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Charlie Hebdo : les origines du crime doivent-elles être discutées ?

mardi 13 janvier 2015 à 18:19

banlieue

Les épouvantables massacres dans les locaux de Charlie Hebdo et dans l’hyper casher ont créé une émotion massive et compréhensible.  La plupart d’entre nous sait au fond de lui que ce crime est double puisqu’il n’est pas seulement un drame humain : il a une forte portée symbolique. Venir massacrer des artistes, des journalistes, parce que leurs publications sont considérées comme offensantes est un acte qui touche les fondations mêmes de notre société. Se contenter de faire ce constat, appeler à ne pas « faire d’amalgames », vouloir rappeler les valeurs fondatrices de la société, occuper l’espace public dans une démonstration forcément éphémère, sont autant de réactions naturelles et compréhensibles — mais qui ne permettront en aucune manière de trouver une issue satisfaisante à la nouvelle situation dans laquelle nous sommes tous désormais plongés. Une nouvelle situation, ou bien surtout — et avant tout — un constat très embarrassant ?

Des époques différentes

Ce « crime contre l’irrévérence » aurait semblé inenvisageable à d’autres époques. Il n’a d’ailleurs jamais trouvé d’équivalent. Des époques, où pourtant, sévissait Hara Kiri, avec des provocations encore plus offensantes que celles du Charlie Hebdo actuel. Une époque où les magazines Pilote, Fluide glacial, et d’autres pratiquaient un humour au second, voire troisième degré très limite, et se perdaient parfois dans des tréfonds humoristiques que le plus futé des lecteurs n’était pas toujours en mesure de parfaitement décrypter. Que s’est-il passé, pour que des individus, en 2014, ne puissent plus supporter la satire, la provocation humoristique, au point de massacrer à la Kalachnikov ceux qu’ils considèrent comme leurs « offenseurs » ?

La société actuelle est profondément différente de l’ancienne. Le monde, dans son ensemble est différent. De nombreux éléments différencient ces deux sociétés, et l’on peut citer pèle-mêle : l’accroissement des inégalités, l’augmentation de la pauvreté, l’ascenseur social en panne, la globalisation des échanges et de l’information, la précarité sociale massive, les problèmes d’accès au logement, la getthoisation d’une part toujours plus importante de la population, les renoncements de l’éducation nationale, les politiques d’intégration en échec. Ces constats n’ont pas vocation à justifier des actes, soyons bien clair. Mais refuser de réfléchir au contexte qui peut [permettre, pousser] faire, [les verbes sont difficiles à choisir]   « basculer » des individus est le meilleur moyen pour les citoyens de se laver les mains et inciter d’autres criminels à faire de même. S’il y a refus de réfléchir à notre part de responsabilité, nous rentrons dans un autre monde, celui de la pensée politique de Georges W. Bush. Une pensée constituée d’un monde binaire et violent, où celui qui h’est pas « avec » est « contre », où le bien et le mal sont traités sans nuances. Dans ce cadre de pensée, le mal devient l’autre, et cet autre c’est l’Arabe. L’Arabe radicalisé, l’Arabe des banlieues, l’Arabe musulman, l’Arabe fou, l’Arabe djihadiste. Le tout étant mêlé à souhaits.

Endoctrinement : que fait la République ?

