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Il paraît que la Loi de programmation militaire vous protège…

mardi 30 décembre 2014 à 22:39

nsa-obama-hollandeMais pourquoi t’inquiéter, internaute ? La France ne fait pas d’écoutes massives, promis, juré, craché, si je mens, je vais accéder à  un poste bien sympatoche en enfer, parole de spécialiste de la surveillance. C’est en tout cas ce que martèlent des gens comme Jean-Jacques Urvoas, président de la Commission des Lois, mais aussi, membre de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). Ou encore, Alain Zabulon, coordonnateur national du renseignement. Un pas suivant l’autre, on arrive à la Loi de programmation militaire qui, affirment-ils n’autorise pas la surveillance massive de type NSA. Mieux, ils martèlent ad nauseam que la loi en question durcit les conditions des interceptions, avec à la clef, une surveillance des surveillants par la CNCIS.

Ce discours est dangereux pour la démocratie. Inlassablement, je le répète au fil d’articles ou d’interventions sur Twitter, comme le démontrent mes échanges du jour avec Jean-Marc Manach (1).

C’est un sophisme intéressant qui nous est proposé : la loi (quelle qu’elle soit, notez…) n’autorise pas la surveillance massive. Nous sommes en démocratie. Et qui plus est, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, expose en son article 12 que « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa  famille,  son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son  honneur et à sa  réputation. Toute personne a droit à la protection de  la loi contre de telles  immixtions ou de telles atteintes. »

ecoutes

La France, pays autoproclamé des Droits de l’Homme, ne ferait pas quelque chose qui contreviendrait à cette Déclaration.

Impossible.

Même si ce mot n’est pas Français, selon l’adage.

Ce discours est partiellement vrai. Il manque la fin. C’est ce que nous allons tenter d’expliciter ici.

Oui, il est interdit de faire du massif. Il existe dans ce pays deux scenarii d’écoutes qui contreviennent à l’article 12 de la Déclaration des Droits de l’Homme, et ce, légalement.

Premier cas : un juge autorise et contrôle les écoutes, qui sont ciblées. Ces actes judiciaires sont donc susceptibles d’être contestés par les parties.

Deuxième cas, les écoutes administratives. Validées par l’exécutif, elles ne sont pas contrôlées par le judiciaire. Ce qui commence à devenir délicat dans une démocratie. Mais  reste légal.

Maintenant le massif.

Il n’existe pas. Officiellement.

C’est sa nature.

Il n’existait pas non plus aux Etats-Unis avant Edward Snowden. C’est pratique. Pas de loi l’autorisant… Pas d’écoutes massives. Jusqu’au jour où un lanceur d’alerte vient exposer une mise sur écoute de la planète entière.

Vous me direz, comme Jean-Marc Manach dans son article publié sur Arrêt sur Images, que les services français n’ont pas les mêmes moyens que la NSA. Du coup, même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas mettre en place une telle infrastructure.

Oui, mais non.

D’une part, la France est en pointe dans ce domaine. L’article de Jean-Marc Manach sur Arrêt sur Images et ses anciens papiers sur Amesys le démontrent. Qosmos et Amesys ont reçu un financement public. Partout où les Eagle d’Amesys sont installés, un câble Alcatel débouche, un hasard sans doute. Qosmos marche main dans la main avec la DGSE au point de dédier plusieurs de ses ingénieurs à des projets du service de renseignement. L’enquête de la vice-procureur pour des faits de complicité de torture visant Qosmos le démontre en filigrane.

Et les Shadoks pompaient, pompaient, pompaient

D’autre part, la NSA elle-même, a mis en garde la France de manière très diplomatiquement explicite : arrêtez de nous taper dessus ou nous révélons l’étendue de notre coopération dans l’échange de données pompées illégalement sur les grands Internets.

shadoks

C’était peu après les révélations du Monde sur l’accord Lustre qui dresse les limites de ces échanges. Le Monde indiquait que la NSA avait récupéré 70 millions de métadonnées en un mois en France. C’est le patron de la NSA qui a craché le morceau devant les représentants américains : nous n’avons pas collecté ces données, elles nous ont été données par les pays en questions dont la France.

