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Ethiopie : le révélateur de l’éthique de Hacking Team

Thursday 9 July 2015 à 01:00

wpid-pr04a111213photo03L’éthique d’un vendeur d’armes, soient-elles numériques, est toujours un sujet de discussion sans fin. Depuis sa naissance, Reflets s’oppose vigoureusement, à grand coups d’articles, à la longue liste de ces commerçants d’un genre nouveau. Les raisons sont variées, mais on peut en citer quelques unes. La première est que de tels outils ont tendance à détruire les concepts de base de la Démocratie. Ces armes sont utilisées pour espionner les opposants dans les pays fâchés avec les Droits de l’Homme, avec une puissance jamais atteinte jusqu’ici. Mais tout ça, ce sont des concepts qui s’appuient sur une éthique. Et cette éthique là n’est visiblement pas partagée par Hacking Team. L’accès aux mails des salariés de l’entreprise italienne permet de se faire une idée de ce qu’est l’éthique qu’elle vante à tour de bras. Lorsqu’un journaliste interroge l’inénarrable Eric Rabe (chargé des relations avec la presse), il répond invariablement la même chose. En résumé : nous vendons à des pays ou des forces de l’ordre, nous respectons la loi, si nos outils sont mal utilisés, par exemple pour espionner des opposants politiques, nous avons une procédure pour mettre fin au contrat. Laissant ainsi croire que l’entreprise le ferait par éthique, pour que ses produits ne servent pas à violer les Droits de l’Homme.

En fait il n’en est rien. Et un échange de mails que nous allons vous exposer ci-dessous le démontre.

Le 9 mars 2015, Citizen Lab publie une étude sur l’usage des armes de Hacking Team par l’Ethiopie. Le réquisitoire est salé. Ce pays a utilisé le Remote Control System (RCS) de Hacking Team pour espionner un journaliste aux Etats-Unis. Et selon Citizen Lab, Hacking Team a continué de vendre son spyware à l’Éthiopie, bien après que cette affaire soit révélée.

Mauvaise image et risques de procès

Le 19 mars 2015, la discussion s’engage au sein de Hacking Team. Sont-ils abasourdis par le mauvais usage de leur outil de la part de l’Ethiopie ? Oui. Mais pas pour les mêmes raisons que Citizen Lab. Il le sont parce que c’est dangereux pour leur business. Cela donne une mauvaise image de leur produit qui a été repéré par les défenseurs des Droits de l’Homme et cela pose un risque judiciaire.

ethiopie

Mieux, l’équipe de Hacking Team se lamente. Ces Éthiopiens sont vraiment des buses en technique et ont tout fait foirer… Il faut soit arrêter le contrat, soit les prendre par la main et les aider à mieux réaliser leurs opérations d’espionnage… A aucun moment, un intervenant n’évoque l’utilisation indue de ces armes. Ce n’est pas une bavure sur un plan humain (l’espionnage d’un journaliste opposant), c’est une bavure technique.

Voici donc l’échange (en anglais). Le début de la discussion se trouve en fin d’échange. La dernière réponse est au début. Elle vient de Eric Rabe :

Whether guilty of “human rights abuses,” a client like this gives us not only operational exposure that could negatively impact future sales, but also legal exposure. (FinFisher right now is the subject of a legal case in Pakistan.)  So option #1 provides the most protection for H.T.  We would at least have the defense that, once aware of the behavior, we moved to stop it.  While option 2 might be possible, it is hard for me to see how we could be assured of  successful outcome.  Especially true since this is now a second case of their ineptitude, so they remain worrisome.

Eric

On Mar 20, 2015, at 1:43 PM, Giancarlo Russo <g.russo@hackingteam.com> wrote:

I spoke with Eric and I had a brief discussion with David this morning.

here the two only options that we consider viable: let me say that we all agree on the problem created by the client and it also seems that from a legal point of view they are compliant with their own law. So I would like to have also your feedback on both alternatives:

1) Stop to serve the client.
In this case we should carefully motivate the decision, basically because their maintenance contract is not expired yet.
We can tackle the discussion mentioning both (a) the export control rules and the request of clarification from authority (it could be a true consequence in the near future and we will probably need to submit a specific authorization requests); (b) misuse of the software that exposed our product. The misuses might also be considered a violation of the license but also of existing relevant law and regulation (of course we should seek for legal advice).

