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Comment transformer une manif en promenade carcérale

Thursday 23 June 2016 à 19:48

tour-de-manegeComment dire… La manifestation du jeudi 23 juin, d’abord menacée d’interdiction, puis carrément interdite, ensuite finalement « autorisée » mais fermement encadrée dans un parcours circulaire entre Bastille et Bastille, avait des airs de manège de fête foraine, ou même de cage de cochon d’inde avec sa petite roue en plastique.

Les négociations qui se sont déroulées ces derniers jours autour de cette nième mobilisation contre la loi « Travaille! » ont occupé toute l’actualité politique de ces derniers jours. Mais le résultat, que l’on peut sans doute toujours observer à l’heure où nous écrivons ces lignes, est pathétique. Les quelques dizaines de milliers de manifestants qui se sont déplacés avaient l’air bon enfant, mais comment ne pas penser, en admirant ce spectacle, à une promenade de prison où les détenus sont conviés par l’Administration pénitentiaire à se dégourdir les jambes en tournant en rond dans une cour à ciel ouvert, profitant de leur instant de liberté surveillée en pouvant admirer le ciel et les nuages.

Le plus drôle, c’est la manière dont les abribus de la place de la Bastille ont été décorés, jeudi matin. Les panneaux de pub JC Decaux recouverts par deux plaques de contreplaqué achetées la veille chez Casto, scéllées par deux bandes métalliques, le tout protégé par de la mousse expansée… Un bricolage ridicule : cette promenade autour de la Bastille, dont tous les accès avaient été bloqués par des camions blindés et des grilles anti-émeute, avait depuis longtemps été boycotté par les manifestants les plus radicaux !

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Le plus pathétique dans cette histoire est sans doute la réaction victorieuse des principales organisations syndicales, FO et CGT en tête (relayés par le Parti de gauche de Mélenchon). Ces vénérables représentants ont cru bon de souligner, mercredi soir, qu’ils avaient « fait plier le gouvernement » en obtenant cette aumône de manifestation. Le communiqué de la préfecture de police de Paris (PPP), hier matin, qui indiquait clairement que la manif du 23 allait être purement et simplement interdite (à lire ici), n’était-il pas un appât sur lequel se sont jetés avidement les leaders syndicaux?

Fan de politique fiction, nous avons reconstitué des échanges informels qui se sont produits ces derniers jours entre Manuel Valls, son premier flic Bernard Cazeneuve, et les gradés de la PPP.

[Réunion de crise, Hôtel Matignon, lundi 20 juin, 22h43.]

Valls – Bon, ça peut plus durer, les orgas syndicales sont vraiment complètement irresponsables, ils ne pourront jamais se désolidariser des casseurs gauchos, et on a même des preuves — n’est-ce pas Michel? [le préfet de police Michel Cadot] – qu’ils ont participé aux violences et dévastations diverses du 14. Mais faut jouer serré. L’Élysée me fait la guerre, impossible d’interdire la manif, les frondeurs sont prêts à bondir, et ça va foutre la merde avec la primaire…

Cadot – Qu’est que vous proposez? Les forces de l’ordre sont exténuées. Ils en peuvent plus. J’ai le patron d’Alliance sur le dos depuis 3 jours. Bernard [Cazeneuve] est de leur côté… Faut trouver une solution qui respecte le cadre républicain et qui démontre le fermeté de votre gouvernement… S’il ne s’agissait que de moi, ça fait longtemps que tout ce cirque serait fini et que l’arrêté d’interdiction serait signé…

Valls – On va les piéger. On négocie – enfin, on fait gentiment semblant – jusqu’à mardi soir, on les balade, ça on sait faire, et bam! mercredi matin, tu balances un communiqué qui explique en gros que tout a été fait, blablabla, mais que les syndicats sont manipulés sur leur gauche, et qu’on ne peut pas assurer la sécurité des Français, tu rajoutes une couche sur l’Euro de foot, enfin tu vois, tout le tintoin…

Un conseiller du ministère de l’Intérieur – Et après… Je vois pas où cela va nous mener…

Valls – C’est le 2ème étage de la fusée… C’est couru d’avance : Mailly et Martinez vont illico se ruer sur leurs téléphones, et harceler Bernard… Moi, ils ne m’appellent même plus. Ils vont exiger d’être reçus en urgence à Beauvau. Bon, j’appellerai Bernard pour le rassurer, t’inquiètes pas.

[Mardi 21, 11h42, ça sonne sur le smartphone sécurisé de Valls…]

Cazeneuve – Manuel ?… Ça va plus, là, je suis harcelé par les syndicats, des 2 côtés, Alliance et SGP sont fous furieux, ils n’en peuvent plus de ces manifs et des casseurs, et Bailly et Martinez me mettent une pression d’enfer…

Valls – Laisses-les mariner encore un peu. Demain matin, Michel se prononce pour l’interdiction…

– Ah non, on va pas en reparler ! Tu sais ce qu’on risque?! Même Jacquot [Urvoas, garde des Sceaux], qui est de ton côté, ne pourra jamais cautionner ça, et il fait le tour des matinales radio demain matin ! C’est pas tenable !

– Calme toi, calme toi ! Keep cool ! La pref va dire que la manif est interdite, mais que l’arrêté « sera pris en ce sens dès aujourd’hui », au futur… Là, tu entres en scène, ils vont t’appeler, et tu joues au négociateur, tu sais comme au RAID ! Tu connais ! Mais il y aura une seule fenêtre de négo : ils ne veulent pas de parcours statique, et bien ils auront un parcours circulaire, à Bastille, en faisant le tour de l’Arsenal. Il y a 2 km en tout. Y’aura que quelques milliers de pékins, ça suffira bien…

– Bon… C’est toi qui décide. Espérons qu’ils vont pas flairer l’arnaque…

– Prends le pas comme ça, dans cette histoire, c’est toi le gentil flic! Et moi de toutes façons, ils peuvent plus me blairer. Mais tu joues au type qui met son poste en jeu, tu dis que c’est toi qui propose ce compromis. Ils vont plonger. […]

[Mercredi 22, 8h50. JC Mailly appelle un conseiller de Cazeneuve.]