Un peu gênée aux entournures, la France expliquait que ces données avaient été collectées, non pas sur le territoire national, mais sur les terrains d’opérations extérieures. Il faut croire votre pays sur parole.

Quelque 70 millions de métadonnées en un mois… En Afghanistan ? Au Mali ?

Soyons fous, croyons notre pays sur parole. Celui qui a autorisé la vente de systèmes d’écoutes massifs à l’échelle de pays entiers à la Libye de Kadhafi, au Qatar, au Kazakhstan, à l’Arabie saoudite, au Gabon, aux Emirats…

Ces données ont été interceptées à l’étranger. C’est donc légal-illégal. Légal parce que les services peuvent le faire sans que l’on puisse le leur reprocher, c’est leur métier qui veut cela. Tant qu’ils ne se font pas prendre la main dans le pot de confiture. Et illégal parce que si quelqu’un portait plainte et pouvait prouver les activités des services, il pourrait obtenir gain de cause devant un tribunal.

Mais surtout, 70 millions de métadonnées en un mois, c’est du massif. Pas du ciblé.

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La LPM ou tout autre texte encadrant les écoutes est donc un cache-sexe. Le zizi est caché derrière, dans des accords tels que Lustre. Peu importe qu’un pays mette en place des lois sur la pseudo protection des surveillés en masse, peu importe qu’il mette en place un contrôle parlementaire. Tout cela est invalidé par ce qui est fait dans le cadre des accords de lutte contre le terrorisme. Une idée folle qui a germé après le 11 septembre, cet acte barbare qui a plongé le monde dans la sidération. Au nom de cette lutte contre le terrorisme, tout le monde est devenu suspect. Vous, moi, ma grand-mère et votre petit neuveu avec son portable dernier cri.

Et les suspects, ils doivent être surveillés. Même parfois, torturés. Coupables ou pas, peu importe. Le documentaire 24H, nous l’a assez bien prouvé, pour éviter que la bombe n’explose, on peut torturer. Les Etats-Unis, autre grande démocratie, a « légalisé » la torture, les enlèvements et internements extra-judiciaires, sans perspective de procès. Pourtant, vous noterez qu’il n’est pas écrit dans les textes de loi américains que ces choses sont autorisées. Tout cela se faisait dans le plus grand secret.

Laisser entendre que la loi nous protège, comme le font Jean-Jacques Urvoas ou même -peut-être involontairement- Jean-Marc Manach, c’est endormir les populations pour que des activités illégales puissent être menées sans que lesdites populations ne se révoltent. J’affirme, moi, que je ne suis pas un suspect dans des activités terroristes (ce qui a d’ailleurs été confirmé dans un jugement condamnant Jean-Paul Ney), pas plus que ma grand-mère ou votre neveu. A ce titre, j’affirme qu’aucun service ne devrait être autorisé à écouter mes communications (ou les vôtres). Celles-ci ne pouvant l’être que dans un cadre judiciaire, sous contrôle d’un juge. Une « démocratie » panoptique qui s’affranchit de ses règles élémentaire pour lutter contre ses ennemis n’est plus une démocratie. C’est autre chose. Elle a muté.

(1) full disclosure : Jean-Marc Manach travaillait dans mon service à Transfert.

De la fragilité de la liberté (2) : les années de la honte

mardi 30 décembre 2014 à 21:34

auschwitz

C’est sur fond de nazisme naissant, que le deuxième tome de Ken Follet démarre. Partout en Europe, des crises surgissent. Qu’elles soient syndicalistes, identitaires, raciales, sociales, elles témoignent d’un profond malaise et de frustrations aiguës.

C’est la crise, le monde vacille, les repères explosent. Celui qui est différent devient dangereux. Les couleurs de peau, la religion, l’orientation sexuelle, l’origine socioculturelle, les convictions politiques deviennent objets de haine. Certains profitent de la situation pour pointer les responsables de la crise, les boucs émissaires, les races maudites.

Lynchage, ségrégation au pays des cow-boys

Aux USA, la ségrégation raciale n’est pas nouvelle, loin de là, comme en témoignent ces clichés photographiques anonymes.

