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Pourquoi la surveillance de masse induite par la loi sur le renseignement n’empêchera aucun attentat.

lundi 6 avril 2015 à 07:15

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(très très librement traduit de l’article de Bruce Schneier http://digg.com/2015/why-mass-surveillance-cant-wont-and-never-has-stopped-a-terrorist)

Un des arguments les plus entendus de la bouche des défenseurs de cette loi est « si nous ne la votons pas, nous serons responsables du prochain attentat ». Autrement dit « vous autres, opposants, vous faites les complices du terrorisme ».

L’argument porte, comme tous les arguments bassement populistes qui parlent aux tripes plutôt qu’à la cervelle.

Il est faux, et voici pourquoi.

Le texte prévoit de repérer des « signaux faibles », en comparant (via un algorithme tenu secret) les activités en ligne de terroristes connus avec l’activité quotidienne de l’ensemble de la population. On espère repérer ainsi ceux qui se cachent dans la masse. C’est – donc – de la surveillance de masse, mais comme (en théorie) l’algorithme n’indiquera que de potentiels terroristes, le gouvernement prétend que ce n’en est pas.

C’est comme de dire que les surveillants de nos prisons ne surveillent que les prisonniers qui déclenchent une émeute (puisque seuls ces derniers seront punis): un mensonge total.

Mais, là encore, à première vue ça semble cohérent, si on considère que tout est acceptable quand on entend lutter contre le terrorisme.

Sauf que ça ne marchera pas.

Le comportement des terroristes avant un attentat, que ce soit en ligne ou pas, est relativement facile à retracer après. C’est la raison pour laquelle les services de renseignement se retrouvent toujours sur la sellette: « il auraient dû pouvoir le prévoir, c’était évident ». Nassim Taleb, un expert en gestion du risque, appelle ça « la tendance à l’erreur narrative »: les humains aiment se raconter des histoires, et les histoires sont toujours beaucoup plus propres, prédictibles et cohérentes que la réalité.

La réalité, elle, c’est qu’aux États-Unis (qui ont voté le même genre de loi après le 11 septembre) il y a 680000 noms sur la liste de surveillance du FBI, parce que les humains ont une tendance naturelle à se comporter de façon assez étrange pour attirer l’attention d’un surveillant.

Rapporté à la population française, ce seraient environ 128000 personnes à surveiller. Quand on sait qu’il faut 20 policiers pour surveiller une personne 24/24h, il ne reste plus qu’à en embaucher 2,5 millions et résoudre le problème du chômage en même temps.

Bien sûr, un algorithme peut être mieux calibré qu’un humain: après tout Google arrive bien à tout savoir de chacun de nous, et Amazon est capable de prédire quel article nous voulons acheter. Mais 3 éléments font que ces techniques ne peuvent pas s’appliquer à la recherche des terroristes.

Le premier, et le principal, c’est le taux d’erreur. Si Amazon se trompe en nous conseillant un livre, ou si Google nous affiche une publicité sans rapport avec nos préoccupations, ça n’a aucune importance. Ça ne coûte rien à personne. Mais si l’algorithme se trompe croyant identifier un terroriste, il faudra des humains pour s’en occuper: personne ne comprendrait, après coup, que le poseur de bombe avait été repéré par la « boite noire » sans que personne ne s’en soit occupé.

Il faudra une enquête longue et fastidieuse pour s’assurer, avec une certitude totale, que la personne identifiée ne présente aucun risque. Une enquête qui mobilisera des hommes et des moyens qui ne seront pas utilisés pour à d’autres tâches, plus utiles. Chaque alerte venant du système nous fera dépenser du temps et de l’argent.

Cet algorithme là n’aura pas le droit à l’erreur: il faudra le calibrer de façon à être sûr qu’il ne relèvera que des risques réels.

Et c’est précisément ce que le deuxième élément rend impossible: chaque attaque terroriste est unique. Qui aurait pû prévoir l’attaque de Charlie ? Qui aurait pû prévoir que deux cocottes-minutes explosives étaient dans les sacs à dos d’un collégien et de son grand-frêre au marathon de Boston ? C’est justement parce que ces attentats sont inimaginables qu’ils nous choquent tant: tout l’objectif d’un terroriste, c’est d’agir de façon tellement démente que nous ne savons plus à quoi nous attendre. Ils ne reproduisent jamais les mêmes comportements.