– C’est quoi ce bordel, je sais que la préfecture va diffuser un communiqué qui interdit le cortège! Vous nous prenez pour des débutants? Je viens de parler à Philippe [Martinez], et là-dessus, on est unis comme les 2 doigts de la main: vous avez tout à perdre. Quand je pense que j’ai encore ma carte [celle du PS]. Non mais quel con je fais !
– Euh… Calmez-vous, M. Mailly. C’est Matignon qui a exigé cette position. Mais venez au ministère, le ministre est prêt à trouver un compromis… Mais ne dites rien, il prend tout sur lui! Sinon ça va capoter…

[9h12. SMS d’un conseiller de Beauvau à un de ses collègues de Matignon.]

– C’est bon… Ils ont mordu… On les recoit tt à l’h, passe le mot au grand chef… Slt.
[…]

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Cela n’est pas la première fois, au passage, que les orgas se font berner par la Pref et le gouvernement. C’était le 9 mars, l’un des premières manifs d’une grande série, et le cortège devait partir – séduisant – du siège du Medef, 55 avenue Bosquet dans le 8ème Arrt de Paris, vers le ministère du Travail, au 123 rue de Grenelle, dans le 7ème. Mais ce qui devait arriver arriva, à savoir que l’avenue Bosquet était bloquée dans sa partie sud, la portion qui héberge le siège du patronat (au niveau du métro École militaire), et dans le même élan, la pref avait coupé l’accès à la rue de Grenelle (à deux pas de la rue de Varenne, le « quartier des ministère » et de l’Assemblée nationale) à partir du boulevard des Invalides. On vous passe les détails, mais ce parcours minimaliste de 1,7 km s’est donc réduit à… 600 m. Le long de l’avenue de Tourville, derrière les Invalides. Soit la plus petite manif du monde ! Celle du 23 juin était sans doute la plus ridicule !

Do you speak tout est normal ?

Tuesday 14 June 2016 à 23:30

Encore un nouveau trajet. C’est surprenant, je parierai sur un accord avec les casseurs, ils sont en train de cartographier toutes les banques de Paris. Mais un nouveau trajet, ça veut dire du stress, peu de visibilité pour savoir où l’on est, ce qui reste comme trajet.

Le bon point du choix d’un départ Place d’Italie, c’est que l’on est aux portes du quartier sud-est asiatiques, et l’on peut donc troquer l’éternelle merguez pour une brioche à la vapeur. L’ambiance est détendue, le temps favorable. Aucune idée de la direction que doit prendre la manif, mais la place est dense, et le camion de la CGT spectacle fait son show, et ils sont bons, ça change du Zebda en conserve. Le son est puissant, tout vibre aux pulsations des enceintes.

Je suis à la bourre, et plutôt en queue de manif, je remonte pour avoir un peu de visibilité. Il y a beaucoup d’imports de régions, quelque chose comme 600 bus a déversé des hordes de syndicalistes. Il y a même des bigoudènes violettes, avec des bouteilles en plastique peintes. La densité de drapeaux est impressionnante, les gens sont regroupés par entreprise, mais c’est le foutoir, on n’a pas le classique rangement par syndicat. Ce n’est pas plus mal.

Je remonte la manif et tombe sur un carré de casques colorés, en rangs serrés, menés au son du tambour. Ce sont les dockers du Havre. Impressionnant. Ça ressemble au choc d’un lecteur de Alix qui verrait 300 pour la première fois. Autant de testostérone qu’une pub Taureau ailé qui aurait abusé de Red Bull. Et surtout, une fanfare devant, qui donne le ton. Équilibre comme une pizza aux chips, cette fanfare est composée de caisses claires, et d’une grosse caisse. Avec le rythme, et la masse dense, derrière eux, rien ne semble pouvoir les arrêter. Le chef d’orchestre, celui qui a les plus gros biceps tatoués, forme un cercle avec la fanfare, tous regardants vers le centre. Comme la manif est bloquée, ll fait un peu agrandir le cercle, sort un truc de sa poche, un cylindre de 15cm avec un petit pied, qu’il pose par terre, au centre du cercle, en voyant ça, les musiciens agrandissent brusquement le cercle au taquet, certains dans la foule se bouche les oreilles. À Rome, fait comme les Romains, je fais de même. Mais ce quoi ce machin? ah tiens, il y a une mèche, qu’il allume. Le bruit de l’explosion est massif, suivi par un gros nuage blanc. Un chienchien à sa mémère fait une crise de panique dans les bras de sa patronne. Tedieu, ça ne doit pas se trouver en farce et attrape, ce machin!

C’est un peu ballot de mettre la meute de bisons en fin de cortège, peu de chance qu’ils rencontrent des CRS qui cherchent des noises.

Je continue d’avancer pour voir des choses. Tout est normal. La plupart des gens ont des masques à portée de main. Les journalistes ont fait évoluer la mode, elles ont de discrets casques d’équitation.

L’ambiance est détendue, les gens sont là avec leurs copains de boulots, il n’y a pas encore de CRS pour bloquer les rues adjacentes. Il fait beau, les platanes sèment leur pollen dans une ambiance bucolique.

Les CRS que l’on voit sont super en retrait dans les voies perpendiculaires. À un gros croisement, ils sont même en train de replier leur mur de grillage, alors qu’il reste encore de tonnes de manifestants. Devant un escalier descendant vers un parking souterrain, les gens sont goguenards. En jetant un oeil dans le trou, je vois une grosse poignée de CRS déployé au fond du trou, qui ressentent bien le ridicule de leur situation.

Ça avance plutôt bien, les CRS sont plus proches, mais détendus. De grands grillages bloquent les côtés. Ça donne un peu une impression de feria, avec un laché de manifestant qu’il faudrait canaliser.

Une dame traverse la foule en diagonale, pour se diriger vers les grillages. Elle marche comme un zombie, accompagnée par des gens inquiets. Elle est drapée dans une couverture de survie dorée, et porte un gros bandage sur la tête. Les CRS refusent de la laisser passer, avec leur classique « non non non ». Un des flics lâche l’affaire, et l’accompagne lui même jusqu’aux pompiers, dont le camion est en retrait. Clairement, elle était inquiétante. Je ne sais pas ce qu’elle a pris dans la tête, mais clairement, ce n’est pas un truc recommandé par l’OMS.

