mais étiqueté à gauche, il veut. Je veux, je veux, je veux. Aujourd’hui, il veut supprimer la Cour de Justice de la République (CJR). Car voyez-vous, comme Paulo du Bar des Amis le disait ce matin, « C’est pas bien normal que les puissants ils aient une cour rien que pour eux qui les condamne mais leur file pas de peine« . Pour Manuel, soyons précis, « On ne peut plus continuer avec ce type d’institutions qui donnent le sentiment, à tort ou à raison, de protéger ceux qui gouvernent. Quel est le sentiment le plus terrible qui peut toucher nos compatriotes ? C’est le sentiment de l’injustice. C’est le sentiment qu’il y a une justice pour les puissants et qu’il y a une justice plus dure pour ceux qui ne peuvent pas se protéger« . C’est beau comme une déclaration de Victor Hugo, d’un ténor historique de la gauche, d’un membre du parti socialiste. C’est même dans la lignée de Lionel Jospin qui avait souhaité la supprimer également. Ils ont raison d’ailleurs parce que ce que ce genre de décision provoque, c’est un peu plus de votants Front National, le parti mains propres et tête haute (condamnations jusqu’en 2012). Allez, paf, on supprime, c’est mal, pas éthique. Imaginez : Christine Lagarde, ancienne ministre de l’Economie des Finances et du Travail de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2011 a été  déclarée coupable d’avoir pêché par négligence en décidant de ne pas exercer de recours en annulation après la sentence arbitrale qui avait accordé 403 millions de fonds publics à Bernard Tapie; mais a été dispensée de peine. Responsable mais pas coupable, comme disait la socialiste Georgina Dufoix  en 1991.

Oui… Mais en fait les choses sont un peu plus compliquées que cela et la CJR n’est peut être pas aussi coupable et responsable que ce qu’il peut paraître à la lumière de sa décision à propos de Christine Lagarde.

Ce qui peut induire en erreur, c’est que la CJR est composée de 15 magistrats dont 12 sont des députés et sénateurs (les trois autres étant des magistrats du siège). Donc des politiques jugeraient des politiques, ce qui pourrait prêter le flanc à des soupçons de connivence. Notez qu’il arrive que des juges jugent des juges, que des médecins soignent des médecins, que des journalistes écrivent sur d’autres journalistes sans que cela n’émeuve qui que ce soit.

Non, ce qui qui dérange dans la déclaration de Manuel Valls, c’est le fait qu’en tant que premier ministre de François Hollande, il était parfaitement au courant du fait que l’Etat ne voulait pas de condamnation trop délicate pour Christine Lagarde.

C’est la France qui est en jeu, monsieur…

Voyez-vous, le prestige de la France était en jeu. Christine Lagarde devait rester à la tête du Fonds Monétaire International. Bien entendu parce qu’elle est française. C’est une vieille habitude, ancrée dans les relations internationales, la direction générale du Fonds revient à un ressortissant ou une ressortissante française. La présidence de la Banque Mondiale revenant quant à elle à un américain ou une américaine. Mais surtout, une condamnation importante de Christine Lagarde aurait ruiné le prestige français en cela qu’elle serait la seconde à démissionner ou être démissionnée du Fonds en raison d’actes pour le moins peu reluisants. Dominique Strauss-Kahn, on s’en souvient, avait dû quitter le Fonds en raison de ses frasques sexuelles qui dans le cas précis étaient une agression sexuelle. Manquait plus que la personne l’ayant remplacée soit condamnée fermement devant la Justice française…

Bref, pour éviter un nouveau déshonneur à notre pauvre nation largement malmenée par ses dirigeants de tous bords et de tous types, François Hollande avait tout fait, comme l’indique le Canard Enchaîné de ce jour, pour éviter que l’affaire ne dégénère. Manuel Valls ne pouvait l’ignorer. Ses déclarations faussement indignées laissent pantois.

Je veux, je veux…

Et puis, franchement… N’atteint-on pas le summum du pathétique lorsque des politiques qui sont aux commandes depuis des dizaines d’années, y compris au premier poste opérationnel, viennent s’épancher devant la presse hystérisée : « Je veux [Insérez ici ce que vous voulez] pour les Français. Si je suis élu, tous les Français [Insérez ici la même chose] » ?

Mais pourquoi ne l’avez-vous fait lorsque vous étiez aux affaires, est-on tentés, esprits rationnels que nous sommes, de leur dire…

Un Manuel Valls qui dirigeait le pays il y a quelques jours veut désormais envoyer à la poubelle l’article 49.3 de la constitution dont il a usé et abusé. Il veut supprimer la CJR. Pourquoi pas ? Mais pourquoi maintenant et pas hier ? Un François Fillon, exécutant des bases oeuvres de Nicolas Sarkozy pendant cinq ans veut supprimer la sécurité sociale ? Mais pourquoi ne pas l’avoir fait il y a 5 ans lorsqu’il était aux manettes ?

Le jour seulement où les sondeurs et les politiques iront incognito au Bar des Amis prendre un calva à 8h du matin avec Paulo, ils comprendront pour qui voteront les Français en 2017…