Les deux criminels qui ont massacré l’équipe de Charlie hebdo, comme celui de l’hyper casher, sont issus des mouvements djihadistes, l’un d’eux ayant été combattre en Irak il y a plusieurs années. Ces individus, leurs croyances et leurs actes sont le fruit de plusieurs phénomènes, dont l’un d’eux est central et pourtant très peu discuté : l’endoctrinement wahhabite. Le salafisme, courant  politico-religieux sectaire issu du wahhabisme (le fondamentalisme sunnite d’Arabie saoudite, ndlr), est un cheval de Troie qui « travaille » les corps sociaux et politiques de nombreux Etats du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et du Moyen-orient depuis des décennies. Le créateur et chef d’Al-Quaïda était saoudien, et son djihad planétaire était la main armée du wahhabisme saoudien. Son  nom était Ben Laden. Il fut entraîné, soutenu dans les années 80 durant la guerre d’Afghanistan par les Etats-Unis d’Amérique pour lutter contre l’Union soviétique. Il faudrait plusieurs articles pour décrire la pensée politique et « religieuse » des fondamentalistes wahhabites, mais ce qu’il est important de retenir est le principe d’un islam illuminé et rigoriste, un islam politique, alimenté par des « prêcheurs » saoudiens qui indiquent à leurs fidèles comment se comporter, agir, etc. La branche armée de cet islam dévoyé et sectaire pratique l’un des djihads, celui qui appelle à la guerre, une guerre religieuse contre d’autres musulmans la plupart du temps, afin d’imposer par la force leurs règles dans un territoire supposé être celui de l’accomplissement d’une prophétie : le Levant, donc la Syrie.

Comme toutes les sectes, le wahhabisme a besoin de recruter des adeptes. Aidés de financements saoudiens, des « barbus » salafistes recrutent, en France, parfois aux vues et au sus de tous. Une travailleuse sociale d’île de France (qui souhaite rester anonyme, ndlr), interrogée sur ce phénomène, explique cette situation :

« Les types, des barbus typiquement habillés en salafistes, avaient des petits stands avec des bouquins religieux, juste à côté de l’école, et recrutaient devant les policiers en civil de la BAC qu’on connaissait très bien. Les flics ne faisaient rien, mais par contre, ils contrôlaient et fouillaient en permanence nos étudiants d’origine maghrébine. C’était en 2008, ça a duré 1 an. On a vu certains de nos étudiants montrer quelques signes d’adhésion à cet islam bizarre et intolérant. Du jour au lendemain, les barbus ont disparu. L’Etat n’a jamais rien fait contre eux, ne les a jamais dérangés, et à l’époque, le maire était quelqu’un qui tenait et tient toujours des discours très sécuritaires…« 

Pourquoi ce courant sectaire et politique, qui finance aussi des combattants, des terroristes n’est-il pas dénoncé par les autorités françaises depuis des années, n’est pas combattu en tant que tel, et démantelé, comme n’importe quelle secte ? Le signal que pourrait renvoyer cette première approche, certes répressive, aurait le mérite de bien distinguer la secte wahhabite de l’islam, celui des musulmans, et en l’occurrence, « l’islam de France », pour faire simple.

Le wahhabisme est un mouvement politico-religieux saoudien, fondé au XVIIIe siècle par Mohammed ben Abdelwahhab. Selon cette vision puritaine et rigoriste issue de l’islam sunnite hanbalite, l’islam devrait être ramené à sa forme originelle qu’il définit selon son interprétation littérale du Coran et des hadiths. La pensée wahhabite diffère de la plupart des autres doctrines de l’Islam : elle s’oppose notamment à toute forme populaire de religiosité et, selon Abderrahim Lamchichi, prône une pratique religieuse purement ritualiste.

Cette doctrine se définit comme étant salafiste, mais les autres courants rejettent cette affirmation. Bien qu’étant largement minoritaires (selon Zidane Mériboute), les wahhabites vont jusqu’à rejeter tous les autres courants de l’Islam qui ne suivent pas scrupuleusement leurs dogmes, qu’ils considèrent comme hérétiques.

Parfois perçu, comme une secte, ce courant fondamentaliste est régulièrement présenté comme un mouvement extrémiste par les chiites ainsi que par la plupart des sunnites. (source : wikipedia)

 

Des recteurs de mosquées ont alerté les responsables politiques de ce problème, à plusieurs reprises, cherchant à stopper le phénomène parce qu’impuissants à pouvoir le faire : un recteur de mosquée ne peut pas agir de façon coercitive à l’encontre de zélateurs qui se mêlent à la foule des croyants. Et la parole, est bien entendu sans effet sur ces illuminés qui méprisent la religion musulmane puisque convaincus de détenir les clés du « véritable islam » — qui pour eux, est la soupe prophétique et sectaire qu’est le salafisme/wahhabisme.