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Malgré l’abolition de l’esclavage, le sort des noirs ne s’est pas amélioré. Si les blancs américains voient leur richesse s’accroître, les noirs quant à eux se trouvent harcelés, particulièrement dans le Sud de la nation, violentés, discriminés, violences menées de main de maître par le très inquiétant KKK (Ku Klux Klan)

KKK

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La violence de ce traitement explosa en pleine face de nombreux jeunes noirs partis combattre au nom de la Démocratie en Europe lors de la première guerre mondiale. C’est grâce à cette expérience traumatisante qu’ils ont pu mesurer l’injustice de leur sort et ainsi organiser la lutte pour leurs libertés, aidés de la plupart des mouvements religieux noirs et d’une partie de la communauté juive américaine, sans oublier le NAACP.

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C’est ainsi qu’ils s’engagèrent dans une longue lutte pour la liberté qui durera des décennies.

 L’homme à la moustache au pays de la bière

A des milliers de kilomètres de là, en Allemagne, un autre drame se prépare, celui qui a certainement bouleversé le cours de l’humanité. C’est aussi la pire et la première vraie propagande par l’image. L’image est une arme redoutable, et Hitler l’avait certainement compris bien avant les autres.

C’est Heinrich Hoffmann, photographe officiel du dictateur, qui saura le mieux transmettre par l’image les multiples facettes du Führer.

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hitler

"Der Fhrer mit der Jugend" (Adolf Hitler mit kleinem M„dchen)

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tenebreux

 

Hitler rehearsing his gestures for a speech

Cette série de clichés du photographe exprime bien mieux que des mots ce qu’Hitler était. Le Führer était un humain élu par d’autres humains et ce constat n’en est que plus effrayant car il nous rappelle que l’histoire peut toujours recommencer, qu’aucune leçon n’est définitive, que la honte peut toujours revenir, que l’impensable est toujours là, prêt à ressurgir.

Ken Follet décrit des scènes saisissantes en Allemagne et partout en Europe : des gens qui n’y croyaient pas, qui par lâcheté ne prenaient pas au sérieux ce petit homme moustachu, d’autres qui y croyaient dur comme fer et étaient prêts à s’engager auprès du Führer pour purifier la race aryenne. Il décrit les premières violences des futurs nazis : tortures d’homosexuels, viols de femmes, massacres de tout ce qui ne correspondait pas à leurs idéaux, et ce dans un climat de lâcheté et de déni qui, par certains moments, peuvent rappeler certaines choses du siècle actuel. La crise économique avait-elle abruti les consciences ?

L’horreur et la honte, un passage nécessaire pour conquérir la liberté ?

A la fin de la guerre, l’Europe est meurtrie, elle a honte d’avoir cautionné par son silence de telles horreurs. Comment s’en relèvera-t-elle ? De grandes évolutions et révolutions se préparent aux quatre coins du monde. Les nations s’organisent pour éviter le pire, les blocs se fondent, la guerre froide se met en place. La pire arme, la plus honteuse est envoyée par la « plus grande démocratie du monde »… Démocratie ? vous avez bien dit démocratie ?

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Chaos Communication Congress : le paradis des hackers

mardi 30 décembre 2014 à 21:27

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Fin décembre 2014 s’est tenu à Hambourg le très attendu 31c3. Il s’agit du 31è congrès annuel du Chaos Computer Club (CCC), qui est le plus ancien groupe de hackers allemand, fondé en 1981. Le CCC véhicule depuis sa création un discours politique basé sur la liberté de circulation sur le Net et une meilleure compréhension de la technologie par tous. Ses aspirations libertaires sont très connues en Allemagne, par réaction historique au fascisme qu’il rejette avec vigueur.

Pendant quatre jours, 10 000 hackers du monde entier assistent à plus de 150 conférences, se rencontrent, échangent et font la fête. L’ambiance est confraternelle et rigolarde. Le rassemblement a lieu dans un immense centre de congrès, le CCH. En plus des conférences, de grandes salles accueillent des tables rondes autour desquelles des groupes de hackers échangent des conseils, parlent de leur travail, ou font la démonstration de machines incroyables, toujours connectées à des ordinateurs. Par ici un bras articulé joue tout seul au go à l’aide d’un aimant, par là un panneau lumineux reprend l’image animée de la Matrice. La Quadrature du Net offre le thé dans un espace très couru, la Quadra’TeaHouse, et comme dans toute bonne convention de hackers, le centre est ouvert 24h/24 pendant 5 jours, le paradis ne s’arrête jamais !