2) Propose a meeting to the client in order to evaluate different options of cooperation
Basically we should evaluate if we are willing to serve them based on a different agreement, that is, in other word, a mandatory local assistance (with a local FTE Support selected by us) in order to supervise any operations and avoid the type of gross tech misconduct they performed. We should basically review each single attack scenario in order to ensure that they are not modifying any security setting of the infrastructure (e.g. Firewall configuration) and any attack strategy (email, ecc).

Of course this is just a proposal and option (2) requires additional internal discussion and a face to face meeting with the client in case we will proceed in this way.

What is your opinion?

Giancarlo

On 3/20/2015 1:13 PM, Eric Rabe wrote:
Giancarlo and I discussed this in Dubai.  He can relay my view more completely, but I believe that essentially Daniele is on the right track here.  In addition to any view of the allegations and       claims of the C.L. report, this use of our software poses a danger to the business.

Eric

On Mar 19, 2015, at 4:03 PM, Daniele Milan <d.milan@hackingteam.com> wrote:

Dear all,

I’m receiving ongoing pressure from the E. client to resume the relationship that came to an halt after the CitizenLab/HRW reports.
I think that we all agree that we should interrupt any business with them due to the recurring media exposure and resulting technical issues.
Their reckless and clumsy usage of our solution caused us enough damage. What’s worst is that we can be sure that if we allow them to continue, more will come.

I would like to have your opinion on this and eventually on how to communicate this decision both with the customer and the media, if appropriate.

Thanks,
Daniele


Daniele Milan
Operations Manager

HackingTeam
Milan Singapore WashingtonDC
www.hackingteam.com

email: d.milan@hackingteam.com
mobile: + 39 334 6221194
phone:  +39 02 29060603

Giancarlo Russo
COO

Hacking Team
Milan Singapore Washington DC
www.hackingteam.com

email: g.russo@hackingteam.com
mobile: +39 3288139385
phone: +39 02 29060603

Hacking Team vendait son système de contrôle à distance Galileo à Area Spa en 2014

Thursday 9 July 2015 à 00:19

Bachar-al-Assad-550x366Si tous les clients d’Hacking Team ne sont pas forcément des pourris, on a quand même l’impression que tous les pourris du monde de l’insécurité informatique se sont donnés rendez-vous dans le carnet d’adresses de la société italienne… et parmi eux, Area Spa.

Remember Asfador

Area Spa, c’est une entreprise qui ne vous dit peut être rien. Mais à nous, elle nous parle très bien puisqu’il s’agit de la société qui pilotait le consortium dans lequel nous avons retrouvé une entreprise de chez nous, Qosmos, et une entreprise allemande, Utimaco, qui s’apprêtait à vendre à la Syrie de Bachar Al Assad un système de surveillance de masse des communications, le projet Asfador.

« We don’t have anything to hide about what we are doing and we don’t think that there is any evidence in this 400GB of data that we have violated any laws and I would even go so far as to argue that there is no evidence that we have behaved in anything but a completely ethical way, »

Hacking Team, qui se vantait donc pas plus tard qu’aujourd’hui d’avoir respecté la loi et d’être d’un point de vue éthique bien dans ses baskets, vendait en mars 2014 sa solution Galileo (système de prise de contrôle à distance), aux mêmes zozos d’Area Spa pour la modique somme de 430 000€… comme ça décontracté du gland. Peut-être n’ont ils pas identifié qu’Area Spa était un client « à risque ».

areafact

Donc non seulement Area Spa continue le commerce d’armes électroniques bien qu’ils se soient fait prendre la main dans le pot de confiture en vendant des équipements destinés à écraser les opposants politiques de Bachar Al Assad au début de la révolution syrienne, mais en plus, les voici aidés par Hacking Team, parce que la surveillance passive de masse c’est bien, mais l’intrusion pour une surveillance active, dans certains cas, c’est vachement mieux, par exemple pour cibler de l’opposant ou du journaliste soudanais, jordanien, kazakh (…) un peu trop parano.

Et puis après tout, devons nous être surpris que de parfaits salopards soient les premiers acheteurs de saloperies ?