Chaque nouveau cas ne fera qu’introduire dans l’algorithme des comportements qui ne seront jamais reproduits, et augmentera le taux d’erreur, exactement comme Amazon se met à vous proposer n’importe quoi après que vous avez passé une commande pour votre petite soeur.

Le troisième et dernier élement, c’est qu’évidemment les apprentis terroristes se cachent. Le client d’Amazon et l’utilisateur de Google agissent en pleine lumière. Ça n’a aucune importance pour Google si vous protégez votre vie privée en ligne: il vous ignorera, voilà tout. Le monde du commerce n’a que faire de ceux qui veulent s’en protéger, ce qui est exactement l’inverse de ce qui se passe dans un contexte de sécurité nationale.

L’algorithme, en surveillant tout le monde, ne surveillera que ceux qui ne s’en cacheront pas. Et les rares terroristes réels qu’il repèrera seront ceux qui auront commis tellement d’erreurs qu’ils l’auraient été tout aussi bien par une surveillance ciblée.

Aucun de ces trois éléments ne peut être corrigé: l’exploitation des données personnelle n’est tout simplement pas le bon outil pour ce boulot, ce qui signifie que la surveillance de masse qu’elle implique, et la perte de liberté afférente, n’ont aucune justification.

Malgré les milliards de dollars dépensés par la NSA dans le même type de solutions, l’attentat de Boston n’a pas pû être évité. L’un de ses auteurs était pourtant sur la liste de surveillance, tous les éléments étaient là, mais noyés dans une telle masse d’informations que ça n’a servi à rien. Le fait de demander la légalisation d’outils qui ne feront que fournir encore plus d’informations ne peut, à l’évidence, que rendre la tâche encore plus difficile.

Le pire, donc, dans tout ceci, c’est que tout l’argent et les moyens dépensés en vain, toutes les atteintes aux libertés publique que cette surveillance de masse implique, ne servent à rien d’autre qu’à nous exposer d’avantage.

#PJLrenseignement : sommes-nous dans une situation pré-révolutionnaire ?

jeudi 2 avril 2015 à 13:24
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Cazeneuve avec Clapper, le chef du renseignement américain, en février 2015. Pour parler du recrutement terroriste sur Internet (AFP)

La découverte du contenu du projet de loi pour le renseignement a stupéfait un bon nombre d’observateurs de la société française. Des défenseurs des libertés au président de la commission du contrôle des écoutes Jean-Marie Delarue, en passant par un commissaire principal honoraire de la police nationale, font connaître leur désaccord et leur inquiétude sur ce projet aux contours flous, à la possibilité de dérives importantes mais aussi par son orientation générale, qui n’est pas celle d’origine, liée aux attentats du 7 et 9 janvier 2015.

Le terrorisme brandi en février — pour justifier cet arsenal de surveillance — n’est en réalité qu’une petite partie immergée de l’iceberg du « projet renseignement » de Bernard Cazeneuve et Manuel Valls. Les « intérêts économiques et scientifiques » de la France sont inclus dans les autorisations administratives de surveillance, mais aussi « l’exécution des engagements européens et internationaux de la France ». Comme « la prévention des violences collectives de nature à porter atteinte à la paix publique ». Ce projet de loi, sans l’autorisation d’un juge et à la seule discrétion des services gouvernementaux permet donc de mettre absolument n’importe qui pour à peu près n’importe quel motif sous écoute, géolocalisation ou interception de ses communications sans aucune garantie judiciaire. Pourquoi et comment un pouvoir politique peut-il en venir à vouloir faire passer un tel projet ?

Quelque chose est en train de se passer…

L’idée que les habitants de ce pays et le pouvoir en place sont en conflit larvé est une évidence. Les sondages (74% davis défavorables), comme les résultats des urnes démontrent que la population dans sa très grande majorité rejette, avec une très grande force, la politique du pouvoir socialiste, comme son personnel. François Hollande est très certainement le président le plus détesté de tous les temps. La grogne populaire est impressionnante pour qui fait l’effort de se promener dans l’Hexagone. Le vote Front national comme l’abstention, en sont une première expression. Expression profondément reliée à plusieurs phénomènes : les reniements politiques de Hollande et les scandales à répétition liés à la corruption. Le « tous pourris » n’est plus une expression populiste réservée à une petite frange de la population, elle est partagée par le plus grand nombre.

