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Capitalisme de prédation : le chantage comme mode de gouvernance

dimanche 20 décembre 2015 à 17:18

cac40

Depuis 2008, le monde de l’économie réelle est plongé dans une situation inextricable, aux contours inquiétants. Cette situation est appelée « crise ». Les pays moteurs de croissance et leurs institutions financières affirment vouloir endiguer une cascade de phénomènes — potentiellement systémiques — pouvant écrouler le système économique mondialisé. Sans succès. La machine est grippée : les méthodes de relance sont contreproductives. Pourtant, la finance continue à très bien se porter. Le « petit monde » de l’économie libérale ne va pas du tout mal.
La gouvernance économique actuelle continue donc d’étrangler la majorité des populations des pays développés. La volonté des gouvernants est-elle véritablement de permettre un redressement économique tendant vers le plein emploi, un amoindrissement des inégalités, ou bien de maintenir le modèle actuel à tout prix ?

Statu-quo du modèle

Le capitalisme moderne et mondialisé, mis en place depuis une vingtaine d’années en grande partie par le biais de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale, est basé sur quelques principes simples, déclarés — par ceux qui l’ont mis en en place — comme incontournables. Le but affiché est « d’améliorer l’efficacité économique », donc d’accroitre les richesses, et par là même, le confort et la protection des populations. Ces grands principes ont été renouvelés à chaque round de l’OMC au cours des années 1990 : baisse des barrières douanières, dérégulations du plus grand nombre de secteurs de production, privatisation des entreprises d’Etat ou des services publics considérés comme non rentables, dérégulation financière, avec pour conséquence l’abolition des cadres de protections bancaires et la permission implicite de constitutions de monopoles.
Ce modèle économique, basé sur le laisser-faire, la libre circulation des capitaux et l’auto-régulation des marchés, a mené au retrait des Etats en tant qu’arbitres et acteurs majeurs de la gouvernance économique, puis par ricochet, sociale, et finalement, politique. Ce modèle n’est libéral que sur le droit international des entreprises et de la finance mondialisée. Il n’offre des libertés qu’aux flux financiers, aux multinationales, et au final, aux possesseurs de capitaux, à l’échelle d’une planète.
Si des réglementations sont mises en place — au sein de l’Union européenne par exemple — elles ne peuvent pour autant, en aucune manière, aller contre les grands principes établis du modèle libéral en question : la libre-concurrence, la liberté de circulation des capitaux, et l’interdiction d’ingérence des Etats au sein de ces phénomènes. Le modèle économique actuel — libéral et mondialisé — est donc dans une sorte de statu-quo, un consensus entre les grandes puissances, maintenu tel qu’il est, à l’aide des institutions supra-nationales que sont le FMI, l’OMC (et son tribunal), la Banque mondiale, et par effets de bord, avec l’ONU et ses diverses émanations.

Du libéralisme mondialisé au capitalisme de prédation planétaire

Ce modèle libéral et mondialisé mis en place depuis le milieu des années 90 a atteint son apogée en 2007. Les économies développées tournaient à plein à régime, les USA en tête, poussées par le développement des pays émergents, la Chine en premier. Mais cette apogée [particulièrement au sein des sociétés occidentales] n’était pas causée par le simple développement de l’économie réelle, de la production, et du simple accroissement des échanges de biens et services. Ce pic dans la mondialisation était avant tout soutenu par le crédit bancaire. Via des produits financiers complexes, opaques, et vendus dans des proportions jusque là inconnues.
La crise des « Subprimes », déclenchée par des banques Etatsuniennes s’est répandue sur la planète financière, puis bancaire, avec pour conséquence la volatilisation de milliers de milliards de dollars virtuels, entièrement créés par la sphère des marchés financiers. La chute inédite d’un des fleurons des « méta-banques », Lehman Brothers, a fait craindre un effet domino, aussitôt contré par des décisions politiques concertées… de renflouements des groupes financiers au bord du gouffre… par l’argent des Etats, donc de l’argent public.

Le système libéral produit des « règles » qu’il ne suit plus quand il atteint ses propres limites : les fleurons privés de ce système privatisent les bénéfices au détriment des salariés, mais acceptent l’argent public pour les sauver de la banqueroute, dès qu’ils l’estiment nécessaire. Privatisation des bénéfices, collectivisation des pertes.