Devons nous être surpris qu’en Italie, comme en France, comme en Allemagne… les autorités laissent faire, ou mieux… les accompagnent ?

Hacking Team : ce qu’il advint des approches françaises…

Wednesday 8 July 2015 à 23:56

MOIJusqu’ici, nous n’avions pas trouvé de documents ou d’emails dans la masse de documents disponibles sur ce qu’étaient advenues les approches du ministère de la défense et de l’Intérieur.

C’est chose faite.

Le 15 juin 2015, Philippe Vinci, qui a mené les approches avec Emanuele Levi, écrit un résumé de la situation après le salon ISS de Prague :

On France GIC / MOI:
4 persons attended the Demo session. Discussion after the demo with Head of GIC department.
The new Law in France passed in the Parliament. Now needs to be voted in the Senate.
Next step is to do a private demo / more technical in Paris or Milan.
Also interested in SSL decryptor with their provider (Aqsacom probably).

Nous savons donc désormais que quatre représentants français, dont un haut responsable du Groupement Interministériel de Contrôle, ont eu droit à la démo privée proposée avant le salon. Ils ont donc donné suite à l’invitation de Hacking Team marquant ainsi à nouveau leur intérêt pour ces armes numériques.

Visiblement, tout le monde attendait que le vote du projet de Loi renseignement soit acté au Sénat, ce qui est chose faite.

L’intérêt français ne faiblit pas puisque d’autres rencontres pour des démonstrations sont prévues. Enfin, les français ont montré un intérêt pour l’offre de déchiffrement de SSL.

On n’arrête pas le progrès…

Un gestionnaire de fonds d’investissement parisien aux petits soins pour Hacking Team

Wednesday 8 July 2015 à 16:51

360Petite surprise au détour de quelques documents contenus dans le volume de données liées au piratage de Hacking Team : un nom revient souvent. Celui d’Emanuele Levi. Co-dirigeant du fonds d’investissement 360 Capital Partners et membre fondateur de l’association France Digitale, on se demande à première vue ce qu’il allait faire dans cette galère. D’autant que Hacking Team ne figure pas au portefeuille de 360 Capital Partners. Lors des rencontres entre le vendeur d’armes numériques et les officiels français du ministère de l’Intérieur, Emanuele Levi est présent physiquement, il travaille en amont pour la mise en place des rendez-vous. La question lui a été posée hier sur Twitter. Surprise, il n’a aucun lien avec Hacking Team.

360-no-links

Il y a bien longtemps, Guillermito avait l’habitude de prévenir ses interlocuteurs sur Usenet lorsqu’ils s’engageaient sur une mauvaise pente : « attention, dans 7 paragraphes, vous allez être ridicule ».

Prenons acte, Hacking Team ne fait pas partie du portefeuille de 360 Capital Partners. L’entreprise italienne ne figure d’ailleurs pas sur la page de 360 Capital Partners listant les investissements du fonds. Quant à un travail de consultant… Cela va être plus complexe. Attention, à ce stade, il ne reste que 6 paragraphes…

Le nom d’Emanuele Levi apparaît à l’occasion de la réunion au ministère de l’Intérieur français :

MOI

Mais pas seulement. Comme le relevait Reflets hier, Emanuele Levi a aussi proposé une stratégie à Hacking Team pour « discréditer » les documents publiés par Wikileaks qui la concernaient. Jusque là, difficile de parler de « consulting » habituel. Accrochez vos ceintures, il y a mieux. Lorsque le conseil d’administration de Hacking Team est convoqué, Emanuele Levi est le premier dans la liste des destinataires :conseil-administration

Est-il membre du conseil d’administration ? Mystère. En tout état de cause, il a plein d’idées pour l’avenir de l’entreprise et il est appelé à les donner :

plan-leviLa stratégie financière de Hacking Team est donc visiblement au coeur de ses préoccupations. Et le boss de Hacking Team lui en est reconnaissant, au point de l’appeler « mon pote » lorsqu’il décide de suivre le compte Twitter de la société.

twitter-leviQuand il ne s’abonne pas au fil Twitter du vendeur d’armes numériques, Emanuele Levi se propose de réactiver des contacts à la DGSE et à la DGSI qu’il avait « déjà rencontré » pour le compte de Hacking Team. C’est une histoire qui dure…

DGSE-DGSI-LeviNous sommes au septième paragraphe… Des interactions de ce type entre Emanuele Levi et Hacking Team, il y en a tellement, qu’il serait impossible de tout lire en si peu de temps. Pour quelqu’un qui n’a aucun lien avec l’entreprise italienne, Emmanuel Levi … Mais… Oh, Wait ! Il a sans doute un homonyme ! Qui a hacké son compte mail… C’est à la mode ces jours-ci. Qui sait ?