Un jour nouveau

La conférence d’introduction au congrès fait le constat que dans une ère post-Snowden, la communauté des hackers a commencé à reprendre le contrôle de l’Internet, en permettant un usage plus large des moyens de protection de la vie privée. Comme les problématiques des hackers sont désormais celles de tout le monde, il convient que la communauté enseigne à tous ce qu’elle a appris. Il s’agit ainsi d’un jour nouveau – « A new dawn » le nom officiel du congrès cette année – qui devrait permettre au réseau de retrouver sa fonction première.

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Alec Empire, musicien et producteur, est le leader du groupe Atari Teenage Riot. Il ouvre le congrès sur un point de vue d’artiste engagé. Qualifié par la presse de « terroriste sonore », il se dit très inspiré par les hackers, et reste persuadé que l’art doit être utilisé comme une arme politique. Il est attristé que le modèle de la musique suive celui de transformation financière du monde : un petit nombre produit toute la musique, car le public n’est plus sensible à sa richesse et sa complexité, de la même manière qu’une minorité toujours plus restreinte amasse tous les biens matériels. Il soutient Wikileaks et le mouvement des Anonymous, et invite les hackers à se rapprocher des artistes. Car pour lui, le combat pour la vie privée rejoint celui pour la créativité. Ainsi, il déplore que les algorithmes de prédiction artistique des grandes entreprises amènent beaucoup de monde à aimer sans réfléchir, mais pense que les hackers ne tombent typiquement pas dans ce panneau.

Du journalisme et de la politique

Une présentation commune réunit trois stars du journalisme d’investigation, Julia Angwin de ProPublica, Jack Gillum de Associated Press et Laura Poitras, notamment documentariste, et auteur de « Citizen Four » sur l’affaire Snowden. A l’aide de nombreuses anecdotes issues de leur travail de terrain, ils démontrent que la cryptographie actuelle dessert leur volonté de protéger leurs sources, car elle est trop complexe à utiliser.

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Un membre anonyme du comité invisible, appartenant au groupe de Tarnac, exprime lors d’une conférence l’idée qu’on ne peut travailler que pour ou contre l’oppression sécuritaire. Se référant à Telecomix, un groupe de hackers connu notamment pour son action lors des révolutions arabes (et dont Reflets a beaucoup parlé ou avec qui nous avons travaillé), il rappelle que les réseaux sont une extension de la réalité physique. Pour lui, la théorie Cybernétique, exposée dans les années 1940 et qui voulait édifier une science générale du fonctionnement de l’esprit, est aujourd’hui utilisée comme outil de contrôle de nos consciences, en modelant par exemple nos peurs et nos désirs. Il pense que la découverte de l’étendue des pouvoirs de la NSA indique qu’il faut apprendre à se cacher afin de se protéger de l’activité criminelle qui consiste à nous imposer nos choix ; ainsi la liberté n’est plus un objectif, mais un combat.

Des révélations sur l’OTAN et la NSA

Une autre conférence très attendue réunit Laura Poitras et Jacob Appelbaum, un des développeurs principaux de TOR, l’outil d’anonymisation de navigation. Elle est concomitante à la publication dans le Spiegel de deux articles. Le premier indique qu’alors que les combats en Afghanistan s’arrêtent, des documents confidentiels de l’OTAN révèlent l’existence de listes secrètes de personnes, cibles des USA. Certains étaient sur la liste car, vendeurs de drogue, ils supportaient financièrement le mouvement. Les conférenciers se demandent si une démocratie peut ainsi cibler ses ennemis quand l’objectif n’est pas d’empêcher une attaque imminente. Par ailleurs, les méthodes utilisées pour identifier les cibles laissaient trop de place à la possibilité d’atteindre des cibles civiles par erreur.