Une société malade ?

Ce qui n’est pas traité, au delà du salafisme en tant que tel — qui n’est que le symptôme d’un malaise bien plus profond — c’est le « pourquoi » de l’adhésion de jeunes français issus de l’immigration africaine et nord-africaine (majoritairement), à ces courants radicaux. La travailleuse sociale interrogée estime pour sa part que ce phénomène se comprend, pour peu qu’on veuille s’y intéresser :

« Si on remonte l’histoire, les parents et les grands parents de ces jeunes là, sont venus en France pour travailler. Pour obtenir un « mieux » par rapport à leur pays. Ces personnes, dans les années 60 et 70 ont plutôt bien vécu, même jusqu’aux années 80. Ces personnes n’étaient pas très religieuses, la religion n’avait pas trop d’importance pour elles. Le chômage, les déplacements forcés de ces populations vers les banlieues, de ceux qui habitaient dans le centre des grandes villes, une forme d’exclusion sociale progressive, ont généré un sentiment de trahison chez ces minorités. Les jeunes, à la suite de ces phénomènes, se sont retrouvés en porte-à-faux entre le dénuement de leurs parents et leur volonté de s’intégrer. Parallèlement, depuis les années 90, l’Etat a retiré  progressivement les structures sociales de prévention, d’éducation populaire, de soutiens scolaires, d’aides à l’insertion professionnelle. Avec la crise économique de 2008, ces populations marginalisées sont devenues des boucs-émissaires du malaise général. En réaction, ces jeunes cherchent à se rapprocher de la culture de leurs parents, maladroitement c’est certain, souvent contre la volonté de leurs parents, et peuvent facilement plonger dans la radicalisation. De mon point de vue, les principaux responsables de ce phénomène ce sont les politiques sociales défaillantes et hypocrites de nos gouvernements successifs, remplacées par des politiques sécuritaires, depuis la fin des années 80. »

La fracture de société qui s’est accrue au cours des dernières années est gigantesque. Le malaise qui s’est emparé particulièrement de la « jeunesse issue de l’immigration nord-africaine et africaine » va bien au delà d’un sentiment de défiance à l’égard du système ou d’un ressentiment global. Les habitants des quartiers les plus défavorisés ne savent pas comment s’intégrer, puisque plus rien n’est fait pour que cela soit possible. Le plus paradoxal est que « la jeunesse de banlieue » n’est pas particulièrement musulmane : parler des musulmans n’a aucun intérêt lorsqu’on parle du malaise français. Cette jeunesse aime le rap, la culture américaine, et l’islam n’est qu’un élément de différenciation comme un autre. Mais aussi une marque d’appartenance. Ces jeunes gens ne lisent pas — pour la plupart d’entre eux — le Coran, ne prient pas. Ils sont musulmans pour marquer leur identité dans une société qui se désagrège, où les valeurs communes sont celles du commerce mondialisé. Où l’identité passe, la plupart du temps, par sa capacité à décrocher un diplôme et un travail suffisamment valorisé afin de participer à la grande kermesse de ceux qui possèdent les objets les plus tendances, et les plus chers, et qui peuvent s’élever socialement par l’argent.

La société française n’est plus capable d’offrir du sens collectif, ne fait plus rien pour accompagner sa jeunesse vers l’intégration sociale. Pour ceux qui ne subissent pas le harcèlement policier dû à leur origine, à leur lieu de naissance, ceux qui ne sont pas refoulés lorsqu’ils cherchent un logement ou un travail, c’est déjà un problème : comment font les autres ? Ils ne font rien, la majorité du temps. Ils ruminent. Cultivent un ressentiment quotidien à l’égard de la société qui les entoure. Une partie « tient les murs ». D’autres essayent de jouer le jeu de l’intégration, font des études,essayent de se former. Lorsque trois de ces jeunes gens, récupérés par les mouvements radicaux sont manipulés pour devenir des terroristes, passent à l’acte, c’est un sentiment à double ou triple tranchant qui s’opère : la majorité de cette jeunesse condamne, ne peut cautionner le crime, mais peut aussi renvoyer une « compréhension des outrages » commis par Charlie Hebdo. Cette jeunesse est alors prise en otage : par les meurtriers et par la réaction de la population et des politiques.

