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Mar
28
2012

Au pays de Candy, une enquête pas rose bonbon chez les marchands d'armes numériques

Le dernier livre de Jean-Marc Manach, Au pays de Candy, explique en profondeur comment une entreprise française a fourni un arsenal de surveillance numérique à la Libye de Kadhafi. m0le'o'blog l'a lu pour vous.

Avec le très bon La vie privée, un problème de vieux cons ?, le journaliste Jean-Marc Manach avait prouvé un certain talent pour rendre intéressantes des problématiques complexes.

Avec Au pays de Candy, il nous plonge cette fois dans le monde pas franchement rose bonbon des marchands d'armes de surveillance.

En première ligne, l'entreprise française Amesys, qui a fourni au régime de Kadhafi un système de surveillance global d'Internet.

Une enquête de titan

Autant le dire tout de suite : on en a pour son argent et l'ebook de Manach est actuellement le meilleur publié par Owni Editions.

Tout est largement sourcé, détaillé avec des captures d'écran, témoignages, etc...

On découvre avec l'entreprise française Amesys le cas pas franchement joli joli des marchands d'armes numériques.

On lit, souvent avec consternation, la maîtrise parfaite de l'euphémisme pour minimiser la complicité avec une dictature.

Vous savez, les fameux éléments de langage du type :

Comment vouliez-vous qu'on se doute que le régime se servirait de notre système pour espionner des opposants politiques ?

Ou encore le fameux :

Nous n'avons fait que vendre !

Preuves à l'appui, Manach démonte cette rhétorique, notamment en décortiquant la liste verte créée en France pour convaincre les huiles de l'ancienne Libye de l'efficacité du système Eagle.

Ajoutez à cela des ambiguïtés juridiques sur l'exportation de ces armes, l'implication assidue de Ziad Takieddine, sulfureux homme à tout faire du clan Sarkozy, et vous comprendrez qu'on met le doigt là où ça fait plutôt mal.

La lecture de ce livre est incontestablement saine, même si sa construction est un poil complexe.

Un plan touffu, parfois trop

C'est le seul reproche que j'aurais à formuler après la lecture : le plan choisi par Manach n'est pas le plus pertinent à mes yeux.

Dans son introduction, il détaille des cas historiques où l'interception d'une communication a permis de remporter des guerres.

A l'évidence, l'objectif est de montrer qu'il ne conteste pas l'importance de la surveillance des puissants envers les puissants, mais bien des puissants envers leurs populations.

Mais parfois, ça frise le raccourci, notamment en ce qui concerne les cryptographes de Bletchley Park.

Sans nier le talent d'Alan Turing, ce dernier aurait bien eu du mal à attaquer efficacement la Machine Enigma sans les travaux colossaux de Marian Rejewski.

A côté de cela, il faut attendre la page 76 avant de comprendre le titre : "Candy" est le nom de code du projet d'Amesys en Libye, "Pop Corn" pour le Maroc, etc...

Cette ironie assez révoltante d'un marchand d'armes de surveillance aurait à mon sens fait une bien meilleure introduction.

Ces choix éditoriaux diluent un peu trop le propos sur Amesys, mais l'ensemble reste toujours très intéressant.

Reste maintenant à évoquer les Spy Files de Wikileaks.

Les Spy Files ne bougeront pas les foules

Manach inscrit vers la fin du livre son enquête comme une partie des Spy Files, publiés en partenariat avec Wikileaks.

Cette carte interactive montre, à coup de liens vers des brochures officielles, que le business de la surveillance est très juteux.

En revanche, il manque tout le boulot d'enquête pour chaque marchand, comme Manach l'a fait avec Amesys :

  • qui a acheté ces armes ?
  • entreprises privées ou Etats ?
  • y a-t-il eu approbation des gouvernements sur l'exportation ?
  • quel degré de complicité y avait-il entre le marchand et le client ?

On en saura certainement pas plus avant des années. Manach fait une comparaison plutôt pertinente avec les marchands d'armes classiques :

  • ce sont souvent des structures installées dans de grandes démocraties
  • les ventes sont ultra cloisonnées
  • les Etats, directement ou indirectement concernés, ferment les yeux

Et je me permettrais d'ajouter, à mon grand regret, que le cas des marchands d'armes numériques provoquera  sûrement la même indifférence que le trafic d'armes "classique".

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Raphi

A propos de l'auteur: Raphi

6 Comments + Add Comment

  • Merci du compliment, et des critiques; je prépare précisément une introduction pour la version epub; pour ce qui est d'Enigma, je ne pouvais pas entrer dans les détails de toute l'histoire de la guerre électronique, mais il me fallait poser les bases; quant au plan touffu, c'est toujours compliqué de parvenir à mixer enquête de fond sur des documents et contextualisation historique, d'autant qu'on ne sait pas encore tout...

    Sinon, et pour ce qui est des SpyFiles, on avait initié l'enquête, avec WikiLeaks et les autres médias partenaires, mais on manque cruellement d'informations sur les acheteurs, les contrats, et ce à quoi servent ces armes numériques : les marchands d'arme sont de grands timides qui n'aiment guère répondre aux questions des journalistes. Raison de plus pour creuser...

    Merci.

  • Une autre source d'info très intéressante, c'est le film "Traqués". À voir, c'est dans la même veine, à déprimer un mouton...
    http://h3b.us/links/?Njl_8w
    http://h3b.us/traques.html

    Faut que je prenne ce fameux eBook...

    • Raphi

      Entendu parler de ce doc mais toujours pas vu. Tu aurais un lien 😉 ?

      • Nono

        Il le donne dans son commentaire °o° #bigleux ?!

        • Raphi

          T'es gentil Nono mais j'ai vu aucun lien dans la notification reçue par mail... Juste la notion du doc de Paul Moreira.

  • Intéressante la critique 😉 Cela donne envie de le lire cet ebook, je pense que je vais me l'offrir prochainement. Je connais l'auteur en tant que lecteur de son blog Bugbrother et de ses nombreux articles sur les autres plateformes, comme Owni. Cela vaut certainement le détour.

    Sur les exportations de ces technologies, il y a aussi le compte rendu de la table ronde de mi-décembre qui s'est déroulée à l'assemblée nationale en présence d'élus, journalistes et citoyens (à écouter en format audio, et/ou à lire en format PDF/html), sur le site de reflets.

    => http://reflets.info/le-deep-packet-inspection-exportations-dun-savoir-faire-francais/

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