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Le second article fait émerger de nouveaux éléments dans les efforts faits par la NSA pour décoder dans certains cas le gênant chiffrement des communications, notamment sur SSH – très utilisé pour sécuriser l’accès des informaticiens aux serveurs – que l’agence déclare avoir cassé. Alors que Skype est de nouveau décrit comme absolument pas sûr, malgré les déclarations de Microsoft à ce sujet, de même que les technologies de tunnels chiffrés PPTP et IPSEC, certains outils continuent de résister aux oreilles indiscrètes. TOR bien sûr, mais aussi GPG qui permet de chiffrer les courriels, et OTR qui sécurise les conversations instantanées sont de ceux-là, ainsi que Tails, un système d’exploitation basé sur ces problématiques. La NSA essaye également d’abaisser le niveau de chiffrement des protocoles standard, par exemple en infiltrant l’IETF, groupe qui établit les normes de l’Internet. Le problème évident est que toute personne découvrant ces faiblesses – et pas seulement la NSA – est capable de déchiffrer les échanges entre les personnes ou avec le cloud. A la fin de la présentation, Jacob fait applaudir les développeurs des projets logiciels ayant résisté aux attaques, et invite la communauté à les aider en contribuant au code, ou en leur donnant de l’argent.

Du hack, encore du hack, toujours du hack

A chaque congrès, de nouveaux exploits techniques de hackers sont révélés. Cette année est marquée par la découverte de failles importantes dans le réseau SS7, qui relie les opérateurs téléphoniques. Ces failles permettent notamment de suivre la géolocalisation d’un téléphone, de transférer des appels, et de recevoir des copies de communications. On note aussi la possibilité de pirater les macbook d’Apple par le port Thunderbolt. Enfin, et ce n’est pas la première fois que l’on s’amuse avec le sujet au CCC, un hacker a annoncé avoir réussi à reproduire l’empreinte digitale de la ministre de la défense allemande, Ursula von der Leyen, à partir d’une simple photo. Cela remet en cause la sécurité des appareils biométriques basés sur ces empreintes. Le hacker n’a pu s’empêcher d’ironiser : « Après cette démonstration, les politiciens porteront sûrement des gants quand ils parleront en public ».

L’édition 2014 du Chaos Communication Congress restera dans les mémoires comme très dense, et très politique. Après quatre jours et quatre nuits de hack, de fraternité et de danse, les participants se quittent à regrets, en remerciant chaleureusement les bénévoles qui ont permis cette grande organisation. On garde au cœur l’impression d’avoir été plongé au cœur de l’histoire en train de s’écrire.

De la fragilité de la liberté (1) : les hommes s’entretuent, les femmes se cherchent

lundi 29 décembre 2014 à 14:02

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Le vingtième siècle a vu se confronter des extrêmes : nazisme, communisme, fascisme, guerre froide, libération sexuelle… Ces événements, parfois d’une infinie violence, ont démontré toute la puissance du clivage humain entre envie de liberté et désir de conformisme, quitte à perpétrer des crimes contre l’humanité qui restent gravés profondément dans la mémoire collective.

C’est ce que l’écrivain Ken Follet a voulu montrer dans sa trilogie « la chute des géants » en suivant le devenir de familles russes, allemandes, anglaises et américaines au travers de plusieurs générations. Les lecteurs suivent ces dernières depuis la première guerre mondiale jusqu’à l’élection d’Obama, en passant par le nazisme et la chute du mur de Berlin.

Mais son œuvre, quoique passionnante et vibrante d’humanité, ne serait pas complète si on ne l’analysait pas à travers les œuvres photographiques du siècle, que ce soient les plus honteuses ou les plus porteuses d’espérance.

Une drôle de guerre et des drôles de nanas

Cette magnifique fresque de Ken Follet commence à la veille de la première guerre mondiale. On y découvre ou redécouvre la succession d’événements qui ont mené des millions de jeunes gens sur le front et qui les ont transformés en chair à canons. Le lecteur perçoit rapidement le drame qui est en train de se jouer et qui va au bout du compte préparer l’horreur extrême des décennies suivantes.

Pendant que ces jeunes gens vont de force participer à cette tuerie, comme en témoignent ces clichés de voleurs d’images anonymes, peut-être morts dans cette boucherie, se déroule un combat à peine moins violent.