Je continue d’avancer jusqu’à la barrière de SO, le début officiel de la manif syndicale, au-delà, ce sont les manifestants créatifs, qui n’aiment ni les flics, ni les flics, euh, les SO. Casques, gants renforcés, grosses lunettes, voir masque à gaz, mixte.

Ça commence à bien bloquer. Une vague de huées se déplace dans la foule. C’est un type qui remonte la foule avec sa grande pancarte. Un portrait de Hollande, béat, avec un gros titre : « La honte », écrit bien gros. Le nouveau slogan, cette fois-ci, fait consensus : « Tout le monde déteste le PS ».

Devant, on voit les nuages de gaz, les gros boums sourds. Ce ne sont plus les pétards cette fois-ci. Le vent est fort, les lacrymos ont du mal. Ah tiens, tout devant, une baleine doit passer, on voit l’énorme jet d’eau. Tout est normal.

L’attente est longue. Ah, ça redémarre. Ah tiens, le ciblage des casses de vitrines devient brouillon. Les banques et les panneaux de pubs, c’est un classique, mais le marchand de lunettes ou un croquemort, j’ai un peu plus de mal à voir la portée symbolique. Le sol est jonché de dosettes de sérum physiologique, de sachets de Maalox. Les palets noirs, les bouchons des grenades lacrymaux stagnent dans les caniveaux. Le goudron est grignoté, pour servir de projectile. Le sol est maintenant mouillé, comme à la fin du marché, quand la voirie passe le jet. Le canon à eau n’y est pas allé de main morte, ils ont du vider une piscine pour mouiller une surface pareil. Ah merde, un reste de grenade de désencerclement. Le tube central est déchiqueté, ça a envoyé du shrapnel non biodégradable, en plus des plots en caoutchouc. Une pensée pour le photographe qui a pris ça dans la tête, et pour ceux qui y ont laissé une couille.

Au coin, un des bus des manifestants s’est fait caillasser, ils seront bons pour rentrer à pied ces provinciaux. J’ai du mal à comprendre le pourquoi de ce caillassage.

Les murs sont maintenant recouverts de tags. Certains sont poétiques et calligraphiés. D’autres maladroits et juste laids.

Le mur de SO, devant, est bien flippant. Ils ont bien fait attention de ne pas sortir les manches de pioche, cette fois-ci, mais quand même.

Sud refuse cette approche qu’affecte CGT et FO, leur SO ont de simples casquettes blindées, et ne font pas les gros yeux, eux. Tout est normal.

Un type traverse la foule, il a du sang sur sa chemise froissée, un gros bandage sur la tête, un air halluciné. Un look de prof trop sage qui vient de se prendre un coup de réalité sur le coin de la gueule. Clairement pas un look de black block.

Au fur et à mesure de la progression, on croise des gens « de devant », qui récupèrent sur des bancs. Comme dit Silmarils, « Il y a eu du sport ».

Un photographe, barbe rousse, avec une tête chien mouillé, les lunettes de piscines sur le front est concentré sur son bel appareil. Il a du choper des gros plans bien rapprochés, vu l’humidité de ses fringues. Dans le filet de la poche extérieure de son sac à dos, il y a deux Chuppa Chups. Tout est normal.

On arrive à l’église Saint François Xavier, où il y avait une ambiance exécrable la dernière fois. Cette fois-ci, le trajet est simplifié : plus de boucles absurdes, mais un contournement par la droite.

Il y a une chance d’arriver au bout, sans gazage massif.

La manif se termine au cul des Invalides. Il faut faire tout le tour pour chopper le métro sur l’autre rive. Il y a des bus qui attendent les syndicalistes absolument partout, ça bloque la vue, et ils sont tous bien rangés, en épis. L’ambiance est étonnement tranquille, les CRS semblent globalement blasés. Le contournement est interminable. Arrivé sur l’avant, avec l’esplanade, c’est de nouveau grand n’importe quoi. L’esplanade est énorme, rien à voir avec la place de la Nation, et il y a beaucoup de vents. Les lancées de lacrymo sont peu efficace, les charges à la tonfa paraissent poussives, et il y a le gros camion avec le canon à eau. Ce n’est pas une baleine, mais un diplodocus qui éjacule, c’est obscène et pathétique. Ça semble surtout peu efficace. C’est dommage, ils en ont un deuxième de camion comme ça. Le déploiement de force est massif, ils sont nerveux et fatigués.
Il faut traverser l’armada pour rejoindre le métro. Les contrôles de sac se font à la tête du client. Mais ils sont clairement préoccupés par les affrontements au milieu de l’esplanade, ce qu’il se passe sur les côtés ne les concerne plus.

Des supporters suédois regardent le petit spectacle de la France, le sourire aux lèvres. Les touristes asiatiques sont plus flippés.
Tout est normal, c’est juste une journée de manifestation bien massive pour un projet de loi qui emmerde tout le monde, les CRS les premiers.

IOL : un radeau nommé Confiance

Tuesday 14 June 2016 à 17:01

BloodyQosmos-Évoquer  un programme visiblement secret-défense portant sur des outils de  surveillance du trafic Internet n’est pas chose aisée. Notre premier article était trop technique pour les uns, pas assez détaillé pour les autres, inintéressant pour la majorité de la presse qui a ignoré superbement nos révélations, il nous fallait revenir sur le sujet.

Tout  d’abord les mots. De quel type de surveillance parle-t-on ? Massif, pas massif ? Jean-Marc Manach (1) martèle, comme à chacun de nos articles sur le sujet, qu’en France, on pêche au harpon, pas à la grenade. Discours officiel répété par ailleurs par tous les responsables  des services de renseignement et tous les ministres avant, pendant et  après le débat sur la Loi Renseignement. IOL ne ferait donc pas de massif. Il nous faut définir les termes que nous utilisons.