Malgré 7 années de croissance économique presque nulle, voire de périodes de récessions pour certains Etats, des millions de personnes mises au chômage, les entreprises géantes de la finance internationale, les marchés financiers et leurs fonds d’investissements se portent toujours très bien aujourd’hui. L’économie réelle, elle, est atone, si l’on se positionne uniquement du côté des petite et des moyennes entreprises (non mondialisées), des artisans, et des salariés.

La réalité est pourtant toute autre que celle analysée par les experts de l’économie libérale, puisqu’en réalité, le capitalisme de prédation s’est développé de façon massive, et pratique ce qu’il sait faire le mieux : le chantage.

Engranger le maximum de bénéfices puis faire du chantage en prétextant la crise

Sans pompe à crédit très forte, le système capitaliste libéralisé — particulièrement depuis 2008 — s’écroule. Les grandes puissances qui l’activent le savent très bien, d’où la mise en place de politiques monétaires accommodantes et « non-conventionnelles » via leurs banques centrales : les quantitative easing, (« assouplissement monétaire »). En langage clair : des lignes de crédits colossales aux banques à des taux proches de zéro en échange d’obligations d’Etat. Les Etats-Unis ont ainsi injecté près de 6000 milliards de dollars depuis 2008, le Japon fait de même depuis les années 2000, et la Banque Centrale européenne suit le mouvement depuis près d’un an.

Ces politiques maintiennent la finance internationales à flots, mais incite à la spéculation et n’oblige en rien à relancer le secteur privé par des prêts à l’investissement ou à la consommation. Si les banques et les investisseurs craignent d’investir, l’argent à beau couler à flots, mieux vaut placer ces emprunts à taux préférentiels dans des produits financiers très rentables et basés sur la spéculation. Ce qu’ils font.

Les multinationales étendent leur business sur des secteurs hautement rentables, le plus souvent monopolistiques (ou par ententes sur  les prix entre « concurrents ») vendus sur la planète entière et adossés à d’autres, purement financiers. Filiales, paradis fiscaux, optimisation et évasion fiscale, multi-activités monopolistiques, les « géantes » sont en pleine forme. Mais comme les finances des Etats, elles, se portent mal — puisque les rentrées fiscales sont faibles de par le ralentissement de l’économie réelle — ainsi que les citoyens qui les constituent, il est alors intéressant pour ces entreprises mondialisée de venir pratiquer un chantage très utile et récurent : l’abaissement des protections sociales. Pour quelles raisons affichées ? Préserver des emplois entièrement conditionnés à un phénomène : la compétitivité.

La maximisation des profits est au cœur du système du capitalisme de prédation. L’objectif avéré et permanent des acteurs de ce système n’est rien d’autre que celui d’abaisser les coûts, produire et vendre le plus possible en augmentant les marges bénéficiaires afin d’offrir les dividendes les plus élevés à leurs actionnaires. A n’importe quel prix : la fin justifie les moyens.

L’économie capitaliste, nationale, elle, a besoin en permanence d’accroitre la richesse globale produite pour maintenir ses dépenses publiques et les différentes protections sociales des habitants qui constituent les Etats. Cette économie voit donc les profits du secteur privé mondialisé augmenter, et les rentrées fiscales étatiques, baisser.

Ce phénomène, en réalité ne gêne absolument pas le capitalisme de prédation, ni les dirigeants politiques du capitalisme national, au contraire. Le cas de l’usine Smart et son référendum interne pour changer le droit du travail est à ce titre très parlant :

smart-referndum

Le groupe à la tête de cette usine demande à ses salariés d’accepter de modifier leur contrat de travail afin de travailler plus d’heures sans augmentation de salaire et perdre des acquis sociaux issus de la réduction du temps de travail (jours de RTT). L’entreprise prédatrice Daimler contourne la représentation syndicale — et la loi du pays qui l’accueille — en effectuant un référendum interne, avec la menace de délocaliser l’usine dans un pays de l’Est si les employés n’acceptaient pas cette nouvelle règle de la durée de travail.