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En effet, profitant de l’absence des chefs de familles, dans un immense élan de liberté, les suffragettes anglaises ont lancé avec courage et pugnacité les premières pierres du féminisme, en réclamant le vote pour les femmes. Le constat de l’absence nécessaire des hommes dans ce combat n’est pas superflu, et ce fut sûrement le premier clivage de ce siècle : l’horreur d’une guerre qui permet une première conquête démocratique.

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L’arrivée fracassante d’un géant, les femmes à l’honneur

Dans d’autres contrées, plus froides et plus lointaines, les populations commencent à entendre le pas d’un ogre puissant et liberticide, portant pourtant des espoirs infinis de démocratie.

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Cette révolution russe a connu de nombreux rebondissements et a porté d’immenses espérances. Le reste de l’Europe observe l’avènement de Lénine, certains avec envie, d’autres avec angoisse.

Pour l’heure il n’est question que de liberté, de démocratie et de réappropriation du pouvoir par le peuple ; les femmes ne sont pas en reste. L’union des femmes pour l’égalité des droits existe officiellement depuis 1905, et cette organisation aura un rôle majeur dans les événements qui conduiront à la révolution russe, avec le rôle central des ouvrières. La première journée internationale de la femme, celle que nous connaissons aujourd’hui, verra le jour en 1910. C’est d’ailleurs l’une de ces journées en 1917 qui verra la révolution éclater. Coïncidence ?

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Tous les acteurs sont désormais en place dans cette marche du siècle : dictateurs en devenir, soldats, femmes, conservateurs, visionnaires… qui engendrent espoir, liberté… mais tout ne sera pas évidemment si simple.

Au delà de l’implication citoyenne et politique de ces femmes et de ces hommes, un autre drame est en train de se préparer. Une page d’histoire s’apprête à être écrite avec du sang et des larmes.

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Les fous de la caverne de Platon en 16/9 et #Podemos

dimanche 28 décembre 2014 à 17:32

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Ce qui différencie un individu sain d’esprit d’un autre plus ou moins affecté psychologiquement est assez simple à repérer. L’individu sain d’esprit a tendance à ne pas se contenter des apparences, à ne pas s’engouffrer dans des évidences, à toujours faire fonctionner ce que l’on appelle le « sens critique ». A l’inverse, les individus psychologiquement affectés ne cherchent pas à comprendre au delà des apparences, acceptent benoîtement ce qui leur est servi, et surtout s’emballent dans des croyances ou des convictions sans aucunes nuances. La plupart du temps, ces croyances ou convictions ne sont pas de leur fait, elles leur sont renvoyées, présentées, soufflées, répétées. Toute la difficulté survient lorsque c’est une société dans son ensemble qui se met à être affectée. Massivement. Jusqu’à ses dirigeants, ses « élites », ses « intellectuels » ou autres individus fortement médiatisés, ceux que l’on nomme les « leaders d’opinion ». Et comme nous sommes dans une démocratie d’opinion…

L’opinion commune

C’est à cause de l’Europe que ça ne va pas. Le chômage, il n’y a rien à faire, si ce n’est tout réformer. De toute façon, il y a trop d’étrangers. Si ça continue, on ne sera bientôt plus chez nous. En France, on est pas assez compétitifs, il y a trop de charges. C’est normal la surveillance, il faut quand même faire quelque chose, et puis quand on n’a rien à se reprocher… Toutes ces phrases, et bien d’autres, circulent et se répètent à l’envi. Via les réseaux sociaux, le supermarché du coin, devant les écoles ou à la sécu, autour d’un verre, et sont cautionnées de façon savante par des personnages télévisuels bien connus : l’économiste à la bouille rondouillarde, le politologue aux traits émaciés, le spécialiste des sondages vieillissant, le journaliste éditorialiste incontournable. Que faire de tous ces discours toujours identiques, qui, quand ils sont mis à l’épreuve de la réalité s’écroulent, mais continuent d’être chantonnés quotidiennement dans les media ? Et lorsqu’ils se perdent dans un nuage de contradictions et de mensonges ne sont jamais relevés comme tels ? Les défenseurs du libéralisme économique ne voyaient aucune crise en vue quelques mois avant celle des subprimes, en 2007-2008, et continuent — après s’être trompés en permanence dans leurs analyses — à venir donner le « La » dans les media sur la « crise économique » qu’ils niaient et l’atténuent en permanence avec des promesses de reprise par la croissance.