En France, il  existe deux principaux régimes d’interception. Celui, d’abord, concernant les écoutes réalisées pour la surveillance dite « internationale », notamment par la  DGSE sur les câbles sous-marins qui relient les côtes françaises à d’autres pays, voire à d’autres continents. Les communications par satellite sont en effet extrêmement minoritaires, 99 % des communications transcontinentales voyagent aujourd’hui au milieu des  poissons. Pour ces écoutes de surveillance internationale, c’est quasiment open-bar. D’autres pays ont mis en place ce genre de choses,  par exemple le programme « Upstream Collection » de la NSA américaine,  ou « TEMPORA » du GCHQ britannique. Ce n’est pas de ce type d’interceptions dont nous parlerons ici.

Les interceptions qui visent les citoyens sur le sol français sont en pratique plus encadrées, et de deux types : judiciaires et administratives. Les  premières sont réalisées sous le contrôle d’un juge. Tout est  transparent et se retrouvera dans le dossier d’instruction, consultable  par les parties. Illustration : un certain Paul Bismuth. Les secondes, également appelées « interceptions de sécurité »,  sont bien plus opaques. Elles sont autorisées par le Premier ministre et émanent  généralement d’un service de renseignement. Les demandes sont transmises au GIC, le Groupement Interministériel de Contrôle, qui en assure l’exécution. Il peut exister une interception administrative vous concernant sans que vous ayez le moyen de le savoir. Tout ce qui a trait à cette écoute est classé secret-défense.

Dans les deux cas, sur le papier, les interceptions concernent une personne. Pas une ville ou un quartier.

Dat veniam corvis, vexat censura columbas

Aux États-Unis, les révélations Snowden l’ont montré, la philosophie est différente. La NSA ne jure que par le « collect it all« . On prend tout ce  que l’on peut, avec les limites techniques et de stockage et l’on fait le tri après. En France, ce serait plutôt, on prend tout ce que l’on  peut dans les limites de la Loi. Et ces limites sont nombreuses : la procédure judiciaire et ses restrictions pour protéger les parties d’un délire intrusif, par exemple. Pas de massif donc. En tout cas pas sur le territoire.

Oui,  mais… C’est quoi exactement du massif ? Pour Reflets, on entre dans  du massif lorsque l’on dépasse les limites habituelles. Prenons une interception visant un parrain  de la drogue. Un juge décide d’autoriser un interception concernant un individu. Les interceptions ou l’enquête mettent en lumière des liens étroits avec d’autres dealers de  gros calibre. Imaginons qu’ils fassent également l’objet d’une  interception. In fine, on aboutit, disons, à 20 interceptions ? Au delà, on entre dans du massif. Autre approche, quand on commence à rechercher une information  pouvant incriminer une personne dans une masse de données récoltées au hasard, on entre  dans du massif. Il y a une grosse différence entre suspecter quelqu’un  de contrevenir à la Loi et déclencher une interception et ramasser à  l’aveugle des données pour ensuite rechercher des comportements  contraires à la loi.

Conclusion  ? Si l’on décide d’intercepter, par exemple, tout le trafic Internet  d’un quartier, d’une ville, même de 1000 habitants, d’un immeuble,  c’est du massif. Si l’on cherche à capter tout le trafic concernant un  protocole en particulier pour repérer dans la masse celui qui concerne M. Tartampion, c’est du massif.

Ce  massif, est très différent du systématique à l’américaine. Il est bien  moins volumineux. Mais il est plus volumineux que la pêche au harpon.  C’est de la petite grenade. Du genre qui fait plus de dégâts que le  harpon. Des dégâts à la Démocratie.

Cogito ergo sum

On  entre dans la zone philosophie/psychologie de comptoir. Après les mots, les concepts. Dans quel esprit dérangé naît l’envie de mettre sur écoute  des pans entiers de la population ? On pourrait au surcroît s’interroger sur le principe même de l’interception des communications privées. Dans vie  privée, il y a le mot « privé ». Si la grande majorité de la population  d’un pays respecte le contrat social qui l’unit, il est impossible de  viser une population qui suivrait scrupuleusement toutes les règles qui  lui sont imposées. Une soupape de sécurité est essentielle. Sans quoi, c’est généralement le craquage assuré en fin de course. Doit-on  forcément punir, réprimer tout écart ? Les plus vertueux, sur le papier,  les députés eux-mêmes, les membres du gouvernement ont droit à leur vie  privée, car il est possible, si, si, de trouver chez eux des tendances  sexuelles un peu particulières sur les sites des sex-shops. Ne parlons pas des comptes cachés dans des paradis fiscaux…

Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre, disait le Cardinal Richelieu…

Dans  le cas d’interceptions massives, où l’on recherche dans une masse de  données des comportements « déviants », ce n’est pas six lignes dont disposeraient les « autorités », mais des milliards. What could go wrong?

Pour  ce qui est des mots et des concepts, nous pouvons dire que IOL, sur le  papier, peut faire du massif, pas du systématique, mais que la Loi, les  problématiques techniques et les pratiques françaises auraient poussé  les autorités à faire du ciblé. Reste que l’infrastructure installée  permet de faire du massif et que la seule chose qui nous sépare de cet  usage, c’est la volonté politique de ne pas le faire. En outre, l’une  des personnes ayant évoqué avec nous le projet IOL dans le cadre de  notre enquête a été très claire : la collecte massive de métadonnées a été testée. Impossible toutefois d’obtenir des détails sur ce qui a été collecté, pendant combien temps et pour quoi faire.

Tarde venientibus ossa

Maintenant, les aspects techniques. Que trouve-t-on sur un plan technique dans le document de Qosmos qui explicite le projet ?

Chaque  foyer connecté à l’ADSL l’est par le biais d’un modem ADSL connecté à  une ligne téléphonique. Chez les plus grands opérateurs, le modem est généralement intégré dans une « box » qui joue également le rôle de  routeur. À l’autre bout, toutes les lignes de tous les abonnées  atterrissent dans un « noeud de raccordement abonné », ou NRA, qui  contient les DSLAM,  équipement dont le rôle est de donner accès à leurs abonnés aux  réseaux des différents opérateurs, de les connecter à Internet. Les NRA,  au nombre de 17 000 environ, sont répartis sur l’ensemble du territoire  français et contiennent généralement autant de DSLAM que d’opérateurs.  Soit au total, environ 60 000 DSLAM. Dans le cas de la fibre optique, le  principe est assez similaire, mais l’on parle alors de NRO, pour «  noeud de raccordement optique ».