Les nombreux soutiens du système libéral mondialisé défendent le chantage de la multinationale, comme à leur habitude, par le principe de la compétitivité, et l’obligation de rentabilité que doit avoir Daimler. Le seul problème avec cette approche, est que Daimler est ultra-bénéficiaire en 2015 :

daimler

Daimler était aussi ultra-bénéficiaire en 2014 :

daimler-2014

La classe dirigeante des prédateurs

Les discours des dirigeants politiques, économiques et médiatiques sur la nécessité de créer de l’emploi, de faire baisser le chômage ne sont là que pour une seule chose : laisser croire que la paupérisation des populations par la faiblesse de l’économie réelle serait de leur ressort et les préoccuperaient. La réalité est toute autre, puisque ces dirigeants ont parfaitement vérifié — de façon plutôt stupéfiante — depuis 2008, qu’il était parfaitement possible de continuer sur la même voie, sans aucun problème particulier pour les maîtres du système, les marchés financiers et leurs soldats, les multinationales. Les salaires des grands patrons français et de leurs cadres continuent d’augmenter de façon indécente, les ténors des médias continuent de parader [sur les écrans les ondes et les pages des journaux] et s’engraissent de leurs analyses bien huilées : cette « crise », entretenue, gérée, est du pain béni pour eux tous, qui continuent de s’enrichir et augmentent leur confort.

Les modèles monopolistiques prédateurs sont en pleine expansion : médias possédés à plus de 80% par quelques grands patrons du CAC 40, système de réservations hôtelière en ligne entre les mains d’une seul entreprise, VTC, énergie, manuels scolaires, gestion de l’eau, des autoroutes, médicaments, grande distribution, télécommunications, tous engrangent des bénéfices massifs en évitant soigneusement de se blesser mutuellement — quand ce pourrait être le cas — et pratiquent allègrement la prédation économique.

Les dirigeants des structures privées de prédations sortent des mêmes écoles et proviennent des mêmes milieux socio-économiques que les élites politiques, élites vite recasées chez leurs amis du privé quand elles perdent des élections ou un poste dans la « fonction publique ». Les prédateurs s’échangent leurs cartes de visite, fréquentent les mêmes hôtels et restaurants de luxe, cachent leurs économies dans les mêmes paradis fiscaux et partagent les mêmes bénéfices. En espèces sonnantes et trébuchantes ou en avantages et privilèges, quand la discrétion le nécessite pour éviter les rares attaques sur les conflits d’intérêts ou le détournement de bien sociaux qui peuvent parfois survenir.

Il est ainsi très difficile de croire que ces politiques et règles économiques libérales ont été créées en dépit du bon sens, qu’elles seraient le fruit d’erreurs d’analyses de la part des dirigeants. Elles sont au contraire une méthode parfaite pour mettre en coupe la planète et maintenir ainsi les populations dans une situation de vassalité permanente. Les prédateurs ont compris qu’entretenir la crainte, la peur, et exercer le chantage fonctionnait parfaitement pour leur permettre de continuer à exercer ce qu’ils savent mieux le faire : la prédation.

 

La Guerre de la Crypto n’aura pas lieu, mais ça risque de piquer quand même

jeudi 17 décembre 2015 à 14:53

Machine de LorenzVous revenez de trois semaines de congés dans la ceinture de Kuiper. Vacances bien méritées, cela va sans dire. Mais là-bas, outre le fait que vous avez du vous cailler fichtrement les meules, la troigé ne passe pas très bien. Niveau actualités, vous êtes donc en session de rattrapage. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’entre les élections régionales qui poudroient, l’état d’urgence qui flamboie, et la COP21 qui merdoie, l’actualité récente est plutôt chargée. Il est un sujet qui revient régulièrement dans des articles de presse ici ou là. Difficile d’accès pour le profane, assez mal comprise de la plupart des journalistes, la cryptographie est associée de manière quasiment systématique à son usage, réel ou supposé, par les terroristes ou les criminels.