 

Terres de Gandhaäl (6) – Livre 1 : « Fondations »

Wednesday 8 July 2015 à 13:38

3sources

La tour circulaire était plongée dans un clair-obscur de faisceaux lumineux surgissant aléatoirement du sol et formant un  lavis violacé sur les parois de pierre crépies de blanc. De nombreux meubles parsemaient la pièce, tous chargés d’objets hétéroclites. Bon nombre étaient inconnus des deux compagnons, immobiles sur le seuil. Des masques de cuivre ou de plâtre, aux larges bouches exprimant la colère, la joie, la peur, côtoyaient statuettes de nymphes nues, tableaux aux subtils couleurs pastels, instruments de musiques sculptés aux formes sensuelles. Il y avait quantité d’objets plus étonnants les uns que les autres. Chacun d’eux avait l’air d’avoir choisi sa place depuis longtemps et l’on ne pouvait s’empêcher de les scruter un par un, pour ensuite en découvrir un nouveau au détour du regard.  Mais le plus fascinant, ce qui accentuait sûrement l’impression fantastique qui imprimait les lieux, était la mélopée qui s’échappait du centre de la pièce et se répandait langoureusement à travers l’espace confiné. C’était une musique extraordinaire, d’une tristesse infinie. Les chants féminins qui la composaient étaient portés par de nombreux instruments aux accords envoûtants, la beauté de la mélodie faisait comme vibrer l’air et les deux hommes, toujours figés sur le seuil, se surprirent à frissonner, comme possédés par l’étonnante ambiance. Une voix masculine aux intonations douces, à l’accent amical les fit sursauter, comme à l’éveil d’un rêve enchanteur.
— Soyez les bienvenus en ma demeure, voyageurs. Je suis désolé de n’avoir pu vous accueillir moi-même, j’étais trop affairé, mais je suis certain que Sylphide et Méliades s’en sont très bien chargées, n’est-ce pas ?
Seghuenor fut le plus prompt à réagir. Il avança d’un pas et courba la tête en signe de déférence. Bien qu’il ne sache toujours pas où se trouvait son interlocuteur, il s’exprima dans son meilleur Gandh, la langue originelle, les yeux fixés vers le centre de la salle baignée de lumière violette :
— Nous sommes infiniment touchés par votre accueil, et tenons à vous remercier du plus profond du cœur, seigneur Doldiën. Mon nom est Seghuenor, et voici mon ami et compagnon de voyage, Mortesse. Nous venons du continent sud, des terres d’Anglar, comme les nommait le premier empereur Gandhaäl. Nous espérons ne pas vous déranger et sommes à votre service pour toute chose qu’il vous plaira de nous demander…
— Allons, ami, ne sois pas tant cérémonieux ! Mais tes paroles sont une douce brise à mes oreilles, elles sont celles d’un homme de culture qui connaît les usages de la politesse, ce que j’apprécie. Mais veuillez m’excuser, vous ne devez pas y voir grand chose, j’aime la pénombre lorsque j’écoute de la musique…
Les sphères de lumière violacée s’agrandirent comme des nuages balayés par une brise soudaine. Des traits lumineux, blancs et orangés jaillirent du sol et se répandirent sur les murs d’albâtre, d’autres surgirent du plafond et enveloppèrent de leur auréole éblouissante la multitude d’objets disséminée sur les meubles de bois précieux. Au centre de la pièce, Jalïn Doldiën trônait dans un imposant fauteuil de cuir à l’étrange forme de coquillage — un fauteuil huître pensa avec fugacité Mortesse — dont la passion pour tout ce qui touchait à la mer ne faiblissait jamais. Quel âge pouvait-il avoir? Seghuenor aurait bien été en mal de le déterminer : son visage était dans l’ensemble celui d’un homme assez jeune — une trentaine de cercles — pensa le maître de Shaleenmär. Mais cette impression s’estompait lorsque l’on saisissait son regard : des yeux d’un vert presque translucide, comme embrasés par un feu intérieur, dont on ne pouvait se détacher. Les yeux d’un très vieil homme, alors que le reste de son apparence indiquait le contraire. Il était chauve, ses sourcils épais se rejoignaient au dessus d’un nez aquilin, presque rapace, et sa bouche sévère aux lèvres fines et bien dessinées affichait un calme impavide. La mâchoire était carrée et tendait la peau cuivrée du visage. Le cou à la pomme d’Adam proéminente, fin et racé, plongeait dans les replis d’une ample toge de coton aux teintes abricot d’où émergeaient deux bras noueux et foncés par le soleil.