En  France et contrairement à ce qui peut exister dans d’autres pays, le  réseau physique est extrêmement décentralisé. Cela signifie qu’une  partie significative du trafic n’emprunte pas le coeur de réseau des  opérateurs, mais reste en périphérie et circule sur des voies plus «  locales ». Installer des équipements d’interception en coeur de réseau  aurait ainsi été très inefficace pour les grandes oreilles, il leur  fallait au contraire imaginer un système qui leur permette d’écouter le  trafic là où il passe, c’est à dire, dans la mesure du possible, sur  chacun des DSLAM des « noeuds de raccordement abonnés » des grands  opérateurs français.

L’architecture proposée par Qosmos se base ainsi sur l’intégration d’équipements d’analyse de trafic, des sondes DPI,  dans les noeuds de raccordement, à côté de chaque DSLAM. En dehors des  sondes, le système s’appuie sur deux composants principaux : le serveur  de configuration et l’équipement d’intermédiation.

Le serveur de configuration, « convertit les demandes d’interception reçues, en commande de configuration à appliquer sur l’ensemble des sondes  ». Autrement dit, c’est lui qui pilote les sondes, notamment pour la  sélection des cibles. Rien à voir avec la bretelle d’interception  téléphonique de Papy, ici tout est dirigé à distance et les sondes sont  reconfigurées en moins de temps qu’il n’en faut pour le tapoter sur un clavier.

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Lorsqu’une  sonde détecte du trafic correspondant aux sélecteurs, à la cible, elle  effectue (effectuait ?), à la bourrin, une copie en temps réel de ce  trafic — données de connexion et contenus — et la transfère en temps  réel à l’équipement d’intermédiation. Ce dernier marque, d’un côté, la  fin du réseau de l’opérateur et, de l’autre, le début réseau de  collecte, le réseau du GIC, qui centraliste les interceptions de  sécurité et auquel l’équipement d’intermédiation transmet les flux de données interceptés.

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Les  commandes de contrôle des sondes Qosmos permettent d’intercepter une  adresse IP spécifique, ou l’ensemble d’un sous-réseau, ou encore cibler  un ou plusieurs appareils spécifiques via leur adresses MAC (les sondes sont utilisées à d’autres fins, mais dans le cas précis des DSLAM la sélection par adresse MAC ne sert probablement à rien).  Les capacités de ces sondes et du protocole ixM de Qosmos n’ont cessé de  progresser, d’après la communication de la société, et et les mises à jour ont été récentes, sinon fréquentes. Néanmoins, si les sondes sont  directement exposées au(x) serveur(s) qui les contrôle(nt), ce dernier est lui-même soumis aux instructions de l’équipement d’intermédiation, qui pilote les demandes d’interception, en amont, et est censé vérifier la conformité des données interceptées, en aval.

Ce  dispositif d’intermédiation, l’un des rares éléments placé  véritablement sous le contrôle de l’opérateur, joue un rôle  prépondérant. Au delà de sa fonction de transmission des données, il  s’assure que les données poussées vers le GIC puis aux services  demandeurs correspondent à une demande d’interception légitimement reçue en amont. Figurez-vous que, pour le meilleur et pour le pire, il existe  un standard pour les « interceptions légales ». Si, si. Il porte un  joli acronyme rien qu’à lui, celui de l’ETSI. On y trouve trois types  d’interfaces, numérotées HI1, HI2, et HI3 (Handover interfaces). HI1 normalise les demandes  que reçoit la passerelle d’intermédiation. HI2 et HI3 correspondent, respectivement,  aux flux sortants de « métadonnées » et de contenus. Chez  Qosmos, visiblement, à l’époque, on était plutôt parti directement sur du HI3 (avec du HI2 en remorque).

Et devinez quoi ? Le système proposé par Qosmos est compatible avec le protocole ETSI, bien que les sondes soient initialement beaucoup plus… compétentes.

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60  000 interceptions judiciaires, contre 6 000 interceptions de sécurité.  Bon, l’ordre de grandeur n’est vraiment pas le même, à première vue. Nous voyons bien que les juges, gardiens des libertés, sont  beaucoup plus gourmands que les services et le GIC. Oui. Mais alors il  faut s’intéresser au rapport d’activité 2013-2014 de la Commission Nationale de Contrôle des Interceptions de Sécurité, qui nous explique, avec force arguments, qu’elle a accepté de modifier un chouilla les règles de comptage.

En  effet, en judiciaire, chaque ligne interceptée est comptabilisée comme une  interception, à l’unité. Ainsi, si un magistrat accepte que vous soyez  écoutés, il est probable que vous comptiez au minimum pour deux, pour  trois, ou pour quatre, ou plus, selon le nombre de bidules et de machins correspondant à des abonnements à votre nom. Depuis 2008, en ce qui concerne les  interceptions de sécurité, c’est exactement la logique inverse qui  s’applique, dans la mesure où si vous devenez une « cible », vous  compterez pour une unité, quel que soit le nombre d’abonnements (ou de lignes qui seront concernées).

Autrement dit, si vous divisez 60 000 par 3  d’un côté, ou multipliez 6 000 par 3 de l’autre, vous obtenez un compte de cibles beaucoup plus proche, du même ordre de grandeur. Dans un cas, un juge aura autorisé chaque interception individuellement, dans l’autre, les services de renseignement ou de police seront passés au travers du tamis de la CNCIS, devenue CNCTR.

On  pourrait donc mesurer l’étendue du dispositif d’interception à l’aune du nombre de sondes, correspondant au nombre de DSLAM et à la quantité  d’abonnés. Mais on pourrait aussi tenir compte du  nombre d’étages composant notre fusée IOL, des sondes, en passant par la passerelle d’intermédiation, le réseau du GIC, les autorisations des commissions de « contrôle » — CNCIS puis CNCTR, jusqu’aux demandes des services qui, on le rappelle, s’appuient  régulièrement sur de vagues notes blanches pour tenter d’encabaner de vilains anarcho-gauchistes.

Abusus non tollit usum

Pour  ce qui est de la possibilité de faire du « massif » (tel que défini  ci-dessus) avec IOL, il faut se plonger dans le détail des paramétrages possibles d’IOL, selon Qosmos.