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L’opinion populaire a pris le pas sur la réflexion et l’action. Une population qui déprime devant des écrans, sans autre espoir que de nouveaux épisodes de Top Chef, The Voice, ou Secret Story, une nouvelle vidéo Youtube du comique à la quenelle, des tweets abscons ou un nouveau message Facebook, qui s’indigne en direct devant des événements qu’elles ne comprend pas — au delà des images chocs — est une population victime de son époque. Une population qui a arrêté de réfléchir. Une population qui peut s’habituer à tout, qui peut accepter tout. Même l’insupportable. Pour ceux qui continuent ou s’efforcent d’exercer leur sens critique, c’est un challenge. Lequel ? Celui de ne pas se conformer au sens commun et d’en subir les conséquences. Parce que quand tout le monde devient fou, ceux qui restent sains d’esprit sont considérés… comme anormaux.

Caverne de Platon en 16/9

Le principe de la caverne de Platon s’applique assez bien au monde actuel, celui de la surenchère d’information et de la fabrication des idées. Regarder les ombres qui circulent sur le mur et penser que c’est le monde, alors que le monde est derrière celui qui observe le mur de la caverne, bien qu’il ne le regarde pas.  Pour lui, le monde, ce sont ces ombres qui s’agitent sur le mur. Les images des journaux télé, les articles de presse, les analyses, reportages médiatiques sont les ombres projetées sur le mur de la caverne. La réalité est autre, et se décline en des milliers de nuances, se déploie dans un tissu de complexité autrement plus important que ce qui est décrit, renvoyé sur les écrans.

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Quels qu’ils soient. Les solutions à de nombreux problèmes, sociaux, économiques, par exemple, existent, sont à portée de main, ont été décrites par des chercheurs indépendants qui ont consacré leur vie professionnelle à ces domaines. Personne ne les invite dans les médias ces chercheurs, personne n’en parle. Les ombres qui s’agitent sont plus intéressantes, visiblement. Les individus qui constituent la société, dans leur grande majorité, sont dociles. Ils regardent la télévision, parce qu’il faut regarder la télévision. C’est une obligation sociale, la télévision. Qui n’a pas de télévision, ne la regarde jamais ? Quelques individus sains d’esprit fous. Et pourtant, c’est tout de même là que se situe un début d’ouverture possible, de dialogue et de changement. En arrêtant de regarder la télévision. De regarder les ombres.

En Espagne : Podemos

Il est difficile de savoir si les médias télévisuels parlent de Podemos quand on ne les regarde pas. Mais c’est difficile à croire. La presse peut rapidement aborder le mouvement politique Podemos du bout des lèvres, comme dans un article du quotidien Le Monde de jeudi dernier. Mais de là à en faire des Une ou des ouvertures de journaux, des analyses importantes dans les grands médias, il n’y a qu’un pas. Qui n’est pas franchi. Pourtant, Podemos est le parti/mouvement politique qui est aujourd’hui en tête de tous les sondages en Espagne et pourrait bien mettre en panne la fameuse alternance droite-gauche espagnole, très similaire à la nôtre. Mais ce sont les Indignados, Podemos, pas des caciques de grands partis. Des profs de science-politiques, des militants d’Attac, bref des gens qui veulent faire muter le système espagnol vers un mieux-disant social, avec du revenu de base, de la répartition des richesses, de la sortie de l’austérité et la mise en œuvre d’une démocratie populaire réelle.

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L’Espagne est en train de tenter de créer une alternative politique crédible et pleine d’espoir. La France, elle, continue à se battre la coulpe et agiter des chiffons rouges. Observer le mouvement Podemos, trouver des alliances avec lui serait une idée séduisante pour ceux qui veulent agir dans le monde, au delà du théâtre des ombres. A moins que nous ne soyons vraiment tous devenus totalement fous et ne puissions même pas entendre, voire, s’intéresser à ce que des voisins en quête de progrès social et de libertés citoyennes sont en train d’essayer de créer ?