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Le roman de George O.

mercredi 2 septembre 2015 à 14:31

George-orwell-BBCEric Arthur Blair. C’était son vrai nom. Son pseudo a été choisi un peu au hasard. Au détour d’un échange de lettres avec son éditeur Leonard Moore, en 1932. A cette époque, à 29 ans, Eric est déjà journaliste, mais il veut signer des romans, et impossible de signer Blair – il répugnait à voir son vrai nom imprimé, parait-il, sans doute redoutait-il aussi les réactions de sa famille. Lettre à Moore datée du 19 novembre 1932 :

[…Q]uant aux pseudonymes, le nom que j’utilise toujours quand je vagabonde, etc., c’est P. S. Burton, mais si vous pensez qu’il ressemble à un nom qui pourrait exister, que dites-vous de
Kenneth Miles
George Orwell
H. Lewis Allways.
J’ai une préférence pour George Orwell. […]

M. Toujours aurait pu l’emporter. Va pour Orwell, en effet. Il ne ressemble à aucun autre.

Quand je me suis penché sur la vie d’Eric Blair, j’ai été surpris de ne trouver aucune trace de sa voix, sachant qu’il a travaillé à la BBC pendant la guerre. Rien, pas une trace d’enregistrement. Pas de films non plus. J’ai appris par la suite qu’en Espagne, où il est resté six mois en 1937 à se battre dans les milices du POUM (un mouvement marxiste anti-stalinien de Catalogne, allié de la CNT-FAI pendant la guerre civile), il a été blessé assez grièvement. Il a même eu très chaud. Une balle lui a traversé la gorge, à deux doigts de la carotide. Et sa voix en a, semble-t-il, été affectée.

orwellvoice-bbcmemoAucun historien n’a fait le rapprochement, mais ça mérite de le mentionner. En janvier 1943, un certain J. B. Clark, un des « contrôleurs » de la radio publique britannique, écrit une note de service au sujet d’Orwell. Il se dit « marqué » par le ton de la voix de l’écrivain, qu’il considère comme « peu attractive » et « inappropriée » aux critères de qualité de la BBC (cf document) – « I was struck by the basic unsuitability of Orwell’s voice ».  Et il recommande de le retirer de l’antenne. Finalement, Orwell démissionnera de la BBC en septembre 1943, pour terminer « La ferme des animaux ».

C’est dans un documentaire produit par la BBC, des décennies plus tard, qu’on peut entendre et voir Orwell devant une caméra. C’est bien entendu un docu-fiction, intitulé « A life in pictures ». Un comédien interprète Orwell dans des scènes reconstituées, le tout basé  sur ses déclarations et ses écrits. Ça commence par un entretien fictif, où il se présente brièvement – c’est mis en scène mais ce sont ses propres mots :

J’aime la cuisine anglaise, la bière anglaise, j’aime le vin rouge français, le vin blanc espagnol, le thé indien, le tabac fort, le feu de cheminée, la lumière des chandelles… et les chaises confortables… Je déteste les grandes villes, le bruit, les motocyclettes, la radio, les boites de conserve, le chauffage central et les meubles modernes.…

L’œuvre d’Orwell est trop souvent présentée par le petit bout de la lorgnette. On parle de lui quasiment toujours pour évoquer le père de Big Brother, et on continue de présenter son roman 1984 comme un roman d’anticipation sur la société de surveillance. On va rarement chercher plus loin. Sa peinture du totalitarisme est pourtant bien plus subtile que la description mécanique qu’il installe de son roman. Une dystopie bien plus philosophique qu’un simple ouvrage d’anticipation, où la corruption du langage, la manipulation des masses par le matraquage psychologique apporte l’essentiel du génie littéraire. Son appendice consacré au newspeak – la novlangue – est d’une grande originalité pour une œuvre romanesque, au point qu’il n’a pas été compris par tout le monde. Selon des lettres échangées à l’époque avec ses agents et éditeurs (cf Une vie en lettres, Agone, 2014 – détails plus bas), on apprend d’ailleurs qu’Orwell a du insister pour que l’éditeur américain accepte de publier cet appendice telle quelle dans la version US…