Le second degré dans l’exclusion sociale

Il est renvoyé à cette jeunesse, que « dans ce pays, la liberté d’expression est « sacrée », que le droit à blasphémer est permis, et que Charlie Hebdo avait raison de caricaturer, de se moquer de l’islam, des musulmans, même lors d’événements tragiques. La Une de Charlie Hebdo publiée sur Reflets, hier, qui se moquait du Coran « qui est nul, parce qu’il n’arrête pas les balles » — en écho à un massacre en Egypte — est excessivement difficile à interpréter. Si vous n’êtes pas concerné par les problèmes politiques du monde musulman, que vous n’avez aucun rapport avec l’islam, que ce soit par culture, transmission familiale ou conviction religieuse, que le second degré et l’humour noir font partie intégrante de votre culture, il n’y a aucun problème. Encore plus, si vous faites vous-même partie intégrante de la société française, par votre origine, même en ayant des difficultés sociales. Par contre, si vous ne réunissez pas toutes ces conditions, cette Une de Charlie peut créer en vous un certain ressentiment. Que veulent-ils dire ? Pourquoi se moquent-ils des Egyptiens massacrés ? Pourquoi se moquent-ils d’un livre sacré en même temps qu’ils moquent les morts ? Méprisent-ils les Egyptiens ? Méprisent-ils le monde arabe ? Feraient-ils la même chose si ce n’étaient pas des morts arabes musulmans, mais des morts « blancs » et chrétiens, par exemple ?

Une Education nationale qui ne fait plus correctement son travail faute d’ambition politique, des politiques des banlieues proches du néant, l’action sociale réduite année après année, l’abandon républicain des « quartiers difficiles », l’ascenseur social en panne, la parole raciste libérée (populaire, médiatique ou politique), la reproduction des élites, ne peuvent que générer une société clivée, où une partie de la population ne peut plus — ne veut plus — communiquer avec l’autre. C’est dans cette incompréhension faite de souffrance sociale et de mépris de classes que Charlie Hebdo continuait à dénoncer les errements de l’islam, à exprimer une forme de hargne envers cette religion, comme pour la plupart des autres religions, il est vrai. Mais plus souvent à l’encontre de l’Islam. Avec humour. Parfois réussi, parfois non. Ce qui était leur droit, ce qui a du sens en France. Mais qui, pris dans ce contexte mondial et national explosif, de grande souffrance sociale et économique, n’était peut-être plus la meilleure manière de créer du sens collectif, un mieux-disant social et culturel. Un humour qui ne représentait peut-être plus l’ humour qui traverse les milieux, les origines et réunit les gens, et dont nous avions besoin de toute urgence.

Guerre de civilisation ou guerre sociale ?

Les centaines de milliers de musulmans massacrés par la [politique de] guerre de civilisations contre le terrorisme de Georges W. Bush, suite aux attentats du 11 septembre — attentats qui ont causé la mort tragique de 3000 personnes aux Etats-Unis— l’ont été à cause d’une quinzaine de terroristes saoudiens. Ce n’étaient pas des « arabes musulmans », ils ne provenaient pas d’un pays de tradition musulmane, mais d’une jeune monarchie pétrolière, totalitaire, une théocratie qui suit les préceptes d’un courant sectaire créé au XVIIIème siècle. Comment, après cette réponse américaine démesurée, décalée, (et injustifiée pour l’Irak particulièrement), devrait-on « faire société » avec la minorité issue du monde musulman ? Cette question est importante. Il y a l’histoire coloniale incluse dans la problématique sociale française. L’Algérie était un département français. Il y eut le regroupement familial. Notre histoire n’est pas soluble dans la liberté d’expression, la laïcité et la lutte contre le terrorisme intégriste. Ce serait bien trop simple, bien trop dangereux d’aller dans ce sens. Et surtout, ce serait dédouaner les politiques de leur profonde responsabilité dans le drame qui est survenu, et dans l’accentuation des clivages qui ne manqueront pas de survenir.