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Ces éléments sont à mettre en relation avec la circulation et l’amplification de l’information par Internet. Tout se sait, très vite, et se transmet très rapidement. Les élites politiques ne sont plus protégées comme elles pouvaient l’être à une époque où les seuls médias décidaient ou non de faire « sortir l’info », et où un scandale, s’il ne faisait pas la une du 20h plusieurs soirs de suite, était vite enterré. La France n’est pas la seule dans cette situation, et des alliés européens ou non mettent en place eux aussi de nouveaux dispositifs sécuritaires. Tous ces dispositifs touchent au contrôle des populations, à leurs communications, et au droit à la contestation. Il se passe donc quelque chose. Mais quoi ?

La crise est mondiale, et la fin est proche ?

L’économie mondiale est sous perfusion monétaire. Les différentes politiques d’assouplissement monétaire (quantitative easing) de milliers de milliards de dollars effectuées aux USA ont à peine maintenu le système à flots durant les 4 dernières années. l’Europe vient de débuter elle aussi une politique équivalente, de plus mille milliards et sur 18 mois. Ces politiques sont des perfusions pour empêcher une crise systémique qui ne peut qu’amener à un écroulement massif de l’ensemble, et de nombreux économistes redoutent ce phénomène. Même s’il sera lent (peut-être une quinzaine d’années pour un écroulement complet), le piège à liquidités, doublé du ralentissement général des croissances de PIB des pays européens, mais aussi ailleurs, sur la planète devrait mener à une défaillance générale de l’économie capitaliste mondialisée.

trou-noir-de-dollarCes constats sont effectués au plus haut niveau politique, et des modèles d’anticipation existent, concernant entre autres les possibilités de révoltes populaires dans les pays les plus développés. La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) travaille sur ces sujets, gageons que les puissances européennes ne sont pas démunies face aux possibles scénarios de mise en cause des politiques par des populations socialement et économiquement « essorées » et n’ayant plus grand chose à perdre. C’est dans ce contexte que les lois pour la sécurité, le renseignement surviennent massivement : en Espagne (ici article en espagnol sur la loi baillon), au Royaume-Uni, aux USA et bientôt, en France. A chaque fois, si le terrorisme est prétexté, ces lois activent des nouvelles possibilités d’immixtion dans la vie privée des citoyens, de surveillance globale, d’écartement du système judiciaire dans ces procédures.

Internet est toujours au centre des lois, laissant aux services de renseignement, comme de police, toute latitude pour faire du réseau leur terrain de destruction du droit à la vie privée. La police, politique ou économique, veut à tout prix se doter de moyens techniques et légaux pour « assujettir » le réseau afin de prévenir les tentatives de contestation du système en place. Quel que soit le système, et quelles que soient les tentatives de contestation. Cette situation n’est pas du tout normale. A de nombreux niveaux, dont le politique, au premier chef.

Pré-révolutionnaire ?

La terminologie de révolution est certainement un peu galvaudée, le XXIème siècle ne fonctionne pas de la même manière que le précédent. Ce qui est par contre à peu près évident, c’est que la contestation massive du système est possible. Par qui, par quoi passera-t-elle, avec quels moyens, quand ? Tous ces éléments sont difficiles à déterminer, mais constituent par essence le fait « révolutionnaire », qui n’est jamais, au départ, organisé de façon verticale et structuré. Politiquement, il est intéressant d’observer les jonctions qui s’opèrent entre des partis aux idéologies normalement opposées, comme le Front national et le Front de gauche, ou le NPA. Avec des transferts qui s’opèrent, de celui qui ne réussit pas à performer dans les urnes vers celui qui monte. Sorti des problématique sur l’immigration, les frontières et le nationalisme, le part d’extrême droite effectue exactement les mêmes constats que ces partis à la gauche de la gauche : sur les effets de la mondialisation, de l’hypercapitalisme, de l’oligarchie en place, de la politique de Bruxelles, etc…

OligarchyCes rapprochements et ces constats ne signifient pas que le Front de gauche ou le NPA sont l’équivalent du Front national ou inversement, mais que face à la dérive technocratique et oligarchique en cours — réelle et constatée par la plupart des analystes de la chose politique — tous les courants politiques non gouvernementaux, contestataires, peuvent émettre des idées contestataires similaires, et rallier les mêmes types de soutiens. Soutiens de plus en plus nombreux et… de plus en plus remontés contre les élites.