Blair n’a vécu que moins de 47 ans (25 juin 1903 – 21 janvier 1950), une vie durant laquelle sa production littéraire sera plutôt complète (22 ans). Sa boulimie d’écriture peut s’expliquer sans doute par son état de santé, qui a toujours été fragile. Sa vie est en effet rythmée par la maladie – il souffrait d’insuffisances respiratoires, ses poumons ont été mis à rude épreuve, surtout qu’il fumait énormément (plusieurs paquets par jour, et sans filtres…), jusqu’à ses derniers jours. Il fera de nombreux séjours à l’hôpital à partir de ses 26 ans, ses médecins l’enverront plusieurs fois changer d’air au Maroc, à Marrakech, et il passera les dernières années de sa vie à séjourner à Jura, une île minuscule en plein océan Atlantique, au large de l’Écosse. C’est là-bas qu’il écrira Nineteen eighty-four, jusqu’aux dernières relectures en décembre 1948 (il paraîtra en juin 1949, sept mois avant sa mort, des suites des longues complications d’une forme de tuberculose).

Orwell avait tout de l’écrivain baroudeur, un côté Albert Londres ou Joseph Kessel (qui était son contemporain). Chacune de ses expériences personnelles a alimenté ses reportages, tribunes, essais ou romans. De la Birmanie à la Catalogne, en passant par l’Angleterre prolétarienne et les tripots de Paris. C’est d’ailleurs suite à sa première hospitalisation, en 1929 à l’hôpital Cochin, qu’il en tirera un essai, intitulé simplement How the Poor Dies (mais publié beaucoup plus tard, en 1946). Sur cette période, c’est plutôt son récit Down and Out in Paris (Dans la dèche à Paris et à Londres), paru en 1933, qui a été le plus marqué cette époque.

Burmese_daysSon premier véritable roman, que j’ai découvert tout récemment, est le plus saisissant – Burmese Days publié en 1934 (Histoire Birmane, Ivréa – paru aussi en poche chez 10/18).

C’est sans doute en écrivant ce récit qu’il a décidé de changer de patronyme, car il s’imprègne de sa propre expérience. Il a été, pendant cinq ans (1922-27), officier dans la police impériale de Sa Majesté en Birmanie, à l’époque une simple région des Indes britanniques. Assez surprenant, voire choquant, pour cet homme qui a cultivé longtemps des idées libertaires! Son père était un de ces petits fonctionnaires dévoués qui émargeait à l’Indian Civil Service, la machine coloniale britannique d’extrême-orient. Orwell est né en Birmanie mais a passé toute son enfance en Angleterre, dans un milieu petit bourgeois puritain et très ennuyeux (il décrivait ironiquement son milieu social comme « lower-upper-middle class »). A 19 ans, il décide – ou est incité par son père, peu importe – de partir aux Indes pour servir dans la police impériale. Cela aura eu au moins le mérite de le dégoûter de l’ordre impérial, et c’est ce qui a déclenché son besoin d’écrire.

Son roman birman décrit avec une noirceur et un réalisme glaçant comment le complexe de supériorité des anglais était, en soi, devenu une prison, une caste à part entière, où les sujets de la couronne, dans leur petits clubs minables interdits aux indigènes – qu’ils soient domestiques, serveurs ou magistrats – s’enfermaient eux-mêmes dans une vie arrogante et mortifère. Sa description des relations hypocrites qui s’établissaient dans les colonies – ce qui devait ressembler aux comptoirs français de l’époque – dresse un tableau sinistre et implacable de la domination impérialiste. Un roman trop méconnu…

unevieenlettresJe n’ai jamais lu de biographies d’Orwell, il y en eu peu d’ailleurs. Orwell avait donné des instructions pour qu’aucune histoire de sa vie ne soit publiée. Sonia Brownell, sa veuve – sa seconde épouse, qui se maria avec lui alors qu’il était presque mourant, sa première (Eileen) ayant succombé avant lui en 1945 – résistera longtemps pour que cette promesse soit exaucée. Jusqu’à ce qu’elle décide de confier ses archives à un professeur de sciences politiques, Bernard Crick, qui publiera l’ouvrage en 1980 (George Orwell: A Life).