Il est indispensable d’apporter des réponses sociales, économiques, politiques non-sécuritaires à ce problème : Daniel Cohen-Bendit, invité au concert de dimanche soir en hommage aux victimes, a proposé que 2% des recettes de la publicité pour le football soit reversés au secteur social pour aller « chercher » les jeunes des quartiers défavorisés, en leur faisant faire du foot, avec des éducateurs. Lilian Thuram était en accord avec cette proposition. L’un des frères Couachi voulait devenir footballeur, il avait débuté et abandonné une formation dans ce sens. Ce n’est bien entendu pas la seule solution au problème, mais elle en est une partie, et elle a le mérite — elle — d’exister. Avec plus de chances d’obtenir des résultats positifs que le déploiement de 10 000 militaires et le vote dans l’urgence de lois sécuritaires et liberticides.

En crachant sur leurs tombes

mardi 13 janvier 2015 à 11:53

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Si la France était Charlie dans les rues dimanche, elle semblait devenue Vichy, ce mardi dans tous les medias.

Wolinski, Cabu, Charb et Tignous ne sont pas encore enterrés que déjà se pressent ceux qui ne peuvent même pas attendre pour marcher sur leurs tombes. Au symbole de la liberté d’expression qu’ils ont été, des Cameron, Fillon, Guéant et consors opposent déjà la surveillance généralisée, l’interdiction du chiffrement et l’abandon de nos libertés en échange d’une sécurité promise.

Alors qu’à l’évidence la masse des renseignements policier dépasse de loin la capacité de traitement des services, certains semblent convaincus qu’en faisant fi de toute vie privée, nous serons mieux protégés. Mais de qui ? Comment ?

Qui peut croire que plus de surveillance nous garantira contre les actes de quelques fous suicidaires qui, même suivis et sous écoute, ont fait croire à la Police qu’ils s’étaient rangés des voitures ? Fallait-il aussi écouter leurs pensées ?

Pourquoi ne pas surveiller les OVNIS ?

Et surtout, qui nous protégera contre les dérives totalitaires inhérentes à des sociétés sous surveillance ?

Et que penser de cette volonté, affirmée partout, de contrôler Internet ? Quel rapport avec la choucroute de débiles mentaux radicalisés en prison et dans les mosquées salafs ? Pourquoi Internet et pas les bistros, le courrier postal, ou même les OVNIS tant qu’on y est ?

On aurait pu penser que la simple décence empêcherait de prononcer de tels non-sens au lendemain de la tragédie, on aurait pu croire que 4 millions de manifestants feraient taire les ennemis de la liberté. Mais qui peut encore parler de décence chez nos politiciens, qui peut oser croire encore que le peuple a toujours son mot à dire dans la façon dont il est gouverné ?

À l’évidence, il va falloir se battre, plus que jamais, pour défendre nos libertés.

Alors que nous sommes en deuil, alors que nous pleurons, qui des amis, qui des modèles, il faut déjà se relever et reprendre le flambeau tombé.

Mais d’abord, permettez-moi d’aller – encore – boire un coup à la santé des disparus.

Avant d’aller chialer sur leurs tombes.

 

Terrorisme, le retour… du retour

mardi 13 janvier 2015 à 11:33

L’Histoire est un éternel recommencement. Nous vous livrons ici la Une du Point du samedi 29 juillet 1995. Combo Terrorisme et Internet qui fait peur, bien qu’il s’agisse-là de deux dossiers distincts. Le dossier sur Internet aborde bien entendu toutes les problématiques qui valent encore aujourd’hui à n’importe qui de se proclamer « expert » en cyber n’importe quoi. Et d’être reconnu comme tel. Par exemple, les services secrets sur Internet, la peur d’un Pearl Harbor électronique, l’infowar, la monnaie électronique, Playboy en ligne (notez que l’on est en 1995).