Cet espace politisé n’est pas le seul à pouvoir monter au créneau, puisque les « quartiers défavorisés » comptant une population assez jeune, laissée pour compte (et fortement stigmatisée par les représentants de l’Eat) — pourraient chercher une issue revendicative si la situation globale continuait d’empirer. La « mode du djihad » n’est pas déconnectée de la situation politique, sociale et économique de la France. Ce phénomène a été très bien étudié…

Une partie de l’Europe est donc en mode cocotte minute, et les Etats-Unis, toujours en avance, ont montré la voie : renseignement administratif global ultra performant, surveillance massive, Etat policier, répression militaire des mouvements revendicatifs, système judiciaire hyper-punitif, analyse et influence des réseaux sociaux et confinement des classes défavorisées.

Bernard Cazeneuve et Manuel Valls savent certainement ce qu’ils font avec leur projet de loi sur le renseignement. Au final, ne serait-ce pas leur propre survie et celle du système [qui les nourrit et est de plus en plus injuste pour la population] qui seraient en jeu, plus qu’un désir de protéger qui que ce soit ?

« Atteinte grave à la paix sociale » : Cazeneuve maintient la surveillance des mouvements sociaux

jeudi 2 avril 2015 à 10:30

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Bernard Cazeneuve maintient un amendement pour le projet de loi sur le renseignement établissant la possibilité de mise sous surveillance des mouvements sociaux [pouvant porter atteinte à la paix sociale].

Cette disposition était déjà présente sous la forme de la « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ».

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La question de l’orientation du gouvernement de Manuel Valls en matière de surveillance se pose très gravement aujourd’hui, en termes de libertés publiques et de liberté d’expression. Si ce projet était [selon le gouvernement] — à l’origine — une réponse à la menace terroriste, il semble qu’aujourd’hui, il est avant toute chose un verrouillage politique et social du pays. Cette dérive, clairement établie par le ministre de l’Intérieur, est particulièrement inquiétante. La question est : de qui se méfie le plus le pouvoir politique ? Des terroristes, ou bien de sa propre population et des forces en son sein qui pourraient s’opposer à lui ?

Cazeneuve refuse d’exclure les mouvements… par LCP

Le ministre « pense aux mouvements identitaires », et se demande à voix haute « devons-nous prévenir ces actes ? ». Si Bernard Cazeneuve « pense aux identitaires » (mouvements d’extrême droite), d’autres, à sa place, penseront à « d’autres groupes contestataire », et l’idée même de « prévenir » — par la surveillance — n’est rien d’autre qu’un système policier prédictif et… politique. La contestation, d’un quelconque bord politique qu’elle soit, même quand elle « atteint la paix sociale », peut-elle être comparée au terrorisme ? Dans une société totalitaire, oui, et l’histoire le démontre. Mais dans la nôtre ?

Qu’est-ce que la paix sociale ?

Qui détermine ce qui est grave ou moins grave ?

Ah, oui… l’exécutif.

 

ALERTE : Blue Coat pourrait réaliser les boites noires du gouvernement français. #Oupas

vendredi 27 mars 2015 à 00:05

rue89-bluecoatUne pluie d’articles ces derniers jours n’a pas manqué d’interpeller la rédaction de Reflets. Un programme des auditions prévues dans le cadre du projet de loi sur le renseignement annonçait la société Blue Coat et, ce qui est passé plus inaperçu, son agence de communication : L’Agence Rumeur Publique. Allez savoir pourquoi les parlementaires voulaient entendre cette agence dans le cadre de ce projet de loi… Ceci dit, la présence de Blue Coat dans la liste des auditionnés a déclenché tweets et articles : Blue Coat pourrait bien s’occuper du Deep Packet Inspection (DPI) en France, ou, plus prosaïquement, vendre les désormais fameuses « boites noires » que le gouvernement entend placer chez les fournisseurs d’accès à Internet (FAI).  Et si ce n’était pas si simple ?

Bien entendu, l’invitation des parlementaires, et plus précisément de la Commission des Lois dont Jean-Jacques Urvoas – instigateur de ce projet de loi et de tous ceux qui confirment une dérive ultra-sécuritaire et stupide de ce gouvernement, est le président, incite à s’interroger. Pourquoi inviter une entreprise qui a été prise la main dans le sac en Syrie où elle opère la censure du Web, mais aussi en Iran, en Birmanie (on retrouve aussi des appliances Blue Coat en Chine, en Arabie saoudite, à Singapour, en Thaïlande)…? Pourquoi cette entreprise en particulier ? Réponse unanime jusqu’ici : parce qu’elle pourrait bien être celle qui installerait des boites noires chez les FAI.