Une manière d’en savoir autant, si ce n’est plus, sur la vie d’Eric Blair, est de se plonger dans un ouvrage paru l’an dernier aux éditions Agone, Une vie en lettres (traduit de A life in letters, Peter Davison, 2010). Un livre construit comme un récit  biographique, à travers sa propre correspondance, mais aussi celle de sa femme Eileen et d’amis proches – à partir de 1930 (il existe donc très peu de traces de lettres de sa vie en Birmanie, notamment).

A propos de sa blessure de la guerre d’Espagne, il fera cette confidence quelques années plus tard:

« Je suis plutôt content d’avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal. Ce que j’ai vu en Espagne ne m’a pas rendu cynique, mais me fait penser que notre avenir est assez sombre. Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste exactement comme ils se sont laissés duper par ce qu’on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre ils iront droit dans la gueule du loup. »

C’est en lisant ces quelques trois cent lettres – dont à peu près les deux-tiers sont inédites en français – que l’on s’imprègne du personnage, et que l’on découvre ses nombreuses contradictions. Comme, par exemple, le rapport qu’il entretenait avec l’impérialisme, le patriotisme et le pacifisme, notions sur lesquelles il ne sera pas toujours droit dans ses bottes. La réalité de la guerre lui fera adopter une attitude « pragmatique », qui n’ont pas du tout été acceptées dans les cercles de la gauche radicale anglaise qu’il n’a pourtant cessé de fréquenter.

Il était partisan de a guerre car il redoutait en effet la menace sérieuse que représentait l’empire japonais sur la stabilité démocratique des Indes britanniques. C’est d’ailleurs dans le service « overseas » (outre-mer) qu’il officia à la BBC, rejoignant l’équipe de propagande officielle du gouvernement (même s’il anima également sur les ondes des émissions littéraires et culturelles, adaptant des classiques pour produire des « dramatiques » qui étaient fort appréciées). A noter que Eileen travaillait pendant la guerre au service de la censure du ministère de l’Information. Dans 1984, le héros W. Smith est un employé zélé du ministère de la Vérité (« Minitrue »), chargé de révisionnisme historique en falsifiant les archives du seul quotidien de la dictature. Orwell s’est engagé pour partir combatte, mais il était trop malade. Il a alors rejoint la Home Guard, sorte de service de réserve civile créé au début du conflit. Dans le documentaire scénarisé de la BBC, on le voit par exemple donner des conseils du maniement des armes (grenades, fusils…), pour apprendre à chaque citoyen de se défendre en cas d’invasion allemande…

Son engagement en Espagne pendant la guerre civile explique aussi cela – il passera de longs mois sur le front, dans les tranchées, même si ces moments furent plus ennuyeux que dangereux, selon de nombreuses lettres et la description qu’il en fit dans son incroyable récit Hommage à la Catalogne. Il militait, disait-il, pour un « patriotisme révolutionnaire », une formule qui sonne comme un oxymore aujourd’hui mais qui lui permettait de différencier patriotisme et nationalisme… Il prétendait en effet qu’une fois la guerre terminée, la cohésion des « gens ordinaires » (la common decency, un des piliers de la pensée politique d’Orwell) dans l’adversité pourrait servir d’étincelle à l’esprit révolutionnaire du prolétariat anglais (lire ce billet qui résume bien cette question). Et il pensait que la Home Guard pouvait même constituer une sorte de « milice populaire révolutionnaire ».