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Devenus des Charlie, tout à fait sobres, ils…

lundi 12 janvier 2015 à 23:27
Photo : PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Photo : PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Liste non définitive… Repassez de temps en temps pour la suite… Et n’hésitez pas à contribuer via les commentaires…

Les morts de Charlie hebdo se retournent déjà dans leur tombe

lundi 12 janvier 2015 à 20:00

Tout le monde est Charlie. Tellement Charlie, que la plupart de ceux qui brandissent leur tout nouveau logo noir n’ont jamais lu Charlie Hebdo. Ne savaient même pas qui y travaillait, y écrivait, y dessinait. C’est bien de devenir quelque chose que l’on ne connaît pas, que l’on ne comprend pas vraiment. De défendre des choses qui vous échappent. Parce que la colère n’a pas lieu d’être dans un seul camp, celui qui défendrait les victimes et s’arrogerait une sorte de blanc-seing contre la tentation d’être… mais quoi au juste ? Ils appellent à la résistance et à la défense de la liberté : mais quelle résistance, quelle liberté ? Résister au lavage de cerveau effectué quotidiennement par les chaînes de télé vendeuses de Coca-Cola ? La liberté de regarder les chaînes que l’on veut, d’aller chez Leclerc plutôt que chez Carrefour, la liberté de dégueuler sa supériorité et son mépris « parce qu’on le vaut bien » ? Plus personne ne lit la presse payante, ou presque. Encore moins quand cette presse est d’opinion. Les journaux crèvent la gueule ouverte, et de nombreux journalistes, satiristes, caricaturistes sont en permanence traînés dans la boue parce que leur voix déplaît aux lucky-luke du clavier. Et d’un seul coup, les Lucky Luke entrent tous en résistance pour la liberté de la presse et la liberté d’expression ?

La France de l’humour à deux vitesses ?

Un personnage fortement contesté et détesté ici même est le fruit évident de cette France hypocrite qui reproduit ce qu’elle condamne : Dieudonné. Cet humoriste était un sacré artiste jusqu’en 2003. Engagé à gauche, anti-raciste. Drôle. Son sketch sur les attentats du 11 septembre où il singeait les terroristes saoudiens était à se pisser de rire dessus. C’était un humour fin, c’était la meilleure réponse à apporter à des criminels enragés, des « fous de dieu » endoctrinés par une secte saoudienne dont personne ne parle aujourd’hui (c’est un peu gênant, c’est vrai, ce sont des clients de la France). Ce type là, Dieudonné, dénonçait tous les extrémismes. Celui des islamistes, mais aussi des juifs orthodoxes, extrémistes aux aussi.  Un sketch, où il singe un « fou de dieu » juif, israélien orthodoxe, en lui faisant faire le salut nazi, et c’est la fin. Condamné. Démoli par la classe médiatique, politique, évacué : l’humour a une limite, on ne peut pas se moquer de tout. Cette condamnation pour « humour antisémite » créera le Dieudonné d’extrême droite, révisionniste, ami des néo-fascistes, des Le Pen, des révisionnistes, que l’on connaît : un artiste-politique pervers. Plus du tout drôle. Il y a donc un délit de blasphème en France, et s’il n’est pas inscrit dans la constitution (sauf pour l’Alsace), il existe pourtant. Certaines choses ne sont pas possibles, vont trop loin. Sont condamnables. La liberté d’expression n’est donc pas totale, « intégrale », dans ce pays, et connaissant son histoire, cela semble tout à fait logique. L’apologie de la haine, la satire raciste, xénophobe, le révisionnisme, l’antisémitisme ne sont pas tolérés.

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L’humour est parfois, en fonction du contexte, une entreprise ardue. Cette couverture est un détournement effectué récemment.