Entre les années 90 et le début des années 2000, la progressive démocratisation de l’ordinateur personnel, le développement du réseau Internet et du commerce électronique, ont naturellement créé un appel d’air pour une cryptographie civile plus libre. Elle était auparavant l’apanage des militaires. Aux États-unis et jusqu’au milieu des années 2000, les partisans de cette cryptographie libérée et le gouvernement se sont affrontés, notamment sur le terrain juridique. Même si les libertés civiles ont été évoquées, c’est principalement l’argument économique qui a prévalu. Les restrictions sur l’utilisation de la cryptographie et son exportation hors USA ont été en grande partie levées. En France, la Loi de Confiance sur l’Économie Numérique a rendu légale l’utilisation de la cryptographie en 2004. Les révélations de Snowden en 2013 ont ensuite déplacé le débat du terrain économique à celui de la vie privée. De ce fait, on pensait la cryptographie relativement protégée des tentations politiques de reprendre ce qui avait été concédé. Bien que l’on ait eu de temps en temps un petit rototo anti-chiffrement, les Crypto Wars semblaient globalement gagnées.

Diabolisation

Depuis les attentats de janvier 2015, on a vu de régulières déclarations d’officiels remettant en question les technologies de cryptographie (ou de « cryptage », comme d’aucuns se plaisent à l’appeler). De la part des services de renseignement, des forces de l’ordre, ou de certains magistrats, ce n’est guère surprenant. Un email de Robert S. Litt (un juriste de la communauté du renseignement US), fuité en août 2015, illustre assez bien cette stratégie opportuniste : « bien que l’environnement législatif soit vraiment hostile aujourd’hui, cela pourrait changer dans le cas d’une attaque terroriste ou d’un événement criminel où l’on pourrait démontrer que le chiffrement a gêné les autorités« . Ça vous rappelle quelque chose ? Ce qui ne laisse pas d’étonner, ce sont les nombreux articles de presse qui relayent ces communiqués sans distanciation. Certains journalistes font preuve d’une franche hostilité envers la cryptographie.

En général, ceux-là sont d’ailleurs à peu près contre tout ce qui touche de près ou de loin à Internet, « zone de non droit« , et exploitent sans retenue tout élément permettant d’alimenter leur biais de confirmation. Mais parmi tous les autres – et c’est heureusement la majorité, je crois – rares sont ceux qui disposent d’un recul suffisant sur les questions techniques en général et la cryptographie en particulier. Trop d’entre eux relayent encore, sans trop se poser de questions, les déclarations officielles qui la diabolisent avec plus ou moins de finesse. La pression monte et beaucoup sont ceux qui, parmi les défenseurs des libertés, redoutent ainsi une nouvelle guerre de la crypto. Les terribles attaques de novembre ont encore amplifié le phénomène et à chaque nouveau papier qui paraît depuis un mois, où à chaque nouveau texte de loi annoncé, on se surprend à adresser des prières silencieuses à Saint Isidore.

Arguing

Le fait que les terroristes et autres criminels utilisent des moyens de chiffrement ne devrait pas nous surprendre. Il utilisent des véhicules, des crayons à papier, des talkies-walkies ou le téléphone. Mais personne n’a jamais songé à interdire l’une de ces technologies-là. Le chiffrement, si.

Pourtant, il ne permet pas aux terroristes de se cacher, pas plus que son absence ne les empêcheraient de communiquer discrètement. Au lieu d’essayer d’adapter les pratiques des forces de l’ordre à la technologie, on fait l’inverse. Comme le dit Mike McDonnell, ancien patron de la NSA :

Technology will advance, and you can’t stop it. Learn how to deal with it.

Mais du côté des officiels et du politique, qu’il s’agisse de la France, des États-Unis ou du Royaume-Uni, c’est quasiment toujours la même rengaine. La vie privée est, selon ceux-là, un privilège individuel, là où la sécurité est une garantie collective. Impossible donc d’améliorer la seconde sans tailler allègrement dans la première. Comme nous vivons une époque dangereuse, vous serez bien sympa de vous la jouer un peu moins égoïste. Après tout, vous n’avez pas grand chose à cacher. Et puis on ne regardera pas, c’est promis. Alors qu’avec toute votre vie privée partout, là, on va être bien emmerdés pour attraper les méchants qui se planquent dans les coins les plus sombres de la cryptographie.