Seghuenor avait saisi toutes ces impressions en une fraction de seconde, il s’approcha des autres sièges coquillages qui formaient un cercle autour de celui de Doldiën et s’assit machinalement à l’invite faite de la main par celui-ci. Mortesse, toujours immobile sur le seuil de la tour s’avança lui aussi et une fois devant son hôte, lui tendit la main droite, impressionnant battoir de chair parsemé d’une épaisse toison rousse. Doldiën se leva avec une aisance et une rapidité qui surprirent ses deux invités. Il était debout devant Mortesse, une longue main baguée serrant celle du géant sans que celui-ci n’ait eu le temps de saisir ce qu’il se passait. On aurait dit qu’une accélération s’était produite, ou qu’une parcelle de temps s’était envolée, que l’on était passé à une autre, sans transition. Mortesse serra la main de l’homme prise dans la sienne. La poigne de Doldiën était particulièrement ferme. Le vieux marin en fut surpris, il  lui sourit et dit d’une voix sourde :
— Je suis heureux de faire votre connaissance, Doldiën. Le voyage a été long et parfois périlleux et c’est un plaisir d’arriver dans un lieu aussi beau et paisible, pour nous autres voyageurs égarés.
Jalïn Doldiën lui fit signe de s’asseoir et reprit sa place dans le « fauteuil-huître », toujours sans que son mouvement ne soit perceptible. Il était assis alors que Mortesse commençait à peine à prendre place dans son siège. Un instant avant, il était debout. Seghuenor fronça les sourcils. Ces déplacements instantanés ne le rassuraient pas, que cela signifiait-il ? Il verrait bien plus tard, l’heure n’était pas aux questions embarrassantes. Doldiën leur sourit, visiblement enchanté par leur présence. La mélopée s’était estompée laissant place à une harpe qui emplit l’espace sonore d’une cascade d’harmoniques à la pureté incomparable. Le maître des lieux s’adressa à Mortesse, un léger sourire au coin des lèvres :
— Voyageurs égarés ?
Le vieux marin, habitué aux situations embarrassantes ne se sentait pas aussi roublard qu’à son habitude devant l’homme au regard enflammé. Il tenta d’esquiver la question.
— Cette vallée est vraiment magnifique. Nous n’avons pas eu la chance de pouvoir nous y promener mais sa seule vision au crépuscule était un…
— Tu n’as pas répondu à ma question, Mortesse—c’est bien ton nom, n’est-ce pas ?
— Oui, pardonne-moi seigneur Doldiën; nous cherchions bien certainement à nous rendre jusqu’à ta demeure, mais nous avons failli nous égarer maintes fois et rebrousser chemin ! Je veux dire par…
Seghuenor vint à la rescousse de son ami dont le légendaire mauvais caractère était mis à rude épreuve par la perspicacité de maître des lieux. Il était d’ailleurs étonnant de voir le géant roux s’excuser comme un enfant pris la main dans le sac, s‘emmêler à l’image d’un débutant alors qu’il devait avoir presque le double de l’âge de Jalïn Doldiën. Devait — car tout était trompeur ici, se dit fugitivement Seghuenor.
— Nous n’étions pas égarés Sire Doldiën. En vérité nous venions te rencontrer. Je suis confus, il n’était pas dans nos projets de t’importuner à peine arrivés, seulement te demander par la suite aide et conseil, car nous en avons grand besoin…
Mortesse rageait intérieurement, une vague de chaleur afflua sur ses joues. Il maudissait Seghuenor qui moins d’un sablier auparavant lui ordonnait d’un ton sentencieux qu’ils ne dévoilassent les motivations de leur visite que le lendemain ! Lui, qui maintenant faisait exactement l’inverse ! Le petit homme à la peau noire avait bien de la chance qu’ils fussent amis depuis trente cercles et qu’une confiance réciproque se soit instaurée entre eux depuis longtemps. Le colosse se dit qu’à ce compte là, rien n’empêchait qu’il fasse la cour à Méliades ou Sylphide — il ne savait pas encore quels étaient leurs noms respectifs — dès ce soir. Cette pensée le réconforta et un sourire bon enfant s’épanouit sur son visage couturé. Seghuenor avait entrepris de se confier à Jalïn Doldiën, ils étaient maintenant à pied d’œuvre; Mortesse s’enfonça un peu plus dans le siège de cuir et écouta attentivement la conversation qui s’engageait.
— Vous dîtes avoir avez traversé la Dîm-Azäth et fait plus de mille chevauchées simplement pour venir me demander aide et conseil… Voilà qui est un grand honneur pour ma modeste personne, messieurs, un très grand honneur ! Je ne suis pas certain d’en être digne, mais peut-être vous a-t-on induit en erreur ? Qui donc a bien pu vous affirmer que je serais en mesure de vous aider ?
— Ton nom est sur la bouche de tous les Fandala d’Anglar lorsque nous avons cherché à créer le conseil des sages. Les vieux gardiens des traditions ont été unanimes, Jalïn Doldiën, c’est toi qui peut nous guider dans la grande œuvre que nous poursuivons. Les scribes de Neldar-la-pensante — jeune cité à peine à l’état d’ébauche — écrivent à ton propos; ils disent que tu connais l’histoire du grand unificateur Gandhaäl et celle du monde, mieux que quiconque; que tu ne redoutes pas les Hommes—Dieux. Nous sommes venus car tu es celui qui peut permettre à Anglar d’exister, de survivre à ses ennemis, à ses propres faiblesses !