 

Qu’en est-il de Charlie-Hebdo ? Sont-ils morts par un manque de clairvoyance médiatique et politique ? Des politiques qui auraient dû, depuis longtemps, leur demander de lever le pied sur leurs saillies islamo-racistes ? Certes, un procès a eu lieu, gagné par Charlie Hebdo, au sujet des caricatures de Mahommet, mais justement : pourquoi l’Etat français n’est-il jamais venu poser une limite sur l’humour anti-musulman, anti-arabe, quand il le fait immédiatement pour l’humour anti-judaïté et anti-juif ? Limite qui est tout à fait normale, soulignons-le.  Au delà : que se passe-t-il dans cette société à plusieurs vitesses, quelles politiques sont mises en œuvre pour éviter les conflits communautaires, ou au contraire, sont abandonnées ?

Lire attentivement avant de tirer des conclusions hâtives

Le crime odieux contre Charlie Hebdo, commis par deux adeptes de la secte saoudienne wahhabite (secte, répétons-le, dont personne à un quelconque niveau ne veut prononcer le nom) est une horreur. Exécuter des êtres humains parce qu’ils pratiquent l’humour, même du plus mauvais goût, est quelque chose de terrifiant, d’inacceptable. Bizarrement, nombreuses sont les voix d’une intolérance toute patriotique à expliquer qu’il n’y a pas de « mais » à pratiquer après ce crime. Il va falloir pourtant qu’elles se fassent à une idée bien claire, ces voix : il n’est pas possible d’un côté, de vouloir défendre la liberté d’expression, et d’un autre, de menacer ou vouloir bâillonner ceux qui ont vocation à la pratiquer. La liberté d’expression est dans le « mais », justement. Parce qu’il y a de nombreux « mais ». Et que la pensée binaire qui voudrait qu’il est désormais obligatoire « d’être Charlie », de défiler, de remercier les forces de l’ordre et d’applaudir l’efficacité policière, sécuritaire, politique, sans pouvoir entendre et juger les protagonistes, est un gouffre innommable — que nos collègues de Charlie, massacrés lâchement — n’auraient certainement pas cautionné. Les rescapés ont déjà, d’ailleurs commencé à le faire savoir, Willem et Luz en tête.

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A gauche, la véritable Une de Charlie hebdo suite à un massacre en Egypte. A droite, un autre détournement à propos du massacre de Charlie Hebdo

 

Où est le problème ? Simplement dans des entreprise moyenâgeuses religio-militaires nommées Daesh, Al-quaïda, Boko Haram, qui feraient des émules ? Un ennemi extérieur aurait seulement créé un ennemi intérieur, et nous serions tous simplement menacés par des barbares, nous les gentils démocrates défenseurs de la liberté d’expression ? Il n’y aurait donc aucune responsabilité de la société française, des politiques menées au niveau national, comme international depuis des années ? Tout ça ne serait que le fruit d’une volonté extérieure de « tarés », « d’islamo-fascistes » ? Fiers d’être Français ? Vraiment ?

Sans mémoire, aucune issue

Pour s’emparer d’un problème grave, comme celui du meurtre de masse de la rédaction de Charlie Hebdo (et de toutes les autres personnes qui ont été tuées lors de cette double opération commando) commis par les frères Kouachi, il est impossible, au pays de Voltaire, de perdre la mémoire et de faire l’économie d’une longue réflexion sur l’état de notre société. De ce qu’elle est capable de générer. Les frères Kouachi, en l’occurrence. Parce que si nous refusons de faire ce travail de compréhension, nous reproduisons les codes des extrémistes, les individus qui tuent pour une idée : nous réagissons, sans vouloir comprendre, nous nous engageons sur la voie guerrière, comme eux, nous refusons de nous inclure dans l’histoire passée et en cours, nous devenons des machines à ruminer des idéologies prêtes à consommer. De notre côté, d’un point de vue idéologique, ce sera la laïcité (totalement détournée de son sens depuis des années), la liberté (d’expression, complètement instrumentalisée), l’égalité (laissez-nous rire), la fraternité (bien pratique en cas de grand messe populaire et immédiatement oubliée dans les actes quotidiens). Ces croyances sur ce que nous sommes [censés être et défendre], ne peuvent — en réalité — venir se confronter à l’obscurantisme sectaire et meurtrier des assassins de Charlie Hebdo. Parce que nous ne sommes pas — en réalité — un pays de liberté, ou d’égalité, ou de fraternité. Nous avons tenté d’y parvenir, mais nous avons abandonné depuis plusieurs années l’idée même que cela était nécessaire ou possible. L’hypocrisie française est donc devenue mondiale, à grands renforts de stickers, t-shirts, (bientôt les brassards noirs et blancs ?), hashtags, « JeSuisCharlie ».