[sa carte de presse en 1943 – source]

 

Pour apprécier la vie d’Eric Blair à travers ses correspondances, je vous invite à écouter deux émissions diffusées sur Radio Libertaire en mars et avril dernier (dans la bien nommée Les Amis d’Orwell). La première reproduit des extraits d’une rencontre dans laquelle interviennent le directeur de collection d’Agone, Jean-Jacques Rosat – orwellophile convaincu, philosophe au Collège de France – et le traducteur de l’ouvrage, Bernard Hoepffner. A noter la lecture d’une lettre qu’Orwell envoie à un éditeur inconnu, dans laquelle il se lance dans un récit biographique inédit (à écouter à partir de 6’30). A la fin, anecdotique mais touchante: une lettre qu’Orwell envoie en avril 1946 à Anne Popham, une femme qu’il tente de séduire (après la mort d’Eileen), lui proposant de devenir « la veuve d’un homme de lettres » – se sachant malade et condamné (1h23’30). Finalement, c’est une certaine Sonia Brownell qui acceptera cette transaction étonnante …

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Dans le second volet Jean-Jacques Rosat se penche sur la pensée politique d’Orwell, le parcours de cette pensée politique, pour aborder à peu près l’essentiel de sa vie littéraire. (Un peu plus long, 2 heures d’écoute).

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Pour aller plus loin:

Edward Snowden : did we fail ?

jeudi 27 août 2015 à 18:39

edward-snowdenI’m sitting here in the middle of nowhere. The sea surrounds me. There is this deep blue sky above. I have no Internet connection. No land-line. There is only my mobile phone. No data. This is like the desert. Except it’s an island. With lots of water all around it. And suddenly, I realize how much we failed. I can avoid privacy intrusions here. I can try. They can see where I am as I use my mobile. They are still partially blind while I’m not using the data. But the mechanics of the dragnet, the surveillance system is still out there. Nothing has really changed. What did we achieve? Tons of papers about the Snowden files later, so many newspapers involved, so many horrible things revealed. Brought to the public knowledge. Things that are so bluntly privacy violations, attacks against what democracy should be… And still… Nothing happened. Where the fuck did we fail?

But did we fail? Journalists and newspapers reported about the dragnet. Edward Snowden stood against what he felt was an abomination. His life was destroyed as many others’ were before. Old uncle Sam doesn’t like people publicly stating what he does.

Don’t say the CIA is working with narcos. Don’t say the CIA is arming some mujahideens in Afghanistan who will eventually turn against America. Don’t tell anyone America legalized torture. Don’t tell the public that the USA has always been supporting ultra-rightists in South America. Don’t say that the USA has been spying on everybody for years, getting in your computer, stealing your nude selfies.

Or else…

So what did go wrong?

Maybe we only need look into a mirror if we are looking for the culprits.

We the people did nothing. Any massive protest around the globe?

Did anyone wonder why nothing changes when the president and the Administration changes? Why we had torture, deportations, illegal imprisonments, with George Bush and why we still have a huge worldwide intrusive and disruptive dragnet in place, working around the clock with Barack Obama? Did anyone ask for a real change?

Did anyone destroy his Facebook, or Gmail account? Shred it’s Instagram, account?

Was any politician held accountable? Any trial against the Bush Administration? Even coming from an international organization? Didn’t Richard Nixon resign after the Watergate? What did Barack Obama do after we learned what Edward Snowden told us? Nothing…

We fucking need a massive bowel disruptor before it’s too late…

spiders-bowel-disruptor

Quelques clés du totalitarisme post-moderne

dimanche 23 août 2015 à 08:03

yep-yep

Lorsque vos dernières bribes d’autonomie individuelle vous auront été retirées [pour votre bien et celui de tous], il sera trop tard pour venir vous indigner et réclamer un retour en arrière. La société dans laquelle vous êtes plongé est une société totalitaire, bien que vous ne le sachiez pas et que — probablement — vous ne vous en rendiez pas vraiment compte. La raison principale de votre ignorance, au sujet du totalitarisme exercé quotidiennement par cette société — et dans laquelle vous vivez — est que vous êtes un acteur clef de ce totalitarisme. Bien entendu, cette affirmation vous révulse et vous semble inacceptable. Regardons ce qu’il en est…