Reflets connaît bien Blue Coat et inversement. Avec l’aide de Telecomix, Reflets avait publié les logs des machines Blue Coat en Syrie, mettant à jour le système de censure du Web dans ce pays et des opérations de captation d’identifiants et mots de passe par attaques de type man in the middle. Le travail conjoint de Telecomix et Reflets avait amené la presse américaine à s’emparer du sujet et tout cela avait fini par la condamnation d’un revendeur d’appliances Blue Coat et… un épisode de The Good Wife. Si, si…

lolcat-unicornSans trop s’étendre, comme nous l’avions vu pour le cas syrien, Blue Coat produit des outils très efficaces pour, dans un pays dirigé d’une main de fer, pratiquer une censure à la volée. Vous demandez la page d’accueil d’un site d’opposants politiques au régime en place ? Vous recevez au choix, une page « 404 not found », la page du parti au pouvoir, un lolcat avec des ailes et une corne de licorne…

Bien sûr, Blue Coat fait aussi du DPI. Bien sûr, comme nous l’avons dit, elle a « acheté » un accès au code source d’une société de sécurité informatique de la Frenctech qui équipe banques et ministères français. Mais le DPI nation wide n’est sans doute pas sa principale spécialité.

Et puis tout de même, à quoi ça sert que Ducros les gouvernements français de droite puis de gauche se décarcassent ? N’ont-ils pas noué des liens très étroits, c’est peu dire, avec Amesys (version Bull, puis version Bull-Advanced Systems), avec Qosmos (experte en Syrie aussi), avec EADS, avec Thales, tous à même de déployer dès demain s’il le faut, des « boites noires » très efficaces pour tuer définitivement tout concept de confidentialité des correspondances privées ?

Bref, Blue Coat intéresse sans doute plus Jean-Jacques Urvoas et ses amis parlementaires ou ministres pour ses capacités de censure blocage de contenus que pour celles de surveillance des contenus circulant dans les gros câbles des FAI.

Petit manuel [valls] de novlangue par temps de crise [démocratique]

jeudi 26 mars 2015 à 19:26

novlangue

Ce que l’on appelle « novlangue » est l’invention d’un auteur d’anticipation des années 30, Georges Orwell. Si les lecteurs ont retenu l’aspect « surveillance permanente » du roman 1984 d’Orwell, moins nombreux sont ceux qui se sont penchés sur cette problématique de la novlangue. Elle est pourtant très importante, voire plus importante que la surveillance de tous les instants exercée par « Big Brother », ce dictateur qui parle en permanence aux individus dans leur quotidien par le biais des écrans. Tout l’intérêt du concept de novlangue réside dans l’inversion sémantique des concepts, la répétition et la tournure particulière des formulations. Pour imposer aux foules, sans coercition particulière, une vision du monde et de la société qui les obligent à aller dans le sens voulu par le pouvoir en place. Le pouvoir qui se fait appeler « Big Brother », dans le roman de Georges Orwell. Ce petit manuel de novlangue actualisé n’est pas de l’anticipation, il est le reflet exact du discours politique et managérial actuel. A chacun d’en tirer les leçons qu’il souhaite.

« La liberté, c’est la surveillance »

Manuel Valls a exposé son projet de loi sur le renseignement avec une thématique forte, d’ailleurs imprimée devant son pupitre, pour être bien certain que chacun pourra retenir le message : « protéger dans le respect des libertés ». Orwell, dans  son roman 1984, avait inventé des slogans pour les ministères, qui eux-mêmes portaient des noms surprenants. Le ministère de Défense s’appelait ministère de la Paix, et les slogans régissant le monde de 1984 étaient par exemple : « La guerre c’est la paix« , ou encore « La liberté c’est l’esclavage« .

Manuel Valls a trouvé pour sa part un slogan similaire. « Protéger dans le respect des libertés ». Protéger, c’est installer des boites noires de surveillance du net, avec des algorithmes prédictifs de « comportement terroriste », ce qui revient à surveiller les communications de la population. Protéger est donc surveiller.


Mais « le respect des libertés », c’est à l’entendre, la garantie que « seuls les terroristes seront surveillés ». Répétons la phrase : les libertés seront protégées parce que seuls les terroristes seront surveillés ?