Jalïn Doldiën avait presque fermé les yeux durant la tirade de Seghuenor. Trois plis ornaient son front et le sourire en coin qu’il arborait quelques instants auparavant s’était estompé. La musique s’était tue, les ombres des statues de marbre s’étiraient dans la salle circulaire comme une foule surnaturelle encerclant les trois hommes, théâtre improvisé d’une pièce que les acteurs ne connaîtraient pas encore eux-mêmes. Il semblait inquiet, peut-être songeur. Sa voix se fit plus grave, emplie d’une soudaine autorité :
— Très bien. Racontez-moi, dans ce cas tous deux qui vous êtes et ce qu’il en est du monde du dehors. Nous autres, à trois sources sommes coupés de l’extérieur; c’est un choix délibéré, une forme de monde dans le monde : les hommes sont dangereux, corrompus et ignorants; nous ne voulons pas qu’ils menacent notre équilibre. Trois sources est un jardin de paix et d’harmonie depuis deux cycles, depuis la révélation, et rien ne doit venir briser notre bien-être, vous me comprenez ?
Mortesse hocha la tête en signe d’assentiment. Il vivait la plupart du temps sur des navires, entouré de rudes gaillards aux mœurs frustres, à la vie simple et au franc-parler naturel. Il préférait la tournure que prenait la discussion, les faux semblants ne lui étaient pas coutumiers. Il se leva, vrilla son regard dans celui de Doldiën et lui dit :
— Mon nom est Mortesse Goröndo, fils de Makbar Goröndo. Je suis originaire du grand continent de l’est que l’on appelle désormais Morglang. J’ai fui la tyrannie d’Ogmock, dieu des batailles et du sang répandu à la guerre alors que je n’avais pas dix huit cercles. Je me bats depuis ce jour pour que les tribus d’Anglar s’unissent et forment une véritable nation, capable de rivaliser avec les empires Kendaïs, et les autres. Là bas on me nomme Mortesse le flamboyant à cause de la couleur de mes cheveux et de ma barbe. Je suis le chef des marins, c’est moi qui ai créé et dirige encore aujourd’hui la jeune flotte d’Anglar. La Dîm-Azäth est mon royaume. Seghuenor est mon ami, c’est le guerrier le plus habile qu’il m’ait été donné de rencontrer, fondateur de Shaleenmär, premier port connu des terres du sud, chef des armées et pacificateur des douze tribus Mestydes. Nous sommes en fait les Kenda d’Anglar, mais Seghuenor te l’expliquera mieux que moi-même, la mer n’incite pas aux bavardages et c’est elle qui me guide et parle par ma bouche…
Le compagnon du colosse aux cheveux de feu attendit que celui-ci se fut rassit pour prendre la parole. Mortesse était redevenu lui-même — pensa Seghuenor — et sa franchise naturelle avait un avantage certain : aucune confusion ne pouvait s’installer entre eux et le maître de trois sources, dorénavant ! Il sentait Doldiën sur ses gardes, méfiant envers le reste du monde, mais peut-être n’était-ce là qu’une apparence ? Seghuenor s’éclaircit la gorge, réfléchit rapidement à la manière de présenter leur situation, avant de déclarer :