Boucle rétroactive du citoyen 2.0

La majorité des citoyens n’aime pas [trop] la liberté. Particulièrement celle d’autrui. Fondamentalement, la liberté d’autrui est un affront, telle une aiguille plantée dans le corps débile des vies modernes et esclaves, fondées sur la pensée creuse. La liberté est pourtant là, à bout de bras, mais son exercice requiert quelques changements que peu d’entre vous effectue. Le premier exercice de la liberté est de refuser toute intrusion par l’image et le son des programmes télévisuels. Ces programmes sont un des piliers du totalitarisme post-moderne. Des piliers, il y en a 5, comme dans l’islam, (et comme dans tous les dogmes des religions monothéismes, même si leur nombre fluctue) :

— La propagande tu regarderas, écouteras et digèreras

— Des produits industriels tu consommeras

— Les puissants tu contesteras

— Ton impuissance tu constateras

— Ton indignation [sur le réseau] tu délivreras

Wayward-Pines

Les deux premiers piliers sont des fondamentaux, les trois suivants sont avant tout des conséquences, une sorte de deuxième voie permettant au totalitarisme de se légitimer. Qui, en effet, accepterait d’être à ce point contraint, pressé, obligé, limité dans une société humaine, sans avoir le moindre espoir, une seule possibilité de se défendre ? La contestation, l’indignation, mêlées au constat d’impuissance sont les clés du totalitarisme post-moderne. Sans eux, la propagande et la consommation ne pourraient pas fonctionner : chaque esclave a besoin de penser et croire qu’il n’en est pas un, qu’il peut lutter contre ces phénomènes et changer les choses. Avec, à chaque fois qu’il tente de se rebeller, un constat amer : l’impuissance. Mais l’espoir d’y arriver la prochaine fois, ou sur la durée, persiste. Alors, pourquoi  ne pas retourner devant les écrans, acheter quelques babioles et recommencer, tout en s’indignant de l’ensemble ?

Bétail humain et Olympe moderne

creepy-house

Une infime partie de l’humanité — quelques milliers d’individus — possèdent la quasi totalité des ressources financières de la planète. C’est une première dans l’histoire. Le mode de vie de ces nouveaux dieux de l’Olympe est sans commune mesure avec le reste, au point qu’ils ne se considèrent même plus comme faisant partie de ce qui est nommé humanité. Ils ne mangent pas, ne se déplacent pas, ne se logent pas, ne se vêtissent pas comme les 99,9% des autres être humains. Leur pouvoir est immense, au point que les structures financières — les consortiums — qu’ils possèdent, sont en mesure de dicter leurs lois aux Etats, étant devenues puis puissantes que ceux-ci. Pour ces individus, les êtres humains sont devenus du bétail. Ils fournissent massivement l’alimentation industrielle de mauvaise qualité à ce même bétail afin de maximiser leurs profits, tout comme les vêtements confectionnés à la chaîne par des esclaves modernes, les appareils technologiques de distraction, et même les contenus des programmes : la totalité des besoins humains est couverte par cette poignée d’individus à la tête de quelques centaines de consortiums.

Le monde comme terrain de jeu

Le totalitarisme post-moderne est en passe de devenir la clef de voute des sociétés humaines. Le monde, dans sa globalité, est voué à se plier aux exigences des nouveaux dieux de l’Olympe, qui — rappelons le — n’ont de pouvoir que celui qui leur est offert par les populations fortement consommatrices de leurs biens et services. Le grand terrain de jeu du monde leur appartient, et les dernières barrières permettant aux superstructures financières de finir de s’emparer pleinement des sociétés humaines sans entraves sont en cours de sauter : TTP, TTIP, TISA, sont en cours de validation.

Il ne restera absolument plus aucune restriction à l’appétit des dieux, qui finiront de verrouiller leur grand terrain de jeu. Leur but ultime ? L’immortalité physique et la continuation à travers les âges de leur domination sans partage. Il n’y a aucune raison qu’ils n’y parviennent pas avec un bétail aussi docile, qui leur mange dans la main. Particulièrement dans les pays les plus riches.