Si Manuel Valls affirme qu’il n’y aura pas de surveillance de masse, mais que son système de surveillance ne doit toucher que les terroristes, comment fait-il avec les futurs terroristes qui ne sont pas (encore) connus des services de renseignement ? A quoi sert un système de surveillance global (chez les FAI) pour surveiller des individus déjà connus pour être terroristes ? A rien. En réalité les libertés ne seront pas préservées, mais quelle protection sera assurée ?

Bref, sans novlangue : « la liberté de la vie privée, c’est d’accepter de ne plus en avoir, pour bénéficier d’une protection qui n’a aucune efficacité établie. »

La croissance c’est l’emploi

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Le point Godwin , ça c’est fait. #lhommequipointaitdudoigt

Autre slogan répété à l’envi, indiscutable, et que la population de 2015 doit faire sienne : « seule la croissance crée l’emploi ». La courbe du chômage s’inversera (sic) si la croissance du PIB est supérieure à 1,5%. La réalité est bien plus fine, ne se vérifie pas du tout partout, ni à toute époque, mais l’idée même de la novlangue est, soit d’inverser des notions, ou bien répéter des « vérités » jusqu’à qu’elles soient assimilées par les habitants. Les « charges sur les entreprises » (qui sont réalité les cotisations sociales permettant à chacun de se soigner, de bénéficier d’un minimum de protection sociale par la collectivité) empêchent les entreprises d’embaucher. Repeat after me : « Les charges sur les entreprises empêchent les entreprises d’embaucher« .

Après des décennies de cadeaux fiscaux, d’aides à l’embauche, de baisse des « charges » (voir récemment le CICE, le Pacte de responsabilité), les embauches ne sont pas plus à la hausse qu’avant. Mais cela n’a aucune importance, puisque la novlangue a martelé que c’était ainsi que les choses fonctionnaient. Extrait de discours de François Hollande pour justifier les réformes qu’il engage en « faveur de l’emploi », réformes qui exercent des pressions sur les salariés et dégradent leur protection sociale, mais offrent des avantages certains aux [grandes] entreprises :

« Le pacte de responsabilité doit s’inscrire dans un agenda pour nous projeter vers l’avenir (…), pour construire ce que sera la France dans dix ans ». « On ne construit rien de solide en ignorant le réel (…) Je préfère regarder la réalité en face« .

« Se projeter dans l’avenir, construire, ne pas ignorer le réel , regarder la réalité en face ». C’est très beau, très positif, presque poétique, mais ça ne signifie rien, comme la novlangue sait si bien le faire. Le but n’est pas de faire des chose concrètes et de les expliquer clairement, le but est d’user des mots et des concepts pour les faire rentrer dans le crâne des auditeurs, pour qu’ils soient convaincus.

 Fleur Pellerin, spécialiste en novlangue

Elle fait partie de la « dream team » de la novlangue gouvernementale (employons les mots de l’adversaire), et nul ne sait aussi bien qu’elle faire passer à peu près n’importe quoi pour quelque chose d’incompréhensible et le faire devenir presque intelligible. Un jargon managérial en réalité, qui démontre parfaitement la volonté du pouvoir en place de se mettre dans les roues de l' »hypercapitalisme » dans ce qu’il a de plus abscons : la langue.

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On ne sait même plus quelle est la question après cet extrait de réponse. Parce que « simplifier des indicateurs », « pas de priorités contradictoires entre elles », « simplifier le pilotage de l’entreprise », n’est pas précisément un langage courant et compréhensible. Surtout pour le ministère de la… Culture. Sauf si on jargonne soi-même dans des boites à cravatés. Et tous ces mots mis bout-à-bout n’ont au final, aucun sens concret. Mais ils sont une musique, celle de la novlangue, qui en met plein la vue, montre une certaine maîtrise : de quoi ? de qui ? Aucune importance, la maîtrise est celle de la démonstration de la maîtrise. Puisque quand on en est à « prétendre surveiller protéger dans le respect des libertés » avec des boites noires Internet sous contrôle des seuls services de renseignement, tout ça n’a plus aucune importance.

Un site de critique littéraire conclue ainsi, à propos de 1984, de Georges Orwell :

« Dans cette contre-utopie cinglante, Orwell propose une réflexion sur la ruine de l’homme par la confiscation de la pensée et la prolifération de la technocratie ».

Oui :  [la ruine de l’homme par] la confiscation de la pensée et la prolifération de la technocratie.

Si quelqu’un pense que nous ne sommes pas en plein dedans, qu’il lève la main.

En complément, un article Reflets sur la novlangue  : La ville sous le poids des mots