— Mon compagnon a résumé de manière un peu rapide qui nous sommes, mais il l’a tout de même très bien fait, car après tout, nous n’avons aucun intérêt à te cacher quoi que ce soit. Malgré tout, je pense qu’il est important que je reprenne l’histoire de mon peuple et les événements qui se sont déroulés depuis presque deux cycles, la connais-tu Doldiën ?
Le maître de trois sources eut une moue dubitative et murmura :
— De façon très parcellaire…
— Bien, j’essaierai de faire vite et de ne pas être ennuyeux.
Seghuenor jeta un regard circulaire dans la tour envahie par les ombres surnaturelles projetées par les lumières froides et inquiétantes. Il espérait de toutes ses forces que Doldiën fut bien de leur côté, qu’il n’était pas un démon envoyé par les Kendaïs, ou bien un vulgaire arriviste, un despote retiré dans une vallée enchanteresse et dominant ses sujets. Mais comment le savoir ? Rien ne le rassurait, la Shalaaï était omniprésente en ces lieux, presque étouffante. Il se jeta à l’eau, décidé à jouer le jeu jusqu’au bout. Il parla vite, comme s’il voulait se débarrasser d’un fardeau, tout en mesurant l’importance de ce qu’il déclarait…
— Les grandes tribus Mestydes, les peaux foncées comme les appellent certains, n’ont pas su rester unies après la disparition du grand unificateur Gandhaäl. Les Sindoë, Moestad, Ganadi, Dandïla et Teniste se sont battus les uns contre les autres, les Jawaka, Doleste, jindif, Mokda se sont enfuis dans les montagnes du centre pour échapper aux guerres tribales mais ils se sont vite retrouvés dans une situation comparable aux autres, et les dissensions se sont transformées en guerres ouvertes. Certains suivirent même les Kendaïs et quittèrent les terres du sud, pour ne jamais revenir. Deux tribus seulement ont su se préserver : les Ansta et les Gandhali. Je suis un Gandhali. Mon père était le chef de la tribu, il pensait que l’enseignement de Gandhaäl devait être préservé et que nous devions tenter de continuer ce qu’il avait commencé : unir les tribus, pacifier les peuplades d’Anglar. Nous avions un avantage sur les autres, le secret de l’acier et la tradition écrite avaient bien été conservés et notre tribu était celle-là même du maître Gandhaäl. Alors que je n’avais que cinq cercles mon père m’a envoyé auprès du Fandala Nortep Arasta qui vivait seul aux portes des grandes steppes de Woorg. Depuis cent cinquante cercles notre tribu survivait à sa propre disparition, mais mon père sentait venir des temps incertains. C’est pour cela qu’il m’envoya chez Arasta. C’était un homme très avisé, un grand guerrier qui m’a enseigné l’art du sabre, de l’arc et de la méditation, du souffle primaire aussi, le Dalät, et beaucoup d’autres choses encore. Nortep, mon instructeur, est toujours en vie, et initie désormais les plus valeureux de nos hommes. Il est le maître du Shaïndi, l’ordre guerrier supérieur, il forme les gardiens du savoir ancestral, défendeurs de nos valeurs ! Seigneurs de guerre, ils seront les dirigeants des cités d’Anglar, les protecteurs de nos terres !