Des grains de sable existent pourtant

wayward_pines_one_road

Ce que ne peuvent maîtriser les maîtres des consortiums est réduit et pourtant excessivement puissant. Le premier grain de sable est technologique. La pieuvre mondiale activée par les nouveaux dieux de l’Olympe s’appuie sur la technologie numérique. Des groupes de très haute compétence technologique sont en mesure de porter des coups sévères aux consortiums, et l’ont déjà fait. Les attraper est presque impossible, leur pouvoir de nuisance est bien plus grand que ce que le bétail humain ne l’imagine.

Le deuxième grain de sable est ontologique : le totalitarisme post-moderne demande le consentement des individus. Etre au monde autrement que dans le sens qui nourrit les consortiums est une arme qu’ils ne peuvent parer. Ne pas [ou presque pas] consommer leurs produits, ne pas regarder leurs images, exister dans la plus grande autonomie possible face à leurs produits, services et volontés.

Le totalitarisme post-moderne est vaste, complexe, en pleine expansion, et pourtant il ne tient qu’au bétail de s’en préserver. S’il accepte de prendre conscience de son existence…

 

Bluetouff, lâche tout de suite cette boite de Ricoré !

vendredi 21 août 2015 à 16:21
Photo by Next-Up

Photo by Next-Up

Deux semaines après avoir reçu la notification de mon amende (payable 2 mois avant que je la reçoive avant poursuite) pour une condamnation portant sur l’article 323-3-1 du code pénal (sans préalablement avoir été notifié d’une mise en cause) qui dispose :

Le fait, sans motif légitime, notamment de recherche ou de sécurité informatique, d’importer, de détenir, d’offrir, de céder ou de mettre à disposition un équipement, un instrument, un programme informatique ou toute donnée conçus ou spécialement adaptés pour commettre une ou plusieurs des infractions prévues par les articles 323-1 à 323-3 est puni des peines prévues respectivement pour l’infraction elle-même ou pour l’infraction la plus sévèrement réprimée.

J’ai finalement reçu ce jour les Minutes du Greffe qui confirment ce que je vous expliquais dans cet article.

Update voici le jugement

3

Récapitulons

En 2011 je publie un script sur un de mes blogs, que l’on retrouve facilement dans Gogleuh, et j’en explique par ailleurs la motivation à cet endroit.

Capture d’écran 2015-08-24 à 11.25.56

Je suis cité comme prévenu (pas prévenu) par le Procureur de la République le 1er avril 2014 (sinon c’est moins drôle).

Le 4 novembre 2014 je suis jugé et condamné sans même avoir été notifié d’une mise en cause, enfin plutôt si, j’ai été notifié « à Parquet », le problème étant qu’étonnamment, je n’habite pas à « Parquet ». Mais il semble que ce soit parfaitement légal… Évidemment, je n’ai donc pas pu me présenter à mon jugement vu que je n’en avais pas même eu vent, je n’ai donc pas pu me défendre. Mais peu importe.

Début août 2015, je découvre cette affaire.

Pourquoi et comment ?

Les Minutes juridiques sont assez intéressantes :

1° Il n’y a pas de partie civile, donc pas de victime ;

2° Il semblerait que pour la justice, j’étais SDF en 2014, alors que la même justice me trouvait bien pour l’autre affaire qui me visait à cette même période ;

3° L’action est menée par le Procureur de la République (l’État) ;

4° On me reproche « d’importer, de détenir, d’offrir, de céder ou de mettre à disposition un équipement, un instrument, un programme informatique ou toute donnée conçus ou spécialement adaptés pour commettre une ou plusieurs des infractions prévues par les articles 323-1 à 323-3 » SANS MOTIF LEGITIME ! Les Minutes Juridiques pointent cet article (et oui, quel affreux enfoiré ce Bluetouff).

5° Si vous prenez le train en marche, mon métier, c’est la réalisation de tests d’intrusions, et mon activité annexe, l’écriture d’articles portant principalement sur Internet et la sécurité. Accessoirement, je forme aussi des gens à ces outils « à double usage » que sont les outils de chiffrement et d’anonymisation, parfois dans le cadre de missions de « coopération » (genre le truc officiel avec un .gouv.fr à la fin).