Le document explique comment ajouter ou supprimer un couple adresse/masque de sous-réseau (network/netmask).

Cela  veut dire, et les détails sont intéressants, que l’opérateur du système peut ajouter comme cible une adresse unique, ou une plage d’adresses IP. Sachant qu’un réseau local « classique » (de classe C) peut identifier jusqu’à 254 machines, cela peut sembler un petit « massif ».

Pas  de souci, Qosmos précise que l’on peut choisir une plage d’adresses de  type « 182.23.32.0/255.255.0.0 », donc de classe B. Ce qui veut dire, en clair, que cette cible, donnée à titre  d’exemple, désignera 65 534 adresses IP, soit potentiellement 65 534 connexions individuelles. Notez que sur le papier, il s’agirait d’une cible et donc, d’une seule interception…

En jouant avec cette option, on pourrait même entrer le couple 0.0.0.0/0 qui écouterait… Tout Internet.

Bien entendu, rien ne dit que :

  1. l’État ait testé ces options,
  2. que le système (du côté des infrastructures de l’État ou de celles des opérateurs) ait été dimensionné pour recevoir ce volume de trafic, ça doit quand même piquer un peu.

Mais trois éléments (au moins) sont très inquiétants :

  1. la gourmandise démesurée de l’Etat en matière d’interceptions n’est plus à démontrer
  2. le fait d’utiliser ou pas cette option, si elle dépend aussi des moyens alloués et des capacités techniques, découle essentiellement de la volonté politique. Et celle-ci est changeante.
  3. plusieurs ministres (dont Bernard Cazeneuve) et députés ont promis que le DPI était exclu, alors qu’il est pratiqué depuis 2009, à l’échelle du pays entier, pour les interceptions (non judiciaires) du trafic résidentiel.

Prenons un exemple plus explicite de ce qui peut être fait avec cette fonctionnalité proposée par Qosmos dans IOL :

« Les Local_network et global_network sont gérés comme des pool de réseau et non des listes »

L’exemple donné dans la documentation Qosmos porte sur l’AS5089 (Virgin Media) :

li_target tune add local network 82.23.0.0/255.255.254.0

Imaginons maintenant qu’un opérateur  souhaite intercepter ce qui se passe chez Air France qui dispose de son propre AS composé de six /24, des classes C, donc.

Il lui suffit  de quelques commandes :

li_target tune add local network 193.57.218.0/255.255.255.0

li_target tune add local network 193.57.219.0/255.255.255.0

li_target tune add local network 193.57.220.0/255.255.255.0

li_target tune add local network 193.57.244.0/255.255.255.0

li_target tune add local network 193.57.245.0/255.255.255.0

li_target tune add local network 193.57.218.0/255.255.255.0

Parlons maintenant du pourquoi… pourquoi vouloir intercepter tout l’AS d’AirFrance ?

Réponse possible, si la volonté politique de le faire est au rendez-vous :  par exemple pour savoir si un mouvement de grève va être suivi pendant  l’euro de foot… est-ce une bonne raison, est-ce une mauvaise ? Peu importe, c’est techniquement possible… et bien documenté.  Rien de neuf sous le soleil du renseignement. Les politiques ont  toujours adoré que les renseignements généraux prennent le pouls de la  société. Seule différence, on est passé de Marcel qui va boire un coup au Bar des Amis avec un syndicaliste, à une arme d’interception massive pouvant induire des analyses et conclusions complètement fausses.

Reste la question du futur. Vers quoi vont évoluer les systèmes d’interception. Si l’on se réfère à la tendance politique depuis le 11 septembre, à l’évolution des technologies, à la baisse du coût du stockage, on peut raisonnablement anticiper le renforcement des structures existantes, un durcissement de la tendance « collect it all » et une évolution vers du systématique dans tous les pays disposant des capacités. Le vote comme un seul homme (ou presque) par les représentants du peuple députés et sénateurs de la Loi sur le Renseignement militent en ce sens.

En outre, il est légitime de s’interroger sur la politique budgétaire des gouvernements successifs dans ce domaine. Les impôts des citoyens sont ils bien employés lorsqu’ils sont dépensés pour intercepter les communications privées… des mêmes citoyens ?

D’un côté, on a Kairos pour les interceptions internationales. De l’autre la PNIJ pour les interceptions judiciaires domestiques. Maintenant ÌOL pour les interceptions de sécurité nationales.

Existe-t-il une rationalisation des moyens mis en place pour en limiter les coûts ? Les technologies étant proches, il y a sans doutes des voies possibles en ce sens. Ont-elles été explorées ? Quelle serait l’implication d’une perméabilité entre ces systèmes ? Nous n’en saurons à priori rien puisque le gouvernement se refuse à répondre à nos questions.

Surveillance et confiance sont sur un radeau, devinez qui est tombé à l’eau ?…

 


(1) full disclosure : l‘un des auteurs de cet article (Kitetoa) connait Jean-Marc Manach depuis 2001. Jean-Marc Manach était journaliste au service Société de Transfert dont Kitetoa était le responsable.

Le travail : tout un métier…

Monday 13 June 2016 à 15:28

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Le blocage entre le gouvernement et une grande partie de la société au sujet de la réforme du code du travail se situe sur un autre plan que celui — largement traité — d’une volonté des uns d’améliorer la performance des entreprises (tout en offrant de nouveaux outils de dialogue et de protection sociale aux employés) et de l’autre d’un refus de changer quoi que ce soit aux règles qui régissent le travail. En réalité, ce sont deux mondes totalement hermétiques qui ne parlent pas de la même chose. Démonstration.

Le politique ne travaille pas, il gère

Le personnel politique n’a généralement pas de métier. Il ne possède pas un savoir-faire monnayable sur le marché du travail. Le politique est rémunéré pour occuper une fonction, laquelle est totalement détachée de tout corps de métier. Enarque n’est pas un métier. Pas plus que député, ministre ou sénateur.

Gérer, oui, mais gérer quoi au juste ? La société ? Les infrastructures ? Les budgets ? Toutes les actions que les politiques effectuent sont détachées d’une réalité professionnelle connue. Déjeuner pendant trois heures dans un restaurant de luxe est par exemple une activité reconnue comme faisant partie de la « fonction » d’un politique. Tout comme inaugurer des trucs et des bidules. Couper des rubans, serrer des mains. Donner des tapes sur le dos. Féliciter, sanctionner.