Si nous revenons en arrière, et acceptons de regarder ce qu’il s’est passé depuis les 60, 50, 30, 20, et surtout les 13 années (depuis 2001) et  les 10, 4-3-2-1 dernière années, nous savons que le modèle de société qui était le terreau d’un vivre ensemble possible s’est totalement décomposé. Les politiques sociales se sont vues réduites à une peau de chagrin. La compétition des uns contre les autres s’est imposée. L’argent, la domination des uns sur les autres sont devenues des valeurs centrales. Le racisme s’est banalisé. Les exclusions se sont accentuées. Les individualismes se sont exacerbés, et en retour, les communautarismes avec. Cette décomposition de la société française, doublée d’une « guerre de civilisations » déclarée depuis les USA à travers une partie de la planète depuis 2001, ne pouvait que mener à l’atrocité perpétrée à Charlie Hebdo. L’histoire est terrifiante. Atroce. Prémonitoire.

Les anars de Charlie, victimes  de quoi ? De l’obscurantisme ? Oui, mais aussi des politiques

Cabu, Charb et les autres se savaient menacés de mort,  ils le disaient souvent, il en rigolaient même et savaient qu’un jour ils seraient peut-être tués. Au point d’être sous protection policière. Ils ont continué, par conviction, parce qu’ils se sentaient comme des « soldats », pouvaient-ils dire à certains moments. La guerre était en cours, effectivement. Mais pas celle que l’on aimerait nous vendre, pas seulement celle de djihadistes illuminés, de terroristes entraînés à l’étranger qui voudraient tuer la démocratie française. La guerre qui était en cours — et l’est toujours — est  aussi — et surtout — celle d’un monde dominé par l’argent, par la politique de l’exclusion, par la real politik qui serre la main de ceux qui financent le même terrorisme qu’elle condamne, par les donneurs de leçon qui parlent droits de l’homme, valeurs de la République, tout en laissant la police harceler, réprimer au quotidien une part de sa population, ou qui applaudissent des bombardements de population civiles. C’est une guerre sociale qui est en cours. Mondiale. Et la seule solution pour éviter le pire, est de réfléchir et proposer autre chose. Le Premier ministre norvégien, suite au massacre de 77 personnes commis en 2011 par un militant d’extrême droite, Anders Behring Breivik, avait prononcé les mots suivants :

« C’est quand notre nation est mise à l’épreuve de la force que la solidarité et le courage du peuple norvégien se font jour. […] Je m’accroche à la croyance que la liberté est plus forte que la peur, je m’accroche à la croyance en une démocratie et une société norvégienne ouverte. Je m’accroche à la croyance en notre capacité à vivre librement et en sécurité dans notre propre pays. »

On peut craindre aujourd’hui que d’autres actes similaires surviennent, mais personne ne peut affirmer que d’autres criminels illuminés et radicalisés ne passent à l’acte. Il est par contre quasi certain qu’une société sécuritaire, voire policière, se mette en place. Et si elle l’est — avec l’assentiment de la majorité de la population — les morts de Charlie Hebdo ne pourront faire qu’une seule chose : se retourner dans leur tombe.