Phillip Rogaway, dans un excellent papier, The Moral Character of Cryptographic Work, résume bien cette rhétorique et son élément clé, la peur : « peur du crime, peur de perdre la protection de vos parents, et même peur du noir« . Du FUD, quoi. Il contredit, à juste titre, l’idée que la vie privée serait un bien individuel quand il s’agit avant tout d’un bien social. Il conteste également la dichotomie entre vie privée et sécurité dans la mesure où, je cite, « la vie privée améliore autant la sécurité qu’elle ne se frotte à elle ». La surveillance est, elle, « un instrument de pouvoir » :

Bien qu’elle n’ait rien de nouveau, les changements technologiques ont donné aux gouvernements et grandes entreprises une capacité sans précédent d’observer les communications et les déplacements de chacun. (…) La surveillance tendra à rendre les gens uniformes, conformes et sans profondeur. Elle contrecarrera ou inversera le progrès social. Dans un monde où l’on est constamment observé, il n’y a de place ni pour l’exploration personnelle, ni pour la remise en question des normes sociales. (…) La cryptographie offre au moins un peu d’espoir. Grâce à elle, on peut se créer un espace hors de portée du pouvoir.

À la base de la cryptographie, on trouve tout un tas de petits éléments mathématiques, les primitives cryptographiques, qui sont combinés pour constituer des systèmes cryptographiques plus complexes. Ce sont ces derniers qui permettent de chiffrer, signer ou vérifier des fichiers, des messages ou des échanges. Ces systèmes cryptographiques sont à leur tour intégrés dans des systèmes et applications informatiques ayant des vocations très variées, mais qui s’appuient tous sur les mêmes primitives et systèmes cryptographiques. On ne peut fragiliser ces composants élémentaires sans dégrader la sécurité de tous les systèmes qui les utilisent. Cela a pris un bon bout de temps, mais même les plus anti-crypto semblent finalement avoir percuté que la cryptographie, c’est tout ou rien. On ne peut pas ordonner qu’elle se mette, d’un coup de baguette législative magique, à fonctionner dans certains cas et pas dans d’autres. Les différentes variantes de portes dérobées cryptographiques, qui visent à donner aux états des sortes de « super-clés » permettant de déchiffrer ce qu’ils veulent, sont inapplicables et posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent, pour peu qu’elle soient souhaitables. Pour ces différentes raisons, on peut donc supposer que la cryptographie en tant que telle ne sera pas remise en question, en tout cas pas frontalement.

Les Selfies et la cryptographie…

Si sur le plan mathématique et technique, il n’y a qu’une seule cryptographie, il est cependant possible d’effectuer une classification en tenant compte de ses finalités, comme le propose Arvind Narayanan. La crypto-for-security, d’une part, vise strictement à garantir la sécurité informatique. Elle protège par exemple les transactions bancaires, le trafic aérien, les cartes de paiement, l’e-commerce ou Facebook. Elle ne pose guère de problèmes.

La crypto-for-privacy, si elle vise également à plus de sécurité, a une portée beaucoup plus large, sur des aspects sociaux et politiques notamment. Elle permet de résister aux régimes autoritaires et, dans les régimes démocratiques, autorise plus de transparence en contribuant au fonctionnement d’organisations comme Wikileaks ou en aidant les journalistes à protéger leurs sources. C’est elle qui nous permet d’échanger idées, opinions et selfies dans une relative intimité. Alors que de plus en plus d’activités sont transférées en ligne, c’est cette crypto-for-privacy qui protége d’une surveillance envahissante, accorde (ou pourrait accorder) une vie privée à peu près équivalente à celle dont nous jouissons dans le monde réel. C’est elle qui permet de contourner la censure. En résumé, elle équilibre les pouvoirs.

Les primitives et systèmes cryptographiques sont selon toute probabilité à l’abri du législateur. Mais ce dernier pourrait tout à fait, particulièrement en cas d’accord transnational, contraindre la cryptographie et freiner son développement en visant certaines finalités particulières relatives à la vie privée. À voir la pression qui s’accentue de jour en jour sur les fournisseurs de services, la place de plus en plus grande que prend le sujet dans les médias, cela nous pend sous les narines. Bien sûr, ces mesures seraient contournées par les plus habiles techniquement. Elles seraient en revanche tout à fait opérantes sur la masse.

La guerre de la crypto n’aura sans doute pas lieu. Celle de la vie privée, rien n’est moins sûr.

Politique : les journalistes-vedette et valets du pouvoir sont-ils un danger démocratique ?

mercredi 9 décembre 2015 à 10:47

Pour comprendre comment les journalistes peuvent — depuis des décennies — conforter les pouvoirs en place et permettre ainsi la continuation du système politique, économique, le documentaire « Les nouveaux chiens de garde » est indispensable. Chacun peut le visionner pour se faire une idée.