Ça fait mot compte double ça ?

Ça fait mot compte double ça ?

Keskidi ?

Si ce jugement est confirmé, est-ce que ça veut dire que je n’ai par exemple plus le droit de détenir des outils qui me servent aussi bien dans le cadre de mon activité professionnelle tournant autour de l’infosec que celle de presse ? D’ailleurs, le jugement ne me dit pas si j’aurais encore le droit de boire de la Ricorée, puisque c’est un équipement qui est spécialement adapté pour commettre une ou plusieurs des infractions prévues par les articles 323-1 à 323-3.

… Blasé.

Cordialement, votre cyberterroriste préféré, aka Abou Buntu

Trop tard.

mardi 18 août 2015 à 17:58

Emilie_Pitoiset_Vous_arrivez_trop_tard_Chelles_2012_original_largeHors du format « corporate » du billet de blog sur le site du projet, j’essaie ici d’apporter l’éclairage du projet Caliopen sur le milieu du logiciel libre, aujourd’hui en France.

Lancer, de nos jours, en France, un projet de logiciel libre, n’est pas chose facile.

D’abord pour toutes les raisons habituelles: difficulté de trouver les ressources nécessaires, les partenaires, le financement… C’est vrai de tous les projets, dans tous les domaines.

Ensuite, étrangement, alors qu’on s’attendrait plutôt – au moins à de la bienveillance – sinon à du soutien de la « communauté » geek, celle-ci s’avère en réalité très critique, souvent négative, et généralement fort peu accueillante. Non qu’elle se désintéresse du projet: ce que j’ai ressenti pour Caliopen relève plutôt d’un très fort esprit de concurrence (y compris et surtout de la part de ceux qui n’ont ni les moyens ni l’ambition de relever le défi).

Je ne voudrais pas faire une règle de mon cas pour autant, et il est très probable que je sois largement responsable de cet état de fait: Caliopen était à la base – et volontairement – un projet assez flou. J’ai choisi de demander aux gens ce qu’ils attendaient d’un outil moderne de correspondance privée plutôt que de me lancer directement, puis j’ai de nouveau préféré passer du temps sur le design avant qu’aucune ligne de code ne soit écrite: forcément ça rend la communication plus difficile.

Il n’empêche qu’il suffit de voir le nombre de projets relevant du même domaine, ayant les mêmes objectifs, et peu ou prou la même interface pour prendre la mesure du problème (les exemples abondent: je ne compte plus les outils de domotique qu’on m’a proposé d’essayer, même après que j’ai commencé à en utiliser un).

Concurrence libre et non faussée

Chacun voit midi à sa porte.

Alors même que – parce qu’un projet de logiciel libre se heurtera toujours au moins aux murs de l’argent, de la bonne volonté, de la maîtrise d’oeuvre et j’en passe – il est si difficile de réaliser de bonnes choses dans ce domaine, au lieu de trouver des synergies et de travailler ensemble à des causes communes, chacun semble choisir de faire dans son coin un produit qu’il considère comme le meilleur possible, utilisant la meilleure techno, le bon langage informatique, la bonne méthodologie…

Et c’est également le cas de mon propre projet, Caliopen, évidemment.

Dès le départ, alors même que le projet n’en était qu’à l’ébauche la plus légère, je faisais déjà face à des comparaisons avec tel webmail à la mode (Caliopen n’est pas un webmail), tel système de remplacement du mail (Caliopen n’est pas un remplaçant de l’email), et à des critiques plus ou moins justifiée sur le manque de sécurité inhérent à ce que je voulais réaliser (Caliopen n’est pas un outil de sécurité, c’est un outil permettant d’avantage de sécurité: ce n’est pas la même chose) et sur mes choix techniques (non, Caliopen n’est pas spécifiquement prévu pour de l’autohébergement, et il y a de bonnes raisons pour ça).