Le politique n’est pas un professionnel, tout en bénéficiant de protections, d’avantages, de privilèges que n’importe quel professionnel aimerait avoir, ne serait-ce qu’en une infime fraction.

Étrangement, toutes ces personnes sans métier déclaré, ces non-professionnels — écartés des lieux de production — sont ceux qui veulent réguler, modifier, changer le fonctionnement de ces mêmes lieux. Sans les connaître. Sans être assujétis au droit de ces lieux de production, à leurs contraintes…

Les professionnels et leurs métiers

De l’autre côté du miroir, les administrés sont majoritairement des professionnels, avec un métier. Ils gagnent leur vie non pas en occupant des « fonctions » tout en effectuant des « actions de gestion » plus ou moins floues, mais en exerçant une profession. Ils ont des compétences précises. Qui ont un prix sur le marché du travail. Ils sont assujétis à des règles professionnelles strictes, des horaires, des temps de pause, et peuvent se réunir en corps de métier pour défendre leur profession. [Remarquons que les politiques n’ont pas de syndicat, ni de corporation-métier déclarée : serait-ce parce que celles-ci existent, mais de façon officieuse ?]

« Le professionnel est quelqu’un qui a acquis à la fois un savoir-faire et un savoir-être lui permettant d’occuper un poste précis dans une activité précise, et qui offre une qualité de résultats — dans son activité, grâce à ses compétences — suffisante au regard des standards ayant cours dans la profession qu’il exerce. »

Cette petite définition de ce qu’est un professionnel permet d’envisager autrement le problème actuel sur la loi El Khormi. Les professionnels qui refusent de voir cette réforme se mettre en place, parlent de métiers exercés, de conditions de travail dans l’exercice de professions réglementées et cadrées par le droit du travail. En face, on ne parle pas du tout de la même chose.

Quand deux informaticiens se rencontrent qu’est-ce qu’ils se racontent ?

Myriam El Khomri, qui ce matin expliquait qu’elle « avait travaillé dans le magasin de son père de 16 à 18 ans, puis jusqu’à 23 ans (dans quoi, où, quel métier ?) », à la suite d’une question d’un auditeur — ne parle pas du « travail ». Cette ministre sans travail établi et sans profession (il est indiqué « juriste » dans sa déclaration, bien que n’ayant jamais exercé de métier réglementé reconnu), mais dotée d’une fonction, parle, elle, d’emploi. Elle parle de statistiques de l’emploi plus exactement. Des « salariés » et des « employeurs ». Les professionnels ne l’intéressent pas. Elle ne les connaît pas, et n’a jamais partagé leurs préoccupations. Toute la clique gouvernementale, les parlementaires dans leur quasi totalité sont dans le même état : il ne sont professionnels de rien. Ils n’ont jamais exercé de métier. Comment donc parvenir à échanger dans ces conditions ?

Ubu roi : et en plus ils voudraient qu’on les écoute ?

Le président Hollande est un personnage amusant qui, comme Chirac ou Sarkozy, mange sur la bête depuis plus de 30 ans. Sans profession reconnue. Juste animateur de parti politique (ce qui n’est pas un métier, sinon, ça se saurait), député par ci ou par là. Énarque. Sarkozy revendique être « avocat d’affaires », mais il n’a [pratiquement] jamais exercé en tant que tel.

C’est donc une situation parfaitement ubuesque que nous sommes en train de vivre : des assistés de la République, sans compétence professionnelle ni métier qui veulent imposer de nouvelles règles aux… professionnels et aux détenteurs de métiers.

Tout ça en refusant le débat parlementaire, et en menaçant sans cesse tous ceux qui oseraient contester « leurs » décisions — dans la rue ou au sein des entreprises.

Ubu roi.

Vraiment.

 

 

Sauver la foire du foot et éteindre la révolte? Traitons les manifestants comme des hooligans!

Saturday 11 June 2016 à 19:56

Voilà une idée qu’elle est bonne ! Délaissée sur sa (vrai) gauche, l’équipe de choc de Manuel Valls trouve heureusement des adversaires droitistes forts compréhensifs pour faire la synthèse entre l’Euro 2016 et la chienlit qui paralyse la France.

blocage-euro2016

Une très audacieuse proposition de loi, déposée le 24 mai par une centaine de sénateurs de droite emmenés par Bruno Rétailleau (au passage : le plus farouche partisan de ce foutu aéroport de NDDL), envisage ni plus ni moins de traiter tout manifestant trop excité comme de vulgaires hooligans de foot. Ça c’est de la synthèse! La lecture de l' »exposé des motifs » ne laisse planer aucun doute sur le but du jeu: légaliser l’interdiction de manifester comme l’interdiction de stade, avec pointage obligatoire au comico les jours de mobilisation. Verbatim gluant :

Ces derniers jours, un certain nombre d’individus ont été empêchés de participer aux manifestations grâce à l’état d’urgence. Il faut graver dans le marbre de la loi ordinaire cette possibilité donnée aux préfets de mettre hors d’état de nuire les casseurs et les agresseurs des forces de l’ordre. La présente proposition de loi a donc pour objet de transposer aux « casseurs » le dispositif préventif existant à l’égard des « hooligans » et d’introduire un dispositif de peines de sûreté renforcé pour les auteurs de violences contre les personnes dépositaires de l’autorité publique.

Pour parfaire leur idée géniale, Mmes et MM. les sénateurs osent même présenter ce texte – pourquoi se gêner – comme un moyen de garantir à tous le droit de manifester ! Ils brandissent « l’article 7 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen [qui] consacre “le droit de s’assembler paisiblement”. » Paisiblement, voilà le mot qui tâche. Histoire de faire le distinguo entre ce que certains médias et la classe politique appellent les « casseurs ». Oubliant que quiconque est aujourd’hui chopé en tête de cortège avec des lunettes de piscines, une écharpe ou une capuche sur la tête sera interpellé et envoyé en comparution immédiate pour « violence envers agent de la force publique », ou d’autres chefs d’accusation du même tonneau. La dissociation classique entre militants radicaux et spectateurs passifs – et non pacifistes ou pacifiques, nuance – est au cœur de la stratégie policière qui justifie ensuite l’usage d’armes de guerre contre des populations civiles.