Au quotidien, dans des médias (de service public dans cet exemple), l’asservissement des journalistes au personnel politique perdure, comme ce matin, lors de l’émission « Interactiv » sur France Inter dans laquelle était invité Nicolas Sarkozy. (L’ensemble de l’émission peut être écouté sur le site de la radio).

L’ancien chef de l’Etat était interrogé par un auditeur qui voulait savoir s’il ne se sentait pas un peu responsable du chaos actuel en Libye, et au delà, suite à sa décision de bombarder ce pays. La réponse de Nicolas Sarkozy est stupéfiante, puisque celui-ci explique que « Kadhafi était un dictateur cruel et inhumain qui avait déclaré… en 2006…qu’il ferait couler des rivières de sang ». Extrait.

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L’ancien président continue en justifiant ensuite l’intervention libyenne de … 2011, sur cette base. Sauf qu’en 2007, soit un an après les déclarations de Kadhafi que Sarkozy condamne — et prend pour prétexte à sa décision de bombarder le pays du dictateur — il reçoit le « dictateur cruel et inhumain » en grandes pompes à l’Elysée.

Autour de la table, il y a Bernard Guetta, Patrick Cohen et Thomas Legrand. Deux sont des journalistes politiques. L’un est spécialisé en géopolitique. Aucun d’entre eux ne relève l’énormité émise par Sarkozy. Aucun de ces journalistes ne demande à Sarkozy pourquoi, si en 2006 Kadhafi était un dictateur atroce qu’il fallait détruire, ce même Sarkozy fera de Kadhafi son grand ami, un an plus tard.

Les journalistes ont une grande part de responsabilité dans la monté des populismes avec ce types de pratiques. Ils détruisent le journalisme, son indépendance supposée, et démontrent par là-même leur asservissement aux puissants.

Ce matin, c’est un nouveau coup de boutoir qui a été donné à l’équilibre des pouvoirs, avec en prime, une aide massive aux populistes.

Ne remercions pas Patrick Cohen, Bernard Guetta et Thomas Legrand, ces valets des politiques qui jouent « à faire les journalistes ».

Marion Maréchal-Le Pen : une certaine idée de la politique

mardi 8 décembre 2015 à 20:08

Sans commentaires…

[édit du 9/12 à 11H19, suite à certains commentaires : Attention cette vidéo date de 2010, et elle est juste amusante (selon l’auteur du billet) de par la réaction de la candidate, à l’époque. Cette vidéo a donc fait rire l’auteur, vous n’êtes pas obligé de faire de même. C’est une archive qui montre quelque chose de quelqu’un, une candidate politique, et chacun peut en tirer la leçon qu’il veut… ou pas. Bisous à tous :-)]

P.S : Le smiley est un moyen moderne de démontrer que l’auteur est content et s’amuse. Il est un artifice journalistique indispensable à l’attention des masses qui ne sauraient pas toujours bien ce que signifient les documents publiés. Il y a des clowns à Reflets. C’est aussi ça, le gonzo-journalisme.

Fin de la société de consommation : le FN, un passage obligé ?

mardi 8 décembre 2015 à 09:41

conso-bonheurIl y a différentes manières d’analyser le résultat du premier tour des élections régionales de 2015.
La première consiste à appliquer le filtre du 20ème siècle qui estime que la montée des partis populistes est causée par de mauvaises politiques des partis de gouvernement et une peur d’une partie de la population. Ces peurs sont toujours les mêmes : la peur de l’étranger, de l’insécurité, du chômage, etc. L’autre analyse, plus large, basée sur la prise en compte des grandes mutations du XXIème siècle ne mène pas du tout aux mêmes constats. Ni aux mêmes réponses politiques. Pourquoi ? Parce que la société de consommation est devenue le seul ciment qui lie les habitants des pays riches, et qu’elle arrive à sa fin.

Un monde qui mute

La principale différence entre l’élection présidentielle de 2002 et les régionales de 2015 réside dans des phénomènes très importants qui forment une mutation de société majeure. Cette mutation n’est absolument pas prise en compte par les représentants politiques, qui continuent à appliquer des vieilles méthodes, et répondent aux problèmes avec des discours caduques.