J’ignore si tous les projets dont je parle – et qui se retrouvent à se concurrencer plutôt qu’à partager le boulot – ont fait face au même genre de tir de barrage, mais il est certain que toutes ces critiques n’incitent pas vraiment à la coopération, mais surtout au repli sur soi.

Et la pire de toutes les critiques, parce que la plus démotivante, n’a jamais cessé de me poursuivre jusqu’à ce jour: « C’est trop tard ».

Non Johnny, il n’est pas trop tard

D’abord parce qu’il aurait fallu se lancer au moment des révélations d’Edward Snowden, et que ma façon de travailler n’était pas raccord avec la publicité faite autour de cette affaire.

Ensuite parce que ceux qui avaient surfé sur la 1ère vague avaient sorti des produits et qu’il était inutile d’en faire d’autres.

Enfin parce que les gros s’y mettaient, et que si Apple et Google promettent du chiffrement partout, il ne sert à rien de proposer autre chose.

Pas facile de rester motivé. Et j’ai eu des périodes de doute. Mais, sur la durée, ça m’a surtout convaincu qu’au delà des difficultés inhérentes, je devais prouver à tous les sceptiques qu’ils avaient tort: il n’est pas trop tard.

D’abord parce qu’aucune des motivations qui étaient les miennes au départ n’ont reçu de réponse concrète depuis.

Non, inventer un nouveau protocole de messagerie pour initié ne peut pas répondre au fait que les États surveillent la totalité des communications. Aucune réponse uniquement technique ne peut y répondre: il faut a minima et en parallèle faire en sorte que le grand public prenne vraiment conscience des enjeux de la disparition de sa vie privée, et ça ne se fera pas en restant dans un « entre-nous », même le plus sécurisé au monde.

Non, les messageries chiffrées du type ProtonMail (qu’elles soient à base de logiciel libre ou non) ne relève pas de la problématique que Caliopen cherche à résoudre, parce que ce type de solution ne s’adresse qu’à des utilisateurs convaincus, qui seront toujours trop peu nombreux pour limiter la surveillance de masse ¹. Et d’autant moins quand ces solutions ne concernent que le courrier électronique quand la surveillance s’étend beaucoup plus largement à toute la correspondance privée, y compris et surtout à celle qui passe via les réseaux sociaux.

Et non, trois fois non, je n’ai aucune confiance dans les GAFAMs pour protéger la vie privée, non seulement parce que rien ne garantit que leur bonne volonté actuelle sera pérennisée si ça devait mettre en péril leur rentabilité, mais surtout parce qu’étant de nature hégémonique ils n’offriront jamais de solution pour les échanges entrant ou sortant de leurs propres réseaux. Sans parler de leurs modèles économiques qui sont, justement, pour le moins antagonistes de la vie privée.

Alors non, il n’est pas « trop tard » pour Caliopen. Beaucoup de travail reste à faire, et je suis le premier à me plaindre de notre lenteur même si j’en suis pour beaucoup responsable, mais nous avançons, et je suis convaincu que ce projet est plus que jamais nécessaire et utile.

Partage interdit

Mais au delà de ça, le constat de la très faible coopération qui existe dans le petit monde du logiciel libre reste patent. Nous aurions pu, et nous aurions dû, trouver des synergies avec d’autres projets, plus ou moins proches. Nous aurions pu, et nous avons essayé malgré nos faibles compétences en langues, chercher de l’aide au delà des frontières nationales (il faudrait un autre article rien que pour parler de l’enfermement français dans un monde des nouvelles technologies dominé par l’anglais). Et nous aurions dû mieux partager et convaincre du bien fondé de notre projet pour attirer d’avantage de bonnes volontés (et pour celà il n’est pas non plus trop tard).

C’est un vrai problème, et une belle ironie, que justement dans ce tout petit monde dont le maître mot est « partage » la concurrence soit si rude. Et à ce problème là, Caliopen n’apporte aucune réponse.

LC.

1Tant qu’il y aura un milliard de comptes Gmail face aux centaines de milliers de comptes ouverts chez Protonmail et consorts, ces derniers continueront d’échanger très majoritairement de manière non sécurisée.