Il s’agit donc, argumentent les « représentants du peuple » (brrr), de « conférer au préfet la faculté d’interdire la participation à des manifestations sur la voie publique, laquelle se veut tout à la fois plus pertinente et moins attentatoire aux libertés individuelles [sic!] que l’interdiction de séjour issue de la loi sur l’état d’urgence ».

Ensuite, les articles de cette PL déroulent tout l’arsenal classique de la surveillance policière moderne : fichiers des manifestants, vidéosurveillance mobile sur tous les parcours de manifs, interdictions de porter tous « objets susceptibles de constituer une arme » – c’est déjà le cas messieurs-dames, un simple bout de bois chopé dans un sac pouvant être taxé « d’arme par destination »

L’article 5 organiserait la ségrégation sociale des réputés casseurs en élargissant « la faculté de prononcer une interdiction judiciaire de participer à des manifestations sur la voie publique », accompagné d’une « obligation de pointage dans le temps de la manifestation »; quant à l’article 6, le pompon, il créerait un nouveau délit tout nouveau tout moche, à savoir celui de « provocation à la discrimination, à la haine et à la violence en raison de l’appartenance à une profession »; comprendre : tout slogan « anti-flics » serait réprimé comme on crie « à bas les Juifs et les arabes ». Mmmm, la bande à Marine doit avoir les boules de ne pas avoir eu l’idée en premier !

Enfin, dernière joyeuseté, une « période de sureté » pour les mêmes présumés casseurs : prison obligatoire pour les « auteurs de violence contre les forces de l’ordre » et donc aucun « aménagement de peine (suspension ou fractionnement de la peine, placement à l’extérieur, permissions de sortir, bracelet électronique, semi-liberté, libération conditionnelle) ».

Alors oui, certains diront que c’est tout de même pas « très démocratique » de casser des abribus, de balancer des pierres sur des policiers ou de les insulter (ce sont même déjà des délits). Mais souvenez-vous que depuis le début du conflit social au moins de mars, les arrestations sont organisées de manière aléatoire, les interdictions de manifs sur la base de « notes blanches » de la sûreté territoriale (les RG nouvelle vague), et que la moindre résistance à une arrestation ou lorsque l’on est littéralement agressé par la police est aussitôt accompagné d’une plainte pour « outrage, rébellion, violence sur agent ». Ce qui sous-entend que les « casseurs », ou plutpot « manifestants non paisibles », peuvent concerner n’importe qui, et que dans un État de droit – non, j’ai pas dit « de droite » –, cela s’appelle du totalitarisme.

Rares sont les personnes qui osent aujourd’hui riposter en justice contre l’ordre qui leur a été donné de ne pas sortir de chez eux, assignés à résidence (cela a commencé, souvenez-vous, pendant la COP21 après le 13 novembre à l’encontre de militants politiques, pas djiadistes), ou interdits de séjour dans une commune aussi grande que Paris – c’est le cas dans les principales villes de France –, et cela le temps de toute l’instruction les concernant (c’est à dire au moins un an ou plus ! ). Un beau jour, il faudra les décorer – mais pas de la rosette ni de l’ordre national du mérite.

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Et les députés, entend-t-on déjà ? Que proposent-ils pour que la France s’apaise et que les supporteurs « paisibles » puissent assister à cette grande fête fraternelle qu’est l’Euro de foot? Le 8 juin, deux jours avant le premier match de la compétition, une autre proposition de loi déposée par une quarantaine de députés – emmenés par… Eric Woerth, un fan de courses hippiques – a trouvé une autre idée géniale. Il s’agit tout simplement de réprimer encore plus fort la « dissimulation volontaire du visage dans les manifestations publiques (…) afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public »… Aujourd’hui, on encourt une simple contravention, et avec ce texte cela deviendrait un délit puni d’«un an d’emprisonnement et 15 000 € d’amende». Ceci allant grandement faciliter l’interpellation aveugle de personnes qui, plus tard, se retrouveront sur le « fichier du manifestant » proposé par leurs collègues sénateurs. CQFD : ça c’est du travail d’équipe dans la merveilleuse famille du sport politique.

Surtout que les députés de la Woerth-team ont encore des flèches à leur arc de compétition. Toute personne embastillée pour ce fait se verrait donc frappée, primo, « d’interdiction des droits civiques, civils et de famille », secundo d’interdiction « d’exercer une fonction publique ou (…)  professionnelle ou sociale (…) », et enfin se verrait interdire « de détenir ou de porter, pour une durée de cinq ans au plus, une arme soumise à autorisation ».

Petit rappel historique : c’est le gouvernement de Berlusconi, fin 2010, qui envisageait de créer une « carte du manifestant » calqué sur la carte du tifosi, avec fichier tentaculaire, interdiction de manifs et assignation à résidence ou pointage au commissariat le jour d’une manifestation.

Nous ne sommes pas dans les petits papiers du Parlement, difficile de savoir si ces deux textes auront l’occasion d’être examinés, ni quand. Mais le gouvernement a encore le pouvoir de les mettre à l’ordre du jour à peu près quand bon lui semble. Avant la fin de l’Euro, on peut en douter, mais après tout « Ensemble, tout devient possible », non?

P.S.– En attendant, la loi sur l’état d’urgence permet toujours d’assurer l’essentiel : des interdictions de manifs (pardon, « de paraître » dans tel ou tel périmètre), viennent d’être à nouveau notifiées avant la prochaine grande journée de mobilisation nationale de mardi prochain à Paris (cf le dernier communiqué du groupe Defcol). Dernière trouvaille scélérate des gradés de la Pref : refuser de remettre à l’intéressé.e la moindre copie de l’arrêté d’interdiction, pour empêcher tout recours devant la justice administrative. Jusqu’où iront-ils ? Et pourquoi pas réquisitionner des gymnases, ou des vélodromes, pour en faire des camps de rétention administrative ?

Photos : Appel à perturber l’Euro 2016 + opération « Joue-la comme Pogba »