En 2002, la Chine rentrait tout juste dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et n’avait pas encore modifié massivement la donne économique mondiale. Le réseau Internet était un outil sympathique pour les jeunes et les passionnés, moins de 20% de la population française y avait accès. Le monde commençait à subir quelques coups de boutoir, avec les attentats du World Trade Center, l’éclatement de la bulle Internet, mais les fondements de la société des 30 glorieuses étaient encore bien ancrés : croissance économique, production industrielle, protection sociale, et surtout, consommation. La seconde guerre d’Irak avec l’engrenage pervers sur les conflits inter-religieux au Moyen-Orient n’avait pas encore eu lieu.

La société moderne occidentale est assise sur un concept central qui détermine l’ensemble de ses équilibres et de sa capacité à maintenir ses fondamentaux. Ce concept est la consommation. La consommation est depuis les années 50, et surtout les années 80 en France, le ciment collectif, politique des nations développées. C’est par elle que tous les progrès ont pu se réaliser : amélioration de la santé et de l’espérance de vie, facilité de déplacement, progrès du confort quotidien des masses, amélioration des communications, etc…

La France est une société de consommation. Ce qui donne de « l’espoir » à la plupart de ses habitants (et que les responsables politiques promettent toujours) est cette « chose » : la consommation. Tout est d’ailleurs organisé autour de ce concept, au point que les publicités télévisuelles sont le programme principal des chaînes, entrecoupé par quelques émissions ou journaux, et non l’inverse. Le marketing est devenu une « science » et la capacité de la population à sortir du cycle argent-achat-contentement-argent-achat-contentement (boucle) est excessivement basse.

Malgré des changements radicaux dans le système économique et social survenus depuis 2008, la consommation reste le seul projet individuel et collectif qui réunit les habitants des pays développés.

Métro/voiture-boulot-TV/Facebook-Twitter-dodo

Quand un pays habitué à fonctionner — massivement depuis plus de 30 ans — par et pour la consommation à outrance, se retrouve en forte perte de vitesse économique, ce sont les fondations mêmes du système qui vacillent. En 2015, la société de consommation n’est pas arrêtée, loin de là, et les Français continuent à consommer. Mais moins bien. Avec plus de difficultés, et pour une partie grandissante de la population — ayant subi de plein fouet la libéralisation financière des 15 dernières années — en en étant plus ou moins écarté.

Les 5 millionsde chômeurs, les 2,4 millions de RSA, les 500 000 intérimaires, les millions de précaires, les 20 millions de Français qui ne payent pas d’impôts sur le revenu parce qu’ils ne gagnent pas assez, doivent faire en permanence des choix cornéliens : assurer le minimum vital et se priver de la consommation du « contentement », ou… des deux, au moins partiellement.

Alors que tous les fondamentaux économiques ont muté, avec des gouvernements qui ont décidé de suivre le mouvement libéral et mondialisé qui veut que les investissements publics doivent se réduire au profit de la financiarisation de tous les pans de l’économie menant à la maximisation des profits, la population est incitée à continuer à fonctionner de la même manière qu’au siècle dernier.

Métro ou voiture, boulot ou chômage, télévision couplée aux réseaux sociaux (les RS : équivalent du café du coin, en moins perturbateur pour le système politique), et dodo. Recommencer le lendemain, jusqu’aux deux jours de repos, pour les plus favorisés.

Cette boucle un peu infernale n’a pas posé problème durant plusieurs décennies, puisqu’en échange de cet « effort », le consommateur français pouvait… consommer. Partir en vacances 2 ou 3 semaines, et sans être très fortuné, pouvoir même voyager à l’étranger. Se « vider la tête » devant la TV était — et est toujours — la règle, mais auparavant, les produits proposés à l’achat dans le poste pouvaient être achetés, dès le lendemain. Ce n’est plus le cas, pour une grande part des téléspectateurs. La frustration et le décalage entre réalité vécue et rêve en 16/9 inaccessible devient perturbante.

La société de consommation se meurt

La population ne sait pas toujours ce qui est en jeu, mais le sent, et réagit, avec le seul outil qu’elle pense avoir : le vote. L’émotionnel dirige en premier lieu les personnes qui n’ont plus de repères, se sentent perdus, sur la brèche, en danger. Celles qui n’envisagent le monde qu’à travers le bruit de fond du spectacle en boucle du marketing télévisuel.

Il est désormais établi que la crise de 2008 n’était pas simplement une crise financière qui aurait basculé en crise des liquidités bancaire puis en crise de la dette souveraine. Le monde a basculé, et les fondements de la société de consommation sont en train de s’écrouler. Sachant que ceux qui tentent de maintenir — à haut niveau politique ou économique — cette société de consommation, sont les mêmes qui la pillent et accentuent ses injustices dans une sorte de dernier sursaut.

La participation de la Chine au système capitaliste mondialisé —  fulgurante  — l’a menée, malgré son organisation politique autoritaire, à muter vers une société de consommation, équivalente à celles des nations développées. La Chine est en grande difficulté aujourd’hui. Economiquement, socialement, « l’atelier du monde » subit lui aussi les conséquences de la financiarisation, du chaos boursier mondial et des limites de l’économie dérégulée. Les injections de liquidités du gouvernement chinois, comme celles des Etats-unis entre 2008 et 2014, de la Banque Centrale européenne depuis janvier dernier, si elles calment temporairement le chaos en cours, ne permettent pas de retrouver la fluidité des échanges et la croissance économique attendue. Le moteur de l’économie mondiale est en train de caler. Le principe de la société de consommation avec.

L’hypertrophie politique comme réponse au malaise ?

Le modèle occidental de la consommation de masse, en cours d’écroulement, révèle — de manière stupéfiante — sa propre vacuité. L’espace de réunion entre les individus constituant la société n’étant désormais plus rien d’autre qu’une succession d’images commentées à l’infini, ou de commentaires énervés du spectacle télé par réseaux sociaux interposés — devenus désormais objets de frustration et non plus de fascination — la majorité des téléspectateurs-consommateurs français cherchent à savoir comment ils pourraient recouvrer les anciennes sensations de tranquillité et de contentement.

Les politiques en place, qui ont alterné depuis 30 ans, leur tiennent les mêmes discours (le plus souvent vérifiés comme mensongers), tentent de leur faire croire qu’en continuant dans le même sens, les choses reviendront en ordre. En résumé : chacun pourra de nouveau se « vider la tête » devant son poste, et acheter les objets et services qui créent le contentement.

Sauf que cela ne surviendra pas. Et chacun ou presque le sait. Ne reste alors qu’une voie dans l’esprit des Français, celle du vote. Le vote de la frustration, du rejet, de la croyance aux forces nationales, de la création d’ennemis intérieurs, du retour aux fondamentaux de l’ancien monde : celui où la promesse de s’enrichir pour participer à la grande compétition est réelle, où les bons citoyens travailleurs étaient gagnants et pouvaient profiter de leur dur labeur.

Les valeurs de perpétuation de la société de consommation sont massivement contenues dans le discours du Front National. Le Front National ne parle que de ça à ses électeurs. Avec des boucs émissaires sur les causes de la lente chute de cette société mythique, bien entendu : les politiques de gouvernement, l’Europe, l’euro, les grands patrons, les étrangers envahisseurs et les populations issues de l’immigration.

Quand un peuple a peur de perdre la seule chose qui le réunit, l’hypertrophie politique survient toujours. La réponse électorale est toujours la même, elle va vers ceux qui promettent de « tout changer » pour offrir un retour à une gloire passée. La seule chose intéressante, qui reste à vérifier pour 2017, est le taux d’abstention élevé : la moitié des électeurs inscrits (plus les 8% de non-inscrits) renvoient un message fort, celui de ne plus être preneurs du système en place.

La société de consommation se meurt, et quand elle coulera de façon plus profonde, par impossibilité chronique de continuer d’offrir conséquemment, ou parce quelle aura du mal à être alimentée, il sera certainement temps de chercher un autre système de gouvernance et surtout : de vivre ensemble.

Mener des troupeaux de moutons hypnotisés à l’abattoir ne demande pas beaucoup d’effort.

Arrêter d’être un mouton hypnotisé qui passe son temps à brouter l’herbe imposée par le berger et se dresser sur ses jambes pour vivre sa vie, est